Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Nouvelle encyclopédie du savoir relatif et absolu
Bernard Werber
2009

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Nouvelle encyclopédie du savoir relatif et absolu
On a tous eu, à un moment ou un autre, ce copain un peu allumé qui débarque au dîner avec une anecdote invraisemblable sur les fourmis, enchaîne sur la recette du pain au levain et termine par une théorie fumeuse sur la réincarnation, le tout entre le fromage et le dessert. Ce copain, dans le paysage littéraire français, c'est Bernard Werber. Et cette Nouvelle encyclopédie du savoir relatif et absolu, parue en 2009, c'est un peu la transcription intégrale de ses soirées, compilée en près de six cents pages.

Rappelons le parcours : ancien journaliste scientifique au Nouvel Obs, Werber s'est imposé en 1991 avec Les fourmis, un premier roman qu'il avait mis douze ans à écrire et réécrit dix-huit fois ; ce qui, rétrospectivement, fait beaucoup de brouillons pour un auteur qu'on accusera plus tard d'aller trop vite. Depuis, il publie avec une régularité de métronome, un roman par an chaque octobre, parcourant les territoires de la mort (Les thanatonautes), de la divinité (Nous, les dieux) et de la conscience collective, toujours à la frontière entre vulgarisation et spéculation philosophique. L'encyclopédie du savoir relatif et absolu, elle, est un objet à part dans cette production : née comme artifice narratif à l'intérieur de la Trilogie des fourmis — ces fameux intermèdes encyclopédiques attribués au professeur Edmond Wells qui ponctuaient les chapitres —, elle s'est émancipée pour devenir un livre autonome dès 1993, sous le titre Le livre secret des fourmis. La version de 2009 en est une mouture considérablement enrichie, passée de quelques dizaines d'entrées à 544 « savoirs relatifs et absolus » répartis en douze chapitres.

Le principe est limpide et le synopsis ne ment pas : Edmond Wells, personnage fictif récurrent de l'univers werbérien, a voulu rassembler tout le savoir de son époque. Sciences, histoire, mythologie, zoologie, recettes de cuisine, paradoxes mathématiques, ésotérisme, étymologie : tout y passe, dans un joyeux désordre thématique. Il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, pas d'arc narratif, pas de personnages au sens romanesque. Wells est un prétexte, un narrateur-fantôme qui signe des préambules de chapitre et donne une cohérence fictionnelle minimale à ce qui est, en réalité, un cabinet de curiosités intellectuelles. Chaque entrée tient en quelques lignes ou quelques pages, indépendante de la précédente. On passe du naufrage du Titanic vu par les homards en attente de casserole à la démonstration que 1+1=3 (spoiler : ça repose sur une division par zéro, évidemment), puis aux panthéons égyptien et grec, puis à une recette de soufflé au fromage. C'est un livre qu'on ouvre au hasard, qu'on picore sur la table de nuit, dans la salle d'attente ou — soyons francs — aux toilettes. D'ailleurs, sur SensCritique, il figure dans un top intitulé « Les livres qui se lisent aux toilettes ». Ce qui n'est pas une insulte, mais pas exactement un Goncourt non plus.

Et c'est précisément là que le bât blesse, ou plutôt qu'il frotte sans vraiment blesser. Car il y a du plaisir, c'est indéniable. Werber a un vrai talent de conteur de comptoir érudit. On apprend des choses, on sourit, on s'étonne, on tourne les pages sans effort. Le problème, c'est ce qu'on fait de tout ça une fois le livre refermé. Ou plutôt : ce qu'on ne peut pas en faire. Parce qu'aucune source n'est jamais citée. Jamais. Pas une note de bas de page, pas une bibliographie, pas un renvoi. Pour un ouvrage qui s'intitule « encyclopédie » — fût-ce ironiquement —, c'est gênant. On se retrouve à vérifier sur Wikipédia ce qu'on vient de lire dans un livre qui a lui-même l'ambition de concurrencer Wikipédia, ce qui crée une boucle assez vertigineuse de savoir non sourcé. La page Wikipédia de l'ouvrage elle-même recense des erreurs factuelles avérées : Werber propage par exemple le mythe éculé selon lequel nous n'utiliserions que dix pour cent de notre cerveau : une légende urbaine que n'importe quel neurologue démonte en trente secondes. Il affirme aussi des choses inexactes sur les chiens de Singapour. Ce ne sont pas des peccadilles quand on prétend instruire son lecteur.

J'ai retrouvé un écho de cette gêne chez pas mal de lecteurs qui connaissaient déjà l'univers de Werber : l'essentiel de ces entrées, ils les avaient déjà lues, disséminées dans Les fourmis, Le jour des fourmis, La révolution des fourmis, Les thanatonautes ou L'empire des anges. Sortis de leur contexte romanesque, ces fragments perdent une bonne part de leur sel. Un peu comme ces scènes coupées qu'on retrouve dans les bonus d'un DVD et dont on comprend soudain pourquoi elles avaient été coupées. L'anecdote sur la punaise des lits et son priapisme, c'est savoureux quand ça surgit entre deux scènes de guerre de fourmis. Alignée entre un développement sur la physique quantique et une recette de cassoulet, elle flotte dans un no man's land éditorial. Livres hebdo avait trouvé le mot juste en qualifiant l'ensemble de « miscellanées de Bernard Werber ». Le format miscellanées, remis au goût du jour par Ben Schott avec ses Miscellanées de Mr Schott quelques années plus tôt, suppose un travail de vérification et de curation que Werber, ici, ne s'impose visiblement pas.

Ce qui sauve l'ouvrage du procès en imposture, c'est paradoxalement son titre. Le « relatif » fait tout le boulot. C'est la clause de non-responsabilité intégrée au produit, la petite ligne en bas du contrat. On vous avait prévenu, c'est relatif. Et dans cette optique, si on accepte de lire ça comme un recueil d'anecdotes de table plutôt que comme une source fiable, si on renonce à y chercher la rigueur d'un Hubert Reeves dans Poussières d'étoiles ou la profondeur d'un Bill Bryson dans Une histoire de tout ou presque, alors ça passe. C'est divertissant, c'est léger, c'est le genre de bouquin qu'on offre à Noël à quelqu'un qu'on aime bien sans le connaître assez pour viser juste. On pense aussi, dans un registre plus ancien et plus solide, au Livre des bizarres de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, qui faisait la même chose avec davantage de rigueur et un vrai regard d'auteur sur la matière rassemblée.

Au fond, la Nouvelle encyclopédie du savoir relatif et absolu illustre assez bien le paradoxe Werber dans son ensemble : un auteur qui vend des millions d'exemplaires dans trente langues, particulièrement adoré en Corée du Sud, mais que la critique littéraire française ignore souverainement ; au point que lui-même en a fait un sujet de roman, quelques années plus tard, avec Depuis l'au-delà, où un écrivain assassiné règle ses comptes avec un critique littéraire nommé Jean Moisi. Subtil. On peut comprendre l'amertume : il y a quelque chose d'injuste à être snobé quand on fait lire des gens qui ne liraient pas autrement. Mais il y a aussi quelque chose de légitime à attendre d'un homme qui se revendique vulgarisateur qu'il ne vulgarise pas n'importe quoi, n'importe comment. Cette encyclopédie est un objet sympathique, sincèrement amusant par endroits, stimulant à petites doses. Mais c'est un livre qu'on feuillette, pas un livre qui marque. Un apéritif intellectuel qui ne tient pas ses promesses de banquet.
Ma note56%
Lu le 12 Janvier 2013


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.