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· Julien   Lepage

Né un 4 juillet
Oliver Stone
1989

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Illustration de critique : Né un 4 juillet
Avec sa grosse bannière étoilée, son héros brisé et sa conscience nationale en pleine crise de nerfs, Né un 4 juillet débarque comme un sermon patriotico-traumatique signé Oliver Stone, porté par Tom Cruise, Willem Dafoe, Kyra Sedgwick et toute une galerie de seconds rôles venus traverser vingt ans de désillusion américaine. Sorti en 1989, au moment où Hollywood n’en finit plus de ruminer le Vietnam après Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Rambo, Platoon ou Full Metal Jacket, le film se présente comme la grande fresque morale d’une Amérique passée du salut au drapeau à la nausée politique. Sur le papier, tout est là pour faire trembler les murs. À l’écran, c’est plus compliqué. Ron Kovic naît un 4 juillet, détail symbolique si énorme qu’on croirait presque que Oliver Stone l’a commandé à un scénariste en lui demandant de ne surtout pas être subtil. Élevé dans une Amérique blanche, pieuse, sportive, sûre d’elle-même, il grandit dans l’idée que servir son pays est une évidence, presque une vocation sacrée. Le jeune homme s’engage donc dans les Marines, part au Vietnam, y découvre la peur, le chaos, la culpabilité, puis revient paralysé après une blessure à la colonne vertébrale. Le film suit ensuite sa chute physique, morale, familiale et politique : l’hôpital militaire sordide, le retour impossible au foyer, l’humiliation du corps, la colère, l’alcool, la sexualité empêchée, l’exil mexicain, puis la transformation progressive en militant antiguerre. La trajectoire est forte, incontestablement. Elle a même tout d’une tragédie américaine classique : un garçon qui croyait devenir un héros découvre qu’il a surtout été sacrifié pour une mythologie nationale frelatée. Le problème, c’est que le scénario semble parfois confondre puissance et insistance. Adapté de l’autobiographie de Ron Kovic, coécrit par lui et Oliver Stone, Né un 4 juillet a évidemment une légitimité intime que l’on ne peut pas balayer d’un revers de main. Ce n’est pas une fiction opportuniste plaquée sur le traumatisme des vétérans : c’est le récit d’un homme qui a traversé cette histoire dans sa chair. Mais cette sincérité n’empêche pas le film de devenir pesant. Tout est balisé, souligné, martelé. L’enfance patriotique ? Elle sent déjà le symbole à plein nez. Le Vietnam ? Enfer obligatoire, mais traité avec moins de force que dans Platoon. Le retour au pays ? Défilé de douleurs, de cris, de regards horrifiés, de portes qui claquent et de repas familiaux qui tournent à la messe noire. La prise de conscience politique ? Logique sur le fond, mais souvent simplifiée sur la forme, comme si le film cochait les étapes d’un chemin de croix progressiste avec la foi méthodique d’un professeur préparant son exposé. Ron Kovic, lui, reste le centre absolu du film, presque son unique obsession. C’est à la fois sa force et sa limite. On comprend bien son basculement : le garçon modèle, élevé dans le culte du sacrifice, devient un corps abandonné par le pays qu’il adorait. Mais le personnage est écrit avec une telle volonté de grandeur tragique qu’il finit parfois moins vivant que représentatif. Il incarne l’Amérique naïve, l’Amérique blessée, l’Amérique coupable, l’Amérique rebelle, l’Amérique qui ouvre enfin les yeux… Tout ça pour un seul homme, ça fait beaucoup à porter, même pour quelqu’un né le jour de la fête nationale. Les personnages autour de lui existent surtout comme des stations sur son parcours : la mère pieuse, le père dépassé, l’ancienne camarade devenue souvenir d’un monde perdu, les vétérans cabossés, les militants, les figures institutionnelles hostiles. On ne demande pas forcément un roman choral, mais un peu d’air n’aurait pas fait de mal. Les thèmes, eux, sont massifs et souvent pertinents : le patriotisme comme conditionnement, la virilité comme piège, le handicap comme brutal retour au réel, la culpabilité du survivant, la colère des anciens combattants, l’hypocrisie d’un pays qui célèbre ses soldats tant qu’ils restent beaux, jeunes et utilisables. Sur ce terrain, Né un 4 juillet sait parfois viser juste. Les scènes d’hôpital militaire, notamment, gardent une vraie force de dégoût : le corps de Ron n’est plus un emblème, mais une chose douloureuse, mal soignée, humiliée. Là, le film touche quelque chose de dur, presque documentaire. Mais dès qu’il élargit le propos à la grande fresque nationale, il sort les trompettes, les ralentis intérieurs et les gros sabots idéologiques. Oliver Stone ne filme pas une prise de conscience : il la grave au marteau sur une plaque commémorative. La réalisation porte cette même ambiguïté. Oliver Stone sait composer des images, imprimer un rythme, faire sentir la fièvre d’une époque. On retrouve son goût pour les visages écrasés par l’histoire, les foules électriques, les drapeaux qui ne flottent jamais innocemment, les intérieurs familiaux qui ressemblent à des prisons morales. La photographie a de l’ampleur, la reconstitution est soignée, et certains passages possèdent cette énergie sèche qui fait encore tenir debout les grands films américains de la fin des années 80. Mais à force de vouloir tout charger, tout assombrir, tout densifier, le film finit par tourner sur lui-même. Les couleurs, les angles, les mouvements, la musique de John Williams : tout semble constamment nous dire quoi ressentir, quand le ressentir, et avec quelle intensité. C’est du cinéma qui vous prend par le col pour vous expliquer qu’il est bouleversant. Au bout d’un moment, on a surtout envie qu’il nous lâche deux minutes. Reste Tom Cruise, évidemment. Le rôle est important dans sa carrière, parce qu’il casse l’image du beau gosse solaire de Top Gun et annonce l’acteur plus ambitieux qu’on retrouvera plus tard chez Stanley Kubrick, Paul Thomas Anderson ou Michael Mann. Son engagement est indéniable. Il se donne, il crie, il souffre, il rampe, il s’enlaidit, il cherche à faire oublier la star. Par moments, ça fonctionne : dans la colère, dans l’humiliation, dans certains silences où son visage perd enfin son vernis de poster. Mais il y a aussi quelque chose de trop appliqué, de trop visible dans la performance. On voit l’acteur en train de prouver qu’il peut jouer “sérieux”. C’est impressionnant, oui, mais pas toujours habité. La VF, que je regarde toujours, accentue parfois cette impression de démonstration : le drame passe, mais certains débordements paraissent encore plus appuyés, comme si le film n’avait déjà pas assez tendance à hurler son sous-texte. Les seconds rôles ont moins d’espace pour exister. Willem Dafoe, dans la partie mexicaine, apporte une présence plus trouble, plus sale, plus imprévisible ; on sent immédiatement un autre film possible, moins solennel, plus venimeux, presque halluciné. Kyra Sedgwick traverse le récit comme l’image d’une normalité perdue, mais son personnage reste mince. Raymond J. Barry et Caroline Kava incarnent correctement les parents, sans échapper complètement aux fonctions symboliques que le scénario leur assigne. Tout le monde joue sa partition avec sérieux, mais le film est tellement dominé par son programme moral que les personnages secondaires semblent parfois convoqués pour illustrer une idée avant d’être autorisés à respirer. On comprend pourquoi Né un 4 juillet a marqué son époque, pourquoi il s’inscrit naturellement dans la “trilogie vietnamienne” de Oliver Stone, entre Platoon et Entre ciel et terre, et pourquoi la performance de Tom Cruise a été saluée. Le sujet est fort, le parcours de Ron Kovic est bouleversant, et certaines scènes rappellent que le cinéma américain sait regarder ses propres mythes avec une violence salutaire. Mais le film m’a surtout donné l’impression d’une œuvre persuadée de sa grandeur, incapable de faire confiance à son spectateur, prisonnière de son emphase et de ses symboles. À force de vouloir être le grand film définitif sur la désillusion patriotique, il finit par ressembler à un monument officiel contre les monuments officiels, ce qui est tout de même un bel exploit d’ironie involontaire. Pour rester dans le Vietnam traumatique, je préfère largement la sécheresse malade de Full Metal Jacket, la fièvre opératique de Apocalypse Now, ou même la brutalité plus directe de Platoon. Né un 4 juillet n’est pas un film indigne, loin de là. C’est plutôt un film important qui se regarde comme une épreuve, pas toujours pour les raisons qu’il croit. Un grand sujet, une grande ambition, quelques moments puissants… et beaucoup trop de solennité pour que l’émotion survive intacte au défilé.
Ma note34%
Vu le 10 Janvier 2023


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