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· Julien   Lepage

One piece film : Red
Goro Taniguchi
2022

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Illustration de critique : One piece film : Red
Le quinzième film tiré du manga fleuve de Eiichiro Oda, réalisé par Goro Taniguchi — l'homme derrière Code Geass —, débarquait en salles françaises en août 2022 avec une promesse alléchante : célébrer les vingt-cinq ans de One Piece en grande pompe, sur fond de concert géant et de révélations familiales fracassantes. Le tout porté vocalement par Ado, la chanteuse japonaise masquée dont la trajectoire fulgurante rappelle furieusement celle de son personnage, Uta. Sur le papier, l'événement. Dans la salle, c'est une autre histoire. Luffy et son équipage se rendent au concert d'Uta, star mondiale de la chanson et — surprise — fille du légendaire pirate Shanks le Roux. Le festival tourne rapidement au cauchemar : Uta, dotée du Fruit du Chant, enferme progressivement son public dans un monde onirique dont elle refuse de les laisser sortir. S'ensuit un défilé impressionnant de personnages secondaires issus de toute la saga — membres du CP9, de la famille Charlotte, Marines, Dragon Céleste —, chacun convoqué pour l'occasion comme pour un casting de retrouvailles façon réunion de promo. Le film assume pleinement son statut de célébration des 25 ans : il ne s'adresse absolument pas aux néophytes, et il le sait. Le scénario porte la signature d'Oda lui-même, ce qui, sur le papier, devrait être une garantie. Ce n'est pas le cas. Le récit enchaîne les péripéties à un rythme soutenu — le concert démarre en moins de cinq minutes, les twists s'accumulent sans respiration —, mais cette frénésie masque mal la vacuité d'ensemble. Uta s'impose comme une figure sortie de nulle part, présentée d'emblée comme une figure centrale de l'enfance de Luffy, selon la tradition bien établie des films One Piece qui aiment inventer rétrospectivement des proches du héros. La timeline reste volontairement floue, les trous narratifs nombreux, et le dénouement repose une fois de plus sur l'arrivée providentielle de Shanks qui règle une bonne partie du problème à lui tout seul — comme lors de l'arc Guerre au Sommet, et comme dans à peu près tous les contextes où le scénario coince. Uta concentre toute l'attention du film au détriment quasi total de l'équipage du Thousand Sunny. Luffy, Zoro, Nami et les autres sont relégués à des fonctions de figurants actifs : ils s'agitent, enquêtent en parallèle, mais n'existent pas vraiment. Quelques personnages secondaires appréciés des fans — Law, Koby, Bartolomeo, Bepo — tirent leur épingle du jeu, et le flashback sombre sur le passé d'Uta offre une vraie densité émotionnelle, avec des morts et un fond de tragédie qui tranche avec le reste. Le Dragon Céleste, fidèle à lui-même, arrive pour faire des dégâts et se faire corriger sous les applaudissements du public — séquence pavlovienne mais efficace. En revanche, impossible de passer sous silence les costumes d'Usopp et Jinbei, qui les font ressembler respectivement à un membre de Kiss et à Elvis Presley : ce qui implique, canon oblige, que ces deux références culturelles existent bel et bien dans l'univers de One Piece. Voilà qui pose des questions métaphysiques que le film ne prend pas la peine d'explorer. One Piece Film: Red se veut une ode à la musique, au lien entre une idole et son public, et à la question de la liberté dans un monde sous contrôle. Uta veut construire un nouveau monde où les gens seraient heureux, en les gardant prisonniers d'une illusion — métaphore transparente de la culture de masse et du pouvoir des idoles, développée avec la subtilité d'un marteau-piqueur. Les thèmes affleurent sans jamais être vraiment creusés, noyés sous l'accumulation de fan-service et de séquences musicales. Visuellement, le film ne propose rien de bien fou. L'animation reste dans les standards de la série télévisée, avec quelques séquences d'action correctes sur la fin — stylisées, lisibles, sans atteindre les sommets que la Toei peut s'autoriser quand elle s'en donne la peine. Le Sunny en version Pokémon géant est franchement mignon, mais clairement conçu pour vendre des peluches plutôt que pour servir l'histoire. La bande originale, en revanche, est le vrai point fort du film : les chansons d'Ado, bien choisies et bien exécutées dans les séquences musicales, fonctionnent parfaitement en VF. C'est un sans-faute... jusqu'au moment où la voix d'Uta change sans prévenir dans certaines scènes non chantées. Ce grand écart vocal entre les séquences musicales et les dialogues — deux voix distinctes qui ne tentent même pas de se fondre l'une dans l'autre — est proprement aberrant et rompt complètement l'immersion. Mayumi Tanaka campe un Luffy de service, Kaori Nazuka prête sa voix parlée à Uta avec une conviction certaine dans les scènes dramatiques. Mais c'est bien Ado, dans l'ombre, qui porte le film sur ses épaules chantantes — et lorsque sa voix s'arrête, l'illusion avec elle. Au final, One Piece Film: Red est exactement ce que sont tous les films One Piece : un produit calibré pour les fans inconditionnels, généreux en références, avare en fond. La bonne volonté est là, l'amour du matériau source aussi, mais ni l'un ni l'autre ne suffisent à compenser l'absence d'un vrai scénario, d'une vraie ambition visuelle, d'une vraie nécessité narrative. Le film est apprécié par les fans, présenté comme l'un des meilleurs de la franchise — ce qui, à bien y réfléchir, en dit long sur la franchise. Ceux qui cherchent une porte d'entrée dans l'univers de Oda passeront leur chemin ; ceux qui connaissent déjà tout le monde sur scène pourront passer un moment correct, surtout si le Dolby Atmos compense les lacunes du reste. Pour une vraie expérience de film d'animation musical japonais, La Belle et la Bête de Mamoru Hosoda — pardon, Belle — reste dans un autre registre entièrement.
Ma note34%
Vu le 2 Avril 2023


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