Nos amis les humains
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Après avoir fait entrer les fourmis dans nos vies et nos cerveaux, Bernard Werber avait acquis ce statut particulier d'auteur-phénomène que la critique littéraire française méprise cordialement tout en regardant ses tirages avec une jalousie mal dissimulée. Après la trilogie des fourmis, le cycle des anges, et l'inévitable Arbre des possibles, le voilà qui arrive en 2003 avec Nos amis les humains, présenté comme un roman, vendu comme un roman, mais qui n'en est pas vraiment un. Premier signal d'alarme.
Le dispositif, il faut l'admettre, a de la gueule sur le papier. Deux humains : Raoul, scientifique misanthrope, et Samantha, dompteuse de tigres romantique, se réveillent enfermés dans une cage de verre quelque part dans l'univers. Seuls survivants d'un holocauste nucléaire, ils apprennent rapidement qu'ils sont les cobayes d'extraterrestres qui espèrent les observer se reproduire. Un huis clos philosophique, en somme : l'humanité y est jugée, pesée, et les deux protagonistes devront décider si cette espèce mérite de survivre. C'est exactement le genre de concept dont Werber a le secret : une idée qu'on aurait aimé avoir soi-même, posée sur la table comme un défi.
Le problème, c'est que la table est presque vide.
Raoul et Samantha sont deux archétypes sans épaisseur, un scientifique râleur face à une optimiste naïve, le genre de duo que Pierre Dac aurait peut-être trouvé un peu simple. Leurs échanges reproduisent à l'envi la même mécanique : lui accuse l'humanité, elle la défend, on tourne en rond. Le « procès de l'humanité » qui constitue le cœur du livre effleure tout : la guerre, le cirque, les tests cosmétiques sur animaux, la politique… mais sans jamais plonger nulle part. C'est un survol en classe économique de questions qui méritaient le long-courrier. On pense inévitablement à Huis clos de Sartre, auquel plusieurs lecteurs font référence ; sauf qu'ici, l'Enfer ce n'est pas les autres, c'est la longueur des silences entre deux répliques plates.
Ce qui agace le plus, c'est la conscience aiguë que l'idée valait mieux que ça. Le regard extérieur porté sur l'humain comme animal, Pierre Boulle l'avait déjà fait avec La planète des singes, et avec une charge satirique autrement plus acérée. Werber lui-même avait construit toute sa réputation sur ce renversement de perspective — les fourmis observant les hommes — mais avec une richesse narrative que ce texte ne retrouve pas. L'idée de départ de Nos amis les humains, d'ailleurs, n'était pas totalement nouvelle dans son œuvre : il l'avait déjà esquissée dans des textes antérieurs, ce qui contribue au sentiment désagréable d'un concept recyclé plutôt que développé.
Il faut dire que le contexte éditorial n'arrange rien. Le texte, imprimé en caractères généreux dans un format qui trompe sur la marchandise, fait à peine 130 pages. Werber lui-même reconnaît sur son site que le livre a été « un peu snobé par la critique » ; formulation pudique pour dire que la presse l'a tout simplement ignoré, ce qui est, dans le milieu, une forme de verdict sans appel. Ce n'est pas un roman, c'est une longue nouvelle habillée en roman ; ce que l'auteur aurait peut-être dû assumer franchement, comme l'auraient fait les Américains avec leur tradition de la novella, plutôt que de laisser le lecteur se sentir floué à la dernière page.
La pirouette finale, typiquement werbérienne dans son humour un peu désespéré, laisse un sourire… mais le sourire de celui qui attendait un festin et se retrouve avec un amuse-bouche. Le texte a trouvé, depuis, sa vraie vie sur les planches : créé en 2004 à la Comédie Bastille avec Audrey Dana, repris en 2016 au Palais des Glaces, le dialogue fonctionne infiniment mieux dit à voix haute, incarné par des acteurs, que lu dans le silence d'un fauteuil. Ce n'est pas un compliment pour le livre.
Si vous voulez explorer le même territoire avec davantage de substance, La possibilité d'une île de Houellebecq pose les mêmes questions sur la légitimité de l'espèce humaine avec une noirceur et une densité d'une autre trempe. Et si vous voulez du Werber au meilleur de lui-même, relisez Les fourmis, le vrai, le premier, celui qui justifiait tout l'enthousiasme. Nos amis les humains est le genre de livre qu'on lit un dimanche pluvieux, qu'on referme en se disant « mouais », et qu'on a du mal à retrouver dans sa bibliothèque six mois plus tard parce qu'on ne se souvient plus vraiment où on l'a rangé.
Le dispositif, il faut l'admettre, a de la gueule sur le papier. Deux humains : Raoul, scientifique misanthrope, et Samantha, dompteuse de tigres romantique, se réveillent enfermés dans une cage de verre quelque part dans l'univers. Seuls survivants d'un holocauste nucléaire, ils apprennent rapidement qu'ils sont les cobayes d'extraterrestres qui espèrent les observer se reproduire. Un huis clos philosophique, en somme : l'humanité y est jugée, pesée, et les deux protagonistes devront décider si cette espèce mérite de survivre. C'est exactement le genre de concept dont Werber a le secret : une idée qu'on aurait aimé avoir soi-même, posée sur la table comme un défi.
Le problème, c'est que la table est presque vide.
Raoul et Samantha sont deux archétypes sans épaisseur, un scientifique râleur face à une optimiste naïve, le genre de duo que Pierre Dac aurait peut-être trouvé un peu simple. Leurs échanges reproduisent à l'envi la même mécanique : lui accuse l'humanité, elle la défend, on tourne en rond. Le « procès de l'humanité » qui constitue le cœur du livre effleure tout : la guerre, le cirque, les tests cosmétiques sur animaux, la politique… mais sans jamais plonger nulle part. C'est un survol en classe économique de questions qui méritaient le long-courrier. On pense inévitablement à Huis clos de Sartre, auquel plusieurs lecteurs font référence ; sauf qu'ici, l'Enfer ce n'est pas les autres, c'est la longueur des silences entre deux répliques plates.
Ce qui agace le plus, c'est la conscience aiguë que l'idée valait mieux que ça. Le regard extérieur porté sur l'humain comme animal, Pierre Boulle l'avait déjà fait avec La planète des singes, et avec une charge satirique autrement plus acérée. Werber lui-même avait construit toute sa réputation sur ce renversement de perspective — les fourmis observant les hommes — mais avec une richesse narrative que ce texte ne retrouve pas. L'idée de départ de Nos amis les humains, d'ailleurs, n'était pas totalement nouvelle dans son œuvre : il l'avait déjà esquissée dans des textes antérieurs, ce qui contribue au sentiment désagréable d'un concept recyclé plutôt que développé.
Il faut dire que le contexte éditorial n'arrange rien. Le texte, imprimé en caractères généreux dans un format qui trompe sur la marchandise, fait à peine 130 pages. Werber lui-même reconnaît sur son site que le livre a été « un peu snobé par la critique » ; formulation pudique pour dire que la presse l'a tout simplement ignoré, ce qui est, dans le milieu, une forme de verdict sans appel. Ce n'est pas un roman, c'est une longue nouvelle habillée en roman ; ce que l'auteur aurait peut-être dû assumer franchement, comme l'auraient fait les Américains avec leur tradition de la novella, plutôt que de laisser le lecteur se sentir floué à la dernière page.
La pirouette finale, typiquement werbérienne dans son humour un peu désespéré, laisse un sourire… mais le sourire de celui qui attendait un festin et se retrouve avec un amuse-bouche. Le texte a trouvé, depuis, sa vraie vie sur les planches : créé en 2004 à la Comédie Bastille avec Audrey Dana, repris en 2016 au Palais des Glaces, le dialogue fonctionne infiniment mieux dit à voix haute, incarné par des acteurs, que lu dans le silence d'un fauteuil. Ce n'est pas un compliment pour le livre.
Si vous voulez explorer le même territoire avec davantage de substance, La possibilité d'une île de Houellebecq pose les mêmes questions sur la légitimité de l'espèce humaine avec une noirceur et une densité d'une autre trempe. Et si vous voulez du Werber au meilleur de lui-même, relisez Les fourmis, le vrai, le premier, celui qui justifiait tout l'enthousiasme. Nos amis les humains est le genre de livre qu'on lit un dimanche pluvieux, qu'on referme en se disant « mouais », et qu'on a du mal à retrouver dans sa bibliothèque six mois plus tard parce qu'on ne se souvient plus vraiment où on l'a rangé.
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