On a failli être amies
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Le titre dit tout, et c'est peut-être là son premier problème. On a failli être amies, quatrième long-métrage de Anne Le Ny, dévoile dès l'affiche son propre dénouement — une sorte de confession préventive, d'aveu d'échec annoncé qui oriente le regard du spectateur avant même que la lumière ne s'éteigne en salle. On sait où on va. La question est de savoir si le chemin en vaut la peine. Marithé, joué par Karin Viard, travaille dans un centre de formation pour adultes à Orléans — une ville choisie pour sa qualité de "ville moyenne", cadre idéal pour cette histoire de gens ordinaires pris dans des croisements de destins. Elle reçoit un jour Carole (Emmanuelle Devos), épouse d'un chef étoilé nommé Sam (Roschdy Zem), bourgeoise installée qui cherche officiellement à se réorienter professionnellement mais qui, visiblement, a surtout besoin de se réorienter conjugalement. Marithé va s'investir corps et âme dans ce bilan de compétences un peu particulier — trop, peut-être, puisqu'elle ne tarde pas à tomber amoureuse du mari de sa cliente. Triangle classique, donc, enveloppé dans une comédie de mœurs qui lorgne du côté du film social, du vaudeville provincial et de la chronique sentimentale. Il faut dire qu'Anne Le Ny a trouvé l'idée du scénario dans un endroit inattendu : une conversation avec son assistante monteuse, qui lui a raconté son propre parcours professionnel avant de devenir technicienne — dont un passage par ce métier de formatrice que joue Karin Viard. Il y a quelque chose de touchant dans cette genèse artisanale, presque de la récup' de vécu. Hélas, le film en porte aussi les stigmates : une construction par collages, des thèmes qui s'agrègent sans vraiment se souder. Anne Le Ny veut parler de l'amitié féminine, du couple qui s'enlise, du travail, de la dépendance économique, de la gastronomie comme territoire de pouvoir — tout ça dans 1h31. On salue l'ambition. On regrette l'indigestion. Le vrai nœud du problème, c'est Marithé elle-même. Ce personnage de femme énergique, seule, un fils sur le départ, débordante d'enthousiasme professionnel et de désirs mal rangés, aurait pu être fascinant. Il reste en surface, défini par ses névroses de quadragénaire sans que le film n'ose vraiment creuser. Carole, de son côté, est construite sur un paradoxe intéressant — une femme installée dans un confort qui l'étouffe, incapable de savoir si elle veut changer de vie ou simplement avoir quelqu'un à qui le dire — mais son arc narratif s'épuise vite dans une succession de revirements prévisibles. Quant à Sam, le mari cuisinier, il reste étrangement creux pour un personnage censé être l'enjeu central du récit : bienveillant, talentueux, solaire. Un accessoire étoilé. Ce que le film explore, en filigrane, c'est la fragilité des liens qu'on noue à quarante ans, quand on n'a plus ni la naïveté ni le temps d'être généreux sans calcul. La question du dévouement — Marithé aide-t-elle vraiment Carole, ou se rapproche-t-elle d'elle pour mieux se rapprocher de Sam ? — est la plus honnête du film. Elle affleure ici et là, portée par des non-dits qui constituent ses meilleurs moments. La passion s'exprime par l'effleurement d'une joue, l'histoire d'amour s'ébauche dans un dîner solitaire au coin de la cuisine — rien n'est montré, et dans ces instants, tout est dit. Mais ces éclats de grâce restent isolés dans une dramaturgie trop sage, trop soucieuse de boucler ses dossiers. La mise en scène d'Anne Le Ny est fonctionnelle, propre, parfois joliment lumineuse — elle avait déclaré vouloir filmer une belle campagne verdoyante, et c'est réussi. La photographie de Jérôme Alméras donne au film une douceur visuelle qui s'accorde bien avec ce ton de comédie mélancolique. La musique d'Éric Neveux souligne sans appuyer. Mais la direction reste en deçà des enjeux : le montage alterne les champs-contrechamps entre les deux protagonistes d'une façon trop mécanique, trop appliquée, sans jamais laisser respirer les silences là où ils porteraient quelque chose. Et puis il y a les deux actrices, qui sauvent régulièrement les meubles. Emmanuelle Devos — qui tournait déjà dans Ceux qui restent, premier film de la réalisatrice — est décidément l'actrice idéale d'Anne Le Ny : elle offre à Carole une vulnérabilité qui ne verse jamais dans le pathos, une manière d'habiter le doute avec élégance. Karin Viard, retrouvée après Les Invités de mon père, est lumineuse dans ses meilleurs moments — on se souvient encore de la Karin Viard de L'Emploi du temps ou de La Nouvelle Ève, cette légèreté aérienne qui lui était propre. Ici, elle est par moments trop en dehors, trop dans l'écarquillement, comme si le texte ne lui avait pas donné assez de matière pour se poser. Elles jouent ensemble pour la première fois, et cette association fonctionne — on rit, on est touché aussi — sans jamais atteindre l'électricité qu'on aurait souhaitée. Roschdy Zem, lui, fait ce qu'il peut avec un rôle à contre-emploi écrit trop en retrait, toute assurance et sensibilité d'homme épanoui dans sa vocation, mais sans aspérité. Au fond, On a failli être amies est le film de quelqu'un qui sait faire du cinéma mais qui, cette fois, s'est perdu dans la profusion. Anne Le Ny court plusieurs lièvres, n'en attrape aucun vraiment, mais quelques-uns sont jolis à regarder courir. Pour ceux qui cherchent une chronique douce-amère sur l'amitié féminine et les destins qui se frôlent sans vraiment se toucher, on pensera aussi à Pauline et Paulette ou, plus près de nous, à Deux de Filippo Meneghetti — des films qui, eux, ont su choisir leur camp. Anne Le Ny, elle, a failli faire un grand film.
Ma note51%
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