Nine perfect strangers
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Nicole Kidman en gourou russe aux pieds nus, des smoothies drogués à la psilocybine, neuf âmes en perdition réunies dans un resort baigné de lumière australienne — sur le papier, Nine Perfect Strangers avait tout pour être l'événement sériel de l'été 2021 sur Hulu. Derrière ce casting de rêve et cette promesse de thriller psychologique, David E. Kelley — déjà à la manœuvre sur Big Little Lies — co-signe avec John-Henry Butterworth l'adaptation du roman éponyme de Liane Moriarty, paru en 2018. Le tournage s'est déroulé à Byron Bay, en Australie, en pleine pandémie, dans une bulle dorée qui explique peut-être, en partie, le sentiment d'irréalité qui se dégage de l'ensemble. Jonathan Levine, à qui l'on devait notamment Warm Bodies, a dirigé les huit épisodes — un choix de réalisateur qui dit déjà quelque chose sur les ambitions réelles de la production. La prémisse est séduisante : neuf individus cabossés par la vie débarquent à Tranquillum House, un centre de bien-être luxueux censé les "transformer en profondeur" en dix jours. On a droit au spectre habituel des archétypes soigneusement distribuées — la romancière en panne sèche (Melissa McCarthy), l'ex-sportif accro aux antidouleurs (Bobby Cannavale), la famille en deuil écrasée par le suicide d'un fils (Michael Shannon, Asher Keddie, Grace Van Patten), le couple de nouveaux riches en crise (Luke Evans, Samara Weaving), la femme abandonnée (Regina Hall)… La directrice du lieu, Masha Dmitrichenko, flotte au milieu de tout ça, hiératique et inquiétante, communiquant essentiellement par textos cryptiques à des heures improbables. Problème : ce n'est pas vraiment un thriller. Ce n'est pas non plus une satire. Et c'est trop sentimental pour être un drame réellement troublant. Le scénario avance comme on marche dans du sable mouillé : lentement, avec l'impression de ne pas vraiment progresser. On nous distille des mystères en petites doses, moins pour maintenir le suspense que pour forcer l'enchaînement des épisodes. Les critiques de Télérama et du Le Monde l'ont dit sans détour : la formule s'use vite, et ce suspense qui n'en est pas vraiment un finit par agacer plus qu'il n'intrigue. Ben Travers d'IndieWire a été plus expéditif encore, parlant d'un drame "languid and lost" dont le roman source aurait été vidé de toute sa substance. Les Inrockuptibles ont relevé l'ironie manquée : on sent pointer une satire du développement personnel, puis le sentimentalisme reprend le dessus, et l'on reste avec un objet trop classique, trop appliqué pour vraiment mordre. C'est un reproche que je partage entièrement. Il y a quelque chose d'algorithmique là-dedans — la sensation que les acteurs ont été assemblés par ordinateur pour simuler de la Grande Télévision. Et pourtant, les personnages existent. C'est là le paradoxe de la série : les individus fonctionnent mieux que l'intrigue qui est censée les porter. La famille Marconi — le père effondré de Napoléon, la mère murée dans la culpabilité de Heather, la sœur survivante de Zoe — constitue le cœur émotionnel de la série, et c'est là que ça touche réellement. Autour d'eux, les autres gravitent de manière plus ou moins convaincante. Frances la romancière, qui est dans le roman la figure la plus proche de Liane Moriarty elle-même selon l'autrice, trouve en Melissa McCarthy une interprète qui lui donne chair. Le reste du groupe se cherche davantage, coincé dans des arcs narratifs qui peinent à se développer sur huit épisodes alors qu'ils auraient mérité d'en avoir six. La série touche à des territoires qui auraient pu être fertiles : le deuil impossible, l'addiction, le charlatanisme du wellness industriel, la question de savoir si une bonne fin peut justifier des moyens abjects. C'est là que le bât blesse vraiment. Nine Perfect Strangers semble finalement cautionner — sans aucune distance ironique — le fait de droguer des gens à leur insu avec de la psilocybine, de les confiner, de les manipuler émotionnellement, et ce parce que tout le monde repart content à la fin. La morale implicite est déconcertante : la fin justifie les moyens, pourvu que les hallucinations soient belles. On attendait la série sur ce terrain miné, elle passe à côté. C'est limite insultant pour le spectateur. Visuellement, en revanche, difficile de bouder son plaisir. Le directeur de la photographie Yves Bélanger livre un travail somptueux, baigné dans les dorés et les verts de la côte australienne. Plusieurs séquences psychédéliques rappellent l'esthétique de Midsommar, avec une cohérence visuelle qui donne à la série une vraie identité formelle. Le générique, porté par une reprise envoûtante de *This Strange Effect* de Ray Davies par le trio Unloved, installe d'emblée une ambiance trouble et prometteuse. La bande-son dans son ensemble joue habilement sur les contrastes entre sérénité de façade et inquiétude sous-jacente. Le casting est globalement l'argument massue, et pour cause. Michael Shannon est bouleversant en père de famille brisé — c'est lui qui tient le film sur ses épaules quand tout vacille. Melissa McCarthy confirme une fois de plus qu'elle est bien plus que la comédie : elle compose ici un personnage touchant, vulnérable, tout en finesse. Bobby Cannavale irradie chaque scène de son énergie caractéristique. Quant à Nicole Kidman, c'est plus compliqué. Productrice exécutive de la série, elle a clairement piloté son propre rôle — et s'est arrangée, dit-on, pour être filmée avec des filtres particulièrement flatteurs, la caméra maintenue à bonne distance. Pendant le tournage, elle refusait qu'on l'appelle par son prénom, exigeant que tout le monde l'appelle Masha — une manière de rester dans le personnage qui dit beaucoup sur l'investissement mais aussi sur l'ego. Le résultat est une prestation en équilibre instable : des instants d'une vraie puissance, mais aussi une accent russe approximatif qui vire au générique-européen mal défini, et une tendance à la pose qui dessert parfois le personnage. Elle n'est pas sans rappeler le rôle qu'elle tenait dans Les Autres d'Alejandro Amenábar — cette même façon d'habiter l'inquiétude et la douceur simultanément — mais sans le cadre formel qui l'y rendait irrésistible. Au bout du compte, Nine Perfect Strangers ressemble à ces stations thermales qu'elle met en scène : l'endroit est magnifique, l'accueil prometteur, mais la cure ne tient pas ses promesses. Les premiers épisodes embarquent genuinement, le groupe d'acteurs réuni crée une vraie alchimie, et la famille Marconi touche au cœur. Puis vient la deuxième moitié, et les incohérences s'accumulent, le rythme se fait capricieux, et la résolution finale — hallucinogène collective et joyeuse, tout le monde repart transformé, la vie est belle — laisse dubitatif. C'est une fin de saison, pas une conclusion. Les amateurs de The White Lotus — à laquelle la comparaison s'impose et tourne à la défaveur de Nine Perfect Strangers, comme l'a relevé The Ringer — y trouveront une sorte de cousin moins mordant, plus complaisant, plus séduisant en surface. Pour les amateurs du roman de Liane Moriarty, ça se tente. Pour les autres, c'est une expérience mi-figue mi-raisin qui se regarde sans déplaisir mais se referme sans laisser de trace durable.
Ma note51%
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