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· Julien   Lepage

Ne le dis à personne
Guillaume Canet
2006

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Illustration de critique : Ne le dis à personne
Il y avait une vraie curiosité autour de ce thriller hexagonal ambitieux, porté par Guillaume Canet, encore auréolé de son image de jeune cinéaste moderne, et par une distribution impressionnante où se croisent François Cluzet, Marie-Josée Croze, André Dussollier ou encore Kristin Scott Thomas. Adapté d'un roman à succès d'Harlan Coben, le film arrivait précédé d'une réputation flatteuse : celle d'un polar français capable de rivaliser avec les standards anglo-saxons, sans renier une certaine sensibilité locale. Le projet promettait du rythme, du romanesque et une émotion forte, le tout emballé dans une mécanique de suspense bien huilée.

L'histoire repose sur un point de départ accrocheur. Alex, médecin parisien, n'a jamais surmonté le meurtre brutal de sa femme Margot, assassinée huit ans plus tôt par un serial killer. La douleur s'est figée, installée dans un quotidien morne et silencieux. Puis surgit l'élément perturbateur : un e-mail anonyme, une vidéo tremblée, et ce visage aperçu dans la foule, indiscutablement celui de Margot. Dès lors, le récit s'emballe : cavale, révélations successives, policiers soupçonneux, amis ambigus et passé qui refuse de rester enterré. Le film joue constamment sur l'idée que la vérité n'est jamais là où on l'attend, quitte à multiplier les pistes et les faux-semblants.

Sur le papier, le scénario est une machine à suspense redoutable. Dans les faits, il alterne habilement les moments d'efficacité et de sérieuses baisses de crédibilité. Les premières révélations fonctionnent, l'enquête progresse avec un certain sens du tempo, et l'on sent une vraie volonté de surprendre le spectateur. Mais à force d'accumuler les retournements, le récit finit par donner l'impression de forcer le trait. Certaines coïncidences paraissent trop commodes, certaines motivations restent floues, et la logique interne se fissure au fil des rebonds. Le film hésite constamment entre le polar réaliste et le thriller de haute voltige, sans toujours parvenir à choisir son camp. À vouloir jouer sur tous les tableaux, il dilue parfois son impact émotionnel, comme si l'astuce scénaristique prenait le pas sur la cohérence.

Les personnages évoluent dans ce labyrinthe avec des fortunes diverses. Alex est conçu comme un homme ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, figure classique du genre, mais globalement crédible dans son obstination et sa détresse. Margot, quant à elle, reste davantage une idée, une image fantasmée, qu'un personnage pleinement incarné : tout tourne autour d'elle, sans que le film prenne vraiment le temps d'enrichir sa complexité. Les figures secondaires abondent : policiers fatigués, amis loyaux ou suspects, notables ambigus. Cette galerie donne parfois l'impression d'un trop-plein, certains rôles semblant exister surtout pour faire avancer l'intrigue plutôt que pour exister par eux-mêmes. Le récit gagne en densité ce qu'il perd en lisibilité.

Le film aborde plusieurs thèmes intéressants, à commencer par le deuil, l'obsession amoureuse et la persistance du passé. L'idée que l'amour puisse survivre à la mort, au point de devenir un moteur dangereux, traverse l'ensemble du récit. S'ajoutent des réflexions sur la corruption, la manipulation et le poids des secrets, dans une société où l'information circule vite mais où la vérité reste soigneusement dissimulée. Ces thématiques sont présentes, parfois bien esquissées, mais rarement approfondies. Elles servent surtout de carburant au suspense, sans véritablement nourrir une réflexion durable. Le film préfère courir que s'arrêter pour creuser.

La mise en scène affiche une ambition certaine. Guillaume Canet adopte une réalisation nerveuse, multipliant les mouvements de caméra, les poursuites urbaines et un montage très découpé, qui rappelle ouvertement le cinéma américain des années 2000. Certaines séquences sont efficaces, notamment dans l'utilisation de Paris comme terrain de jeu, loin des cartes postales habituelles. D'autres paraissent plus démonstratives, comme si le film cherchait parfois à prouver qu'il sait faire « comme là-bas ». La photographie est soignée, la musique omniprésente souligne efficacement la tension, mais l'ensemble manque par moments de respiration, donnant une impression de surenchère.

Côté interprétation, le casting tient globalement la route. François Cluzet confirme une fois de plus son talent pour incarner des personnages fébriles, déjà aperçu dans L'Enfer ou Les Rivières pourpres. Il apporte une sincérité indéniable à Alex, même lorsque le scénario le pousse dans des situations peu plausibles. Marie-Josée Croze impose une présence magnétique, malgré un temps d'écran finalement limité. Les seconds rôles, d'André Dussollier à Jean Rochefort, apportent une solidité bienvenue, même si certains personnages restent esquissés à gros traits. On sent une vraie envie collective de porter le film, sans que tous aient la matière nécessaire pour briller pleinement.

Au final, le film laisse une impression contrastée. Il possède de réelles qualités : une ambition rare dans le paysage français, un sens du rythme souvent efficace, et une volonté de raconter une histoire populaire sans complexe. Mais ses excès, ses facilités scénaristiques et son goût prononcé pour la surenchère l'empêchent d'atteindre la maîtrise qu'il vise. Agréable à suivre sur le moment, il s'efface assez vite une fois la dernière révélation digérée.
Ma note57%
Vu le 14 Juin 2009


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