Oggy et les cafards
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Dix-sept ans après sa première diffusion sur France 3, Oggy et les Cafards continue de squatter les grilles de Gulli avec la ténacité d'une colonie de blattes dans un appartement haussmannien. La série, portée à l'écran par le réalisateur Olivier Jean-Marie, est née de la plume de Jean-Yves Raimbaud — un créateur qui n'a malheureusement jamais vu son œuvre diffusée : il est décédé d'un cancer des poumons en juin 1998, à quarante ans seulement, quelques semaines avant la première diffusion américaine sur Fox Kids. C'est ce genre d'anecdote tragique qui enrobe le destin d'une série d'une aura qu'elle n'aurait peut-être pas méritée seule. L'idée de départ était pourtant honnête. Le producteur Marc du Pontavice avait demandé à Raimbaud de réfléchir à ce que donnerait Tom et Jerry s'il était conçu pour l'an 2000. La commande était aussi d'en découdre avec la déferlante des super-héros, des mangas et des héros franco-belges. Réponse : un chat bleu et grassouillet nommé Oggy — hommage combiné à Iggy Pop et au personnage de Ziggy Stardust de David Bowie — martyrisé au quotidien par trois cafards répondant aux prénoms de Joey, Dee Dee et Marky, en référence aux membres des Ramones. Sur le papier, l'idée sent bon la culture rock et le cartoon de derrière les fagots. Dans les faits, Oggy cohabite avec ses tourmenteurs dans une maison démeublée épisode après épisode selon un protocole immuable : les cafards veulent manger, Oggy veut avoir la paix, tout le monde finit aplati. La série est muette — pas de dialogues, uniquement des onomatopées, des bruitages et quelques pictogrammes pour faire avancer l'action. Ce parti pris formel, censé rendre l'œuvre universelle et exportable dans les 150 pays où elle a effectivement été vendue, a au moins la cohérence de ses ambitions. On voit bien l'exercice de style, l'hommage revendiqué à Tex Avery et à Chuck Jones, la volonté de s'inscrire dans une généalogie noble du cartoon américain classique. Sauf que l'hommage tient parfois plus du calque que de la réappropriation. Les gags reposent sur un arsenal éprouvé — bâtons de dynamite, chutes vertigineuses, objets projetés à grande vitesse — et la série ne semble guère pressée de renouveler son vocabulaire comique. D'épisode en épisode, la mécanique se répète avec une régularité qui finit par émousser l'effet comique. Oggy subit, Jack son cousin vaguement débile tente d'intervenir, Joey le petit chef-cafard violet manigance, Dee Dee se goinfre, Marky fait le beau. C'est efficace dans les meilleures séquences, soporifique dans les pires, et rarement surprenant. Les personnages eux-mêmes restent prisonniers de leur fonction. Oggy est une victime de dessin animé au bord du bouddhisme involontaire — pantouflard, obsédé par sa maison, jamais tout à fait menaçant ni tout à fait touchant. On lui reconnaît une certaine présence, une rondeur sympathique, mais son arc émotionnel se résume à peu de chose : souffrir, s'énerver, recommencer. Les cafards, eux, sont monomaniaques par construction — c'est leur charme et leur limite. Joey est teigneux, Dee Dee affamé, Marky vaguement snob : trois fonctions comiques érigées en personnages sans que personne ne prenne la peine d'aller plus loin. Bob le chien voisin, qui sert de deus ex machina musclé quand la narration en a besoin, est le personnage le plus antipathique du lot — ce qui n'est pas peu dire dans un cast d'insectes tortionnaires. Sur le fond, la série ne prétend à aucun message et s'en sort mieux ainsi. L'absurde y règne en maître, la violence burlesque est totale et décomplexée — Oggy encaisse des traumatismes qui tueraient un mammifère moyen plusieurs dizaines de fois par épisode. C'est la tradition du cartoon, et on ne va pas lui reprocher d'assumer. Ce qui est plus discutable, c'est une certaine complaisance dans le harcèlement systématique d'un personnage qui n'a rien demandé à personne et dont les rares victoires sont vite effacées. La série a été critiquée pour ce biais narratif — un hymne à la persécution emballé dans de jolies couleurs flashy — sans jamais vraiment y répondre. Là où la production trouve ses moments les plus réussis, c'est paradoxalement dans sa musique. La bande originale de Hugues Le Bars, compositeur attitré des premières saisons, est véritablement ambitieuse : dans un dessin animé sans paroles, la partition doit tout faire — rythmer, caractériser, commenter — et elle s'en acquitte souvent avec une énergie et une inventivité qui méritent mieux que le support qu'elles accompagnent. On notera d'ailleurs que Vincent Artaud, qui a participé à la bande originale de The Artist, a contribué à certains épisodes ultérieurs — un talent clairement surdimensionné pour l'exercice. L'animation des deux premières saisons tient également la route, avec des décors aux couleurs saturées qui ont leur personnalité propre. Après, c'est une autre histoire : à partir des saisons suivantes, le développement délégué à des studios asiatiques a progressivement aplati le trait, et les refontes graphiques des saisons 6 et 7 — reboot des épisodes fondateurs avec un nouveau logiciel — ont achevé de lisser tout ce qui restait d'aspérité visuelle. Puisque la série est muette, la question du doublage en VF ne se pose évidemment pas — ce qui lui confère une neutralité de façade, mais aussi une étrange uniformité sonore d'un pays à l'autre : les bruitages sont les mêmes à Paris, à Mumbai ou à Lagos, ce qui explique en partie son succès planétaire fulgurant et un peu déprimant. Au bilan, Oggy et les Cafards est une série qui tient davantage du phénomène sociologique que de l'œuvre aboutie. Elle a trouvé son public, immense, fidèle, et pas toujours très exigeant. Elle porte en elle le deuil de son créateur, l'ambition réelle d'un studio français — Xilam — qui a su bâtir quelque chose d'exportable dans un paysage dominé par les productions américaines et japonaises. Mais elle a raté l'occasion de dépasser ses modèles pour n'en garder que la mécanique, sans la grâce. Ceux qui cherchent du slapstick bien ficelé feront mieux de revenir aux originaux : Tom et Jerry, Bip Bip et Coyote, ou même Itchy & Scratchy, qui au moins a la lucidité de se savoir une parodie.
Ma note39%
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