On ira
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Avec son premier long métrage, Enya Baroux s’attaque à un sujet qui, sur le papier, n’a rien d’une promenade dominicale : la fin de vie, le droit de partir, les mensonges familiaux qu’on invente pour éviter les conversations impossibles. Sorti en 2025, On ira réunit Hélène Vincent, Pierre Lottin, David Ayala et Juliette Gasquet dans un road movie à la française, quelque part entre la comédie douce-amère, le drame pudique et le film de camping-car existentiel. Le genre de film qui aimerait avoir une larme dans un œil, un sourire dans l’autre, et les deux mains sur le volant.
Marie, 80 ans, est malade et fatiguée de l’être. Elle ne veut plus attendre que son corps décide pour elle. Son plan est simple, ou du moins il l’est dans sa tête : partir en Suisse pour mettre fin à ses jours. Le problème, c’est qu’il faut l’annoncer à son fils Bruno, grand adolescent en version adulte, et à sa petite-fille Anna, vraie adolescente en version adolescente, ce qui n’est pas forcément plus reposant. Au moment de dire la vérité, Marie se dégonfle et invente une histoire d’héritage à récupérer dans une banque suisse. Tout le monde embarque donc dans le vieux camping-car familial, avec Rudy, aide-soignant rencontré la veille, propulsé chauffeur et complice malgré lui. Direction la Suisse, officiellement pour de l’argent, officieusement pour un adieu.
Le point de départ est assez malin. Le mensonge donne au film une mécanique claire, presque théâtrale : le spectateur sait ce que les personnages ignorent, et attend le moment où tout va exploser. On pense forcément à Little Miss Sunshine, avec sa famille dysfonctionnelle tassée dans un véhicule, ses disputes, ses arrêts absurdes et sa tendresse sous la carrosserie. On peut aussi penser à L'adieu, pour cette idée du secret familial autour de la maladie, même si On ira reste beaucoup plus sage, plus français dans sa manière de ranger le chaos avant qu’il ne salisse trop les sièges.
Le scénario avance pourtant sur des rails très visibles. On devine les étapes longtemps avant qu’elles arrivent : les tensions qui remontent, les vérités qui finissent par sortir, les maladresses qui rapprochent, les blessures anciennes qu’on verbalise au bon moment. Tout est propre, construit, sincère, mais rarement surprenant. Le film a le défaut de ses qualités : il veut être accessible, tendre, jamais trop cruel, jamais trop rugueux. Résultat, il accompagne le spectateur au lieu de le bousculer. On regarde la route défiler, mais on a rarement l’impression que le véhicule peut vraiment quitter la chaussée.
C’est d’autant plus frappant qu'On ira est arrivé dans une année où le cinéma français semblait avoir pris un abonnement pour la Suisse. La comparaison avec Aimons-nous vivants s’impose presque toute seule : là aussi, il est question d’un trajet vers une clinique de suicide assisté, là aussi le film tente de faire naître de la légèreté autour d’un sujet impossible, là aussi la mécanique repose sur une rencontre et un déplacement qui doivent réveiller les vivants avant que la mort ne ferme la porte. Mais les deux films ne prennent pas exactement le même chemin. Jean-Pierre Améris joue davantage la carte du duo improbable, avec une dynamique qui lorgne vers L'emmerdeur : un homme décidé à disparaître, une femme qui débarque dans son compartiment comme une tornade affective, et le chaos qui s’invite entre deux gares. Enya Baroux, elle, choisit le groupe familial, le vieux véhicule, les non-dits qui puent un peu le renfermé, les trois générations forcées de cohabiter dans quelques mètres carrés.
À choisir, On ira s’en sort un peu mieux. Pas parce qu’il serait plus audacieux — il ne l’est pas vraiment —, mais parce que son émotion paraît plus immédiate, moins fabriquée. Aimons-nous vivants avait pour lui un beau duo, Valérie Lemercier et Gérard Darmon, et une idée de départ très prometteuse, mais il donnait souvent l’impression de tourner autour de son sujet en espérant que le charme suffise. On ira fait un peu pareil, soyons honnête, mais son mensonge initial, sa famille cabossée et son camping-car brinquebalant lui donnent une chaleur plus naturelle. Les deux films restent prudents, trop prudents même, comme s’ils avaient peur de vraiment regarder le suicide assisté en face. Mais là où Aimons-nous vivants peut paraître plus artificiel, On ira paraît simplement modeste. Ce n’est pas forcément glorieux, mais c’est plus attachant.
Les personnages fonctionnent d’ailleurs mieux que les péripéties. Marie est évidemment le centre émotionnel du récit : une vieille femme qui ne demande pas la permission d’exister jusqu’au bout, ni celle de décider de sa sortie. Elle aurait pu devenir une figure trop noble, trop écrite, presque un symbole ambulant du débat sur la fin de vie. Le film évite en partie cet écueil en lui laissant de l’ironie, de l’impatience, une forme d’égoïsme aussi, ce qui la rend plus humaine. Bruno, lui, appartient à une catégorie très française : le fils immature, un peu raté, tendre mais fatigant, incapable de devenir adulte sans que sa mère soit au bord du gouffre. C’est attendu, mais ça marche. Anna coche davantage les cases de l’ado en crise, avec ses silences, ses colères et son besoin d’être considérée autrement que comme une enfant transportée d’un conflit familial à l’autre. Quant à Rudy, il sert de pièce rapportée, de regard extérieur, d’amortisseur comique et moral. Sa présence est agréable, même si le personnage semble parfois surtout là pour huiler les rouages du récit.
Le film parle de la mort, mais il parle surtout de ce qu’on fait avant. Les dernières conversations, les rancunes qui traînent, les mots qu’on remet toujours à plus tard parce qu’on croit avoir encore deux ou trois dimanches devant soi. On ira arrive dans un contexte français où la question de l’aide à mourir est devenue centrale, politiquement, moralement, familialement. Enya Baroux ne signe pas un film militant au sens strict, et c’est à la fois une force et une limite. Une force, parce que le récit ne se transforme pas en dossier parlementaire avec moteur diesel. Une limite, parce que le sujet reste parfois effleuré avec des gants. Le film préfère la pudeur au vertige, la réconciliation à l’inconfort. On comprend ce choix, mais on peut aussi regretter qu’une idée aussi lourde soit ramenée à une dramaturgie assez confortable.
La mise en scène accompagne cette retenue. Rien ne dépasse vraiment. La photographie est claire, agréable, jamais laide, mais rarement marquante. Le voyage offre quelques respirations, des paysages, des pauses, des moments de flottement, sans que l’image impose une véritable personnalité. On est loin d’un road movie qui transforme la route en état mental. Ici, la route est surtout un décor narratif pratique : elle permet de mettre les personnages ensemble, de les faire parler, de créer des incidents. La musique suit le même principe : elle souligne, elle adoucit, elle accompagne l’émotion sans chercher la surprise. Pas d’effets spéciaux à signaler, évidemment, sauf peut-être ce vieux miracle du cinéma français : faire tenir trois générations, un mensonge énorme et plusieurs névroses dans un camping-car sans que personne ne cherche sérieusement à descendre au premier rond-point.
Côté interprétation, c’est clairement ce qui sauve le film de sa propre platitude. Hélène Vincent apporte à Marie une autorité douce, une fatigue digne, mais aussi un humour sec qui empêche le personnage de devenir une sainte en cardigan. Elle a déjà traversé des rôles liés à la vieillesse, à la maladie, à la famille, notamment dans Quelques heures de printemps, et cette expérience se sent : elle sait charger une phrase sans l’alourdir. Pierre Lottin, de son côté, a cette présence un peu cabossée, drôle même quand il ne fait presque rien, quelque part entre le grand dadais et le type qui comprend toujours trop tard ce qui lui arrive. Il donne de la chair à un rôle qui aurait pu être uniquement fonctionnel. David Ayala apporte une belle humanité à Rudy, même si le scénario ne lui laisse pas toujours l’espace pour exister autrement que comme l’homme bienveillant tombé au bon endroit. Juliette Gasquet s’en sort bien avec un personnage adolescent assez balisé, ce qui n’est jamais une mission facile : il faut râler, souffrir, envoyer balader les adultes, puis laisser entrevoir la faille sans donner l’impression de réciter le manuel de l’ado sensible.
Au fond, On ira est un film sympathique, attachant, sincère, mais jamais vraiment renversant. Il a le mérite d’aborder un sujet délicat avec douceur, sans cynisme, et de s’appuyer sur des comédiens qui donnent envie de rester avec eux jusqu’au bout du trajet. Face à Aimons-nous vivants, il gagne en chaleur ce qu’il perd parfois en audace. Mais il lui manque ce petit déraillement, cette aspérité, cette scène qu’on n’aurait pas vue venir et qui transforme un film aimable en vrai souvenir de cinéma. Tout se regarde sans déplaisir, parfois même avec émotion, mais l’ensemble reste assez plat, comme une route bien entretenue où l’on n’a jamais peur du virage suivant.
Marie, 80 ans, est malade et fatiguée de l’être. Elle ne veut plus attendre que son corps décide pour elle. Son plan est simple, ou du moins il l’est dans sa tête : partir en Suisse pour mettre fin à ses jours. Le problème, c’est qu’il faut l’annoncer à son fils Bruno, grand adolescent en version adulte, et à sa petite-fille Anna, vraie adolescente en version adolescente, ce qui n’est pas forcément plus reposant. Au moment de dire la vérité, Marie se dégonfle et invente une histoire d’héritage à récupérer dans une banque suisse. Tout le monde embarque donc dans le vieux camping-car familial, avec Rudy, aide-soignant rencontré la veille, propulsé chauffeur et complice malgré lui. Direction la Suisse, officiellement pour de l’argent, officieusement pour un adieu.
Le point de départ est assez malin. Le mensonge donne au film une mécanique claire, presque théâtrale : le spectateur sait ce que les personnages ignorent, et attend le moment où tout va exploser. On pense forcément à Little Miss Sunshine, avec sa famille dysfonctionnelle tassée dans un véhicule, ses disputes, ses arrêts absurdes et sa tendresse sous la carrosserie. On peut aussi penser à L'adieu, pour cette idée du secret familial autour de la maladie, même si On ira reste beaucoup plus sage, plus français dans sa manière de ranger le chaos avant qu’il ne salisse trop les sièges.
Le scénario avance pourtant sur des rails très visibles. On devine les étapes longtemps avant qu’elles arrivent : les tensions qui remontent, les vérités qui finissent par sortir, les maladresses qui rapprochent, les blessures anciennes qu’on verbalise au bon moment. Tout est propre, construit, sincère, mais rarement surprenant. Le film a le défaut de ses qualités : il veut être accessible, tendre, jamais trop cruel, jamais trop rugueux. Résultat, il accompagne le spectateur au lieu de le bousculer. On regarde la route défiler, mais on a rarement l’impression que le véhicule peut vraiment quitter la chaussée.
C’est d’autant plus frappant qu'On ira est arrivé dans une année où le cinéma français semblait avoir pris un abonnement pour la Suisse. La comparaison avec Aimons-nous vivants s’impose presque toute seule : là aussi, il est question d’un trajet vers une clinique de suicide assisté, là aussi le film tente de faire naître de la légèreté autour d’un sujet impossible, là aussi la mécanique repose sur une rencontre et un déplacement qui doivent réveiller les vivants avant que la mort ne ferme la porte. Mais les deux films ne prennent pas exactement le même chemin. Jean-Pierre Améris joue davantage la carte du duo improbable, avec une dynamique qui lorgne vers L'emmerdeur : un homme décidé à disparaître, une femme qui débarque dans son compartiment comme une tornade affective, et le chaos qui s’invite entre deux gares. Enya Baroux, elle, choisit le groupe familial, le vieux véhicule, les non-dits qui puent un peu le renfermé, les trois générations forcées de cohabiter dans quelques mètres carrés.
À choisir, On ira s’en sort un peu mieux. Pas parce qu’il serait plus audacieux — il ne l’est pas vraiment —, mais parce que son émotion paraît plus immédiate, moins fabriquée. Aimons-nous vivants avait pour lui un beau duo, Valérie Lemercier et Gérard Darmon, et une idée de départ très prometteuse, mais il donnait souvent l’impression de tourner autour de son sujet en espérant que le charme suffise. On ira fait un peu pareil, soyons honnête, mais son mensonge initial, sa famille cabossée et son camping-car brinquebalant lui donnent une chaleur plus naturelle. Les deux films restent prudents, trop prudents même, comme s’ils avaient peur de vraiment regarder le suicide assisté en face. Mais là où Aimons-nous vivants peut paraître plus artificiel, On ira paraît simplement modeste. Ce n’est pas forcément glorieux, mais c’est plus attachant.
Les personnages fonctionnent d’ailleurs mieux que les péripéties. Marie est évidemment le centre émotionnel du récit : une vieille femme qui ne demande pas la permission d’exister jusqu’au bout, ni celle de décider de sa sortie. Elle aurait pu devenir une figure trop noble, trop écrite, presque un symbole ambulant du débat sur la fin de vie. Le film évite en partie cet écueil en lui laissant de l’ironie, de l’impatience, une forme d’égoïsme aussi, ce qui la rend plus humaine. Bruno, lui, appartient à une catégorie très française : le fils immature, un peu raté, tendre mais fatigant, incapable de devenir adulte sans que sa mère soit au bord du gouffre. C’est attendu, mais ça marche. Anna coche davantage les cases de l’ado en crise, avec ses silences, ses colères et son besoin d’être considérée autrement que comme une enfant transportée d’un conflit familial à l’autre. Quant à Rudy, il sert de pièce rapportée, de regard extérieur, d’amortisseur comique et moral. Sa présence est agréable, même si le personnage semble parfois surtout là pour huiler les rouages du récit.
Le film parle de la mort, mais il parle surtout de ce qu’on fait avant. Les dernières conversations, les rancunes qui traînent, les mots qu’on remet toujours à plus tard parce qu’on croit avoir encore deux ou trois dimanches devant soi. On ira arrive dans un contexte français où la question de l’aide à mourir est devenue centrale, politiquement, moralement, familialement. Enya Baroux ne signe pas un film militant au sens strict, et c’est à la fois une force et une limite. Une force, parce que le récit ne se transforme pas en dossier parlementaire avec moteur diesel. Une limite, parce que le sujet reste parfois effleuré avec des gants. Le film préfère la pudeur au vertige, la réconciliation à l’inconfort. On comprend ce choix, mais on peut aussi regretter qu’une idée aussi lourde soit ramenée à une dramaturgie assez confortable.
La mise en scène accompagne cette retenue. Rien ne dépasse vraiment. La photographie est claire, agréable, jamais laide, mais rarement marquante. Le voyage offre quelques respirations, des paysages, des pauses, des moments de flottement, sans que l’image impose une véritable personnalité. On est loin d’un road movie qui transforme la route en état mental. Ici, la route est surtout un décor narratif pratique : elle permet de mettre les personnages ensemble, de les faire parler, de créer des incidents. La musique suit le même principe : elle souligne, elle adoucit, elle accompagne l’émotion sans chercher la surprise. Pas d’effets spéciaux à signaler, évidemment, sauf peut-être ce vieux miracle du cinéma français : faire tenir trois générations, un mensonge énorme et plusieurs névroses dans un camping-car sans que personne ne cherche sérieusement à descendre au premier rond-point.
Côté interprétation, c’est clairement ce qui sauve le film de sa propre platitude. Hélène Vincent apporte à Marie une autorité douce, une fatigue digne, mais aussi un humour sec qui empêche le personnage de devenir une sainte en cardigan. Elle a déjà traversé des rôles liés à la vieillesse, à la maladie, à la famille, notamment dans Quelques heures de printemps, et cette expérience se sent : elle sait charger une phrase sans l’alourdir. Pierre Lottin, de son côté, a cette présence un peu cabossée, drôle même quand il ne fait presque rien, quelque part entre le grand dadais et le type qui comprend toujours trop tard ce qui lui arrive. Il donne de la chair à un rôle qui aurait pu être uniquement fonctionnel. David Ayala apporte une belle humanité à Rudy, même si le scénario ne lui laisse pas toujours l’espace pour exister autrement que comme l’homme bienveillant tombé au bon endroit. Juliette Gasquet s’en sort bien avec un personnage adolescent assez balisé, ce qui n’est jamais une mission facile : il faut râler, souffrir, envoyer balader les adultes, puis laisser entrevoir la faille sans donner l’impression de réciter le manuel de l’ado sensible.
Au fond, On ira est un film sympathique, attachant, sincère, mais jamais vraiment renversant. Il a le mérite d’aborder un sujet délicat avec douceur, sans cynisme, et de s’appuyer sur des comédiens qui donnent envie de rester avec eux jusqu’au bout du trajet. Face à Aimons-nous vivants, il gagne en chaleur ce qu’il perd parfois en audace. Mais il lui manque ce petit déraillement, cette aspérité, cette scène qu’on n’aurait pas vue venir et qui transforme un film aimable en vrai souvenir de cinéma. Tout se regarde sans déplaisir, parfois même avec émotion, mais l’ensemble reste assez plat, comme une route bien entretenue où l’on n’a jamais peur du virage suivant.
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