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· Julien   Lepage

Nous les dieux
Bernard Werber
2004

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Illustration de critique : Nous les dieux
Après avoir avalé Les thanatonautes et L'empire des anges avec un enthousiasme que je ne renie pas, j'attendais Nous les dieux avec une vraie curiosité. Bernard Werber, ancien journaliste scientifique au Nouvel observateur, avait construit quelque chose de rare avec son cycle des fourmis : une SF populaire française qui ne se prenait pas pour de la grande littérature, mais qui avait du souffle, des idées, une énergie. Là, en 2004, on arrive au cinquième tome d'une saga cosmique qui s'étire depuis 1994. Dix ans de Michael Pinson. Et ça commence à se voir.

Nous les dieux (qui aurait pu s'appeler L'Île des sortilèges, titre finalement abandonné) est le premier volet du « Cycle des dieux ». On retrouve donc Michael Pinson, qui a déjà été humain, puis ange, et se retrouve désormais propulsé sur l'île d'Æden pour intégrer une école de formation divine. Ses professeurs ? Les douze dieux de la mythologie grecque. Ses camarades de promo ? Cent quarante-quatre âmes qui furent, de leur vivant, des figures marquantes de l'histoire humaine : Marilyn Monroe, Mata Hari, Gustave Eiffel, Proudhon… Chacun gère un peuple qu'il doit guider depuis l'état embryonnaire d'hommes-fourmis ou d'hommes-dauphins jusqu'à la civilisation. Et en parallèle, un mystérieux déicide s'en prend aux élèves, personne ne sait qui c'est, et tout le monde lorgne la montagne sacrée au sommet de laquelle brille une lumière énigmatique.

Sur le papier, c'est enthousiasmant. Sur le papier.

Le problème, c'est que Werber aurait eu besoin d'un peu plus que du papier pour concrétiser une idée pareille. L'auteur confie lui-même avoir mis sept ans à concevoir cet univers ; sept ans de gestation pour un livre dont on sent, à la lecture, qu'il a été écrit un peu trop vite. Les chapitres sont courts, le rythme est enlevé, c'est vrai. Mais la brièveté n'est pas toujours une vertu : ici, elle donne l'impression qu'on survole tout sans jamais vraiment atterrir quelque part. Les élèves-dieux créent des civilisations entières en quelques pages, les enjeux dramatiques s'évaporent avant même d'avoir pris corps, et l'enquête sur le déicide, censée être le moteur de suspense du roman, avance avec la célérité d'une tectonique des plaques.

Les personnages historiques, eux, auraient pu être le vrai atout du livre. L'idée de faire cohabiter Marilyn Monroe et Mata Hari dans une école divine a quelque chose d'irrésistible en théorie : c'est le genre de casting qui ferait un excellent film, quelque chose entre The good place et un épisode raté de Lost. Mais Werber ne les exploite pas vraiment : ils restent des fonctions narratives, des étiquettes avec un prénom célèbre, et on ne croit jamais vraiment à leur présence. C'est dommage, parce que le potentiel de ce dispositif était immense.

Ce qui sauve partiellement la lecture, c'est L'encyclopédie du savoir relatif et absolu, ces fameux apartés didactiques qui émaillent tous ses romans depuis Les fourmis. Ces parenthèses vulgarisatrices sur la mythologie grecque, la formation des civilisations ou la cosmogonie sont souvent mieux écrites que le reste, plus précises, plus vivantes. Werber journaliste reprend le dessus sur Werber romancier, et franchement, c'est le bienvenu. Sauf que dans ce tome, les lecteurs des cycles précédents reconnaîtront beaucoup de matériau recyclé : certaines entrées de l'encyclopédie sont des variantes à peine remaniées de ce qu'on avait déjà lu. La machine tourne, mais à vide.

Le problème de fond, c'est la comparaison que ce roman ne peut pas éviter. En 2003, Dan Simmons publiait Ilium, qui s'emparait des mêmes dieux grecs avec une ambition et une rigueur formelle qui font passer Nous les dieux pour un brouillon de lycéen talentueux. La différence de traitement est cruelle : là où Simmons construit, Werber esquisse.

La fin, elle, confirme les craintes. Abrupte, calculée pour forcer l'achat du tome suivant, elle laisse une impression d'inachevé qui tient moins du cliffhanger maîtrisé que de la paresse structurelle. Ironie de l'histoire : Werber affirme avoir rédigé la conclusion de sa trilogie avant même d'en écrire le début. Peut-être aurait-il fallu s'occuper davantage du milieu.

Reste que le livre se lit. Vite, facilement, sans douleur. Si on n'a jamais ouvert un Werber de sa vie, il y a même quelque chose d'agréable dans cet univers un peu naïf où les dieux ont des egos d'étudiants et où Aphrodite fait perdre la tête aux apprentis divinités. Mais si on arrive ici après Les fourmis ou Les thanatonautes — et c'est forcément le cas — on ne peut s'empêcher de mesurer la distance parcourue, et pas dans le bon sens. Ce n'est pas un mauvais roman. C'est quelque chose de pire : un roman en dessous de son propre potentiel.
Ma note44%
Lu le 13 Mai 2023


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