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· Julien   Lepage

Mr. Nobody
Jaco van Dormael
2009

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Illustration de critique : Mr. Nobody
Quand Jaco Van Dormael revient au cinéma après treize ans d'absence avec Mr. Nobody, l'attente est forcément teintée de curiosité. Le réalisateur belge, connu pour son approche poétique et sensorielle du septième art (Le huitième jour, Toto le héros), s'attaque ici à un projet ambitieux mêlant science-fiction, drame et philosophie existentielle. Le film s'entoure d'un casting cosmopolite porté par Jared Leto, accompagné de Diane Kruger, Sarah Polley et Linh-Dan Pham. Avec son concept à rappelant L'effet papillon et son envergure visuelle qui évoque Cloud atlas, Mr. Nobody s'annonce comme une fresque métaphysique sur le poids des choix et les routes qu'on n'a pas prises. Reste à voir si l'expérience tient sur la longueur ou si elle se perd dans son propre labyrinthe.

L'histoire suit Nemo Nobody, dernier mortel dans un monde où l'humanité est devenue immortelle. Âgé de 118 ans, il se remémore les différentes versions de sa vie, toutes issues d'un choix décisif fait dans son enfance : rester avec son père ou partir avec sa mère. Chaque décision entraîne des ramifications complexes qui le voient tantôt épouser Anna, Élise ou Jeanne, tantôt devenir un riche homme d'affaires, un clochard ou un astronaute en route pour Mars. Le film alterne entre ces multiples réalités, explorant les conséquences de chaque trajectoire tout en interrogeant la nature du temps, du hasard et de la mémoire.

Dès les premières minutes, le film impressionne par son audace narrative. On est immédiatement projeté dans un univers où le temps se plie et se tord, où chaque scène semble être une variation d'une autre, comme un jeu de dominos où toutes les pièces finissent par tomber d'une manière ou d'une autre. C'est brillant sur le papier, et certaines séquences sont réellement fascinantes, notamment celles qui explorent la théorie du chaos ou la mémoire pré-naissance. Mais à force d'accumuler les concepts et les timelines, Mr. Nobody finit par donner l'impression d'un puzzle dont les pièces ne s'emboîtent pas toujours parfaitement. Le film ne manque pas d'idées, mais il a parfois du mal à structurer son propos et à maintenir l'intérêt sur la durée.

Les personnages, bien qu'ancrés dans des réalités différentes, manquent parfois de substance. Nemo est un protagoniste caméléon, mais sa personnalité s'efface derrière les multiples versions de lui-même. Ses trois amours, Anna, Élise et Jeanne, sont conçues pour incarner différentes facettes du destin, mais seule Anna bénéficie d'un véritable développement émotionnel. Son histoire d'amour passionnée avec Nemo adolescent est de loin la plus vibrante du film, tandis que les trajectoires avec Élise et Jeanne apparaissent plus fonctionnelles et moins organiques.

Sur le plan thématique, Mr. Nobody joue sur des concepts vertigineux : le libre arbitre, le déterminisme, la relativité du temps. On y parle d'effets papillon, de multivers, d'expériences de pensée façon Schrödinger. Visuellement, certaines séquences cherchent à matérialiser ces idées de manière spectaculaire, avec une mise en scène foisonnante et des transitions fluides entre les réalités. Cependant, le film n'approfondit jamais vraiment ces réflexions au-delà de leur aspect esthétique. Là où un Truman show ou un Interstellar parviennent à conjuguer la philosophie et l'émotion, Mr. Nobody donne parfois le sentiment d'un exercice de style séduisant mais un peu creux.

Techniquement, en revanche, le film est un sans-faute. La photographie de Christophe Beaucarne est sublime, jouant sur des palettes de couleurs distinctes pour différencier les réalités. La direction artistique est inventive, avec des décors futuristes qui évoquent autant 2001 : l'odyssée de l'espace que Gattaca. Le montage est fluide malgré la complexité de la narration, et la bande-son, mêlant compositions originales de Pierre Van Dormael et morceaux empruntés (Where is my mind? des Pixies, Mr. Sandman des Chordettes), contribue à l'identité sensorielle du film.

Côté interprétation, Jared Leto fait preuve d'un investissement total, alternant entre le vieillard fragile et le jeune homme tiraillé entre ses destins. Il incarne plusieurs versions de Nemo avec une intensité indéniable, même si son jeu peut parfois sembler un peu distant. Diane Kruger et Sarah Polley sont convaincantes dans leurs rôles respectifs, bien que leurs personnages soient écrits de manière inégale. La vraie révélation du film reste Juno Temple, qui apporte une spontanéité touchante à Anna adolescente, rendant ses scènes parmi les plus mémorables du film.

En fin de compte, Mr. Nobody est une œuvre intrigante, visuellement somptueuse et portée par une ambition indéniable. Mais c'est aussi un film qui s'éparpille, qui semble parfois plus préoccupé par son esthétique et sa complexité narrative que par son impact émotionnel. On en ressort partagé, entre la fascination pour son audace et la frustration devant son manque de cohésion. Une expérience à tenter pour ceux qui aiment les films labyrinthiques et contemplatifs, mais qui risque de laisser sur le carreau ceux qui recherchent une vraie connexion émotionnelle. Pour un équilibre plus réussi entre réflexion et émotion, Eternal sunshine of the spotless mind ou The fountain offrent des propositions plus abouties.
Ma note46%
Vu le 21 Juillet 2010


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