Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Orson et Olivia
Arthur Qwak
1994

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Orson et Olivia
Vingt ans après sa première diffusion sur Canal+, Orson et Olivia reste l'un de ces dessins animés franco-italiens dont on se souvient avec une affection légèrement floue : celle qu'on réserve aux choses vécues trop jeune pour être bien jugées, mais trop marquantes pour être tout à fait oubliées. Derrière la caméra, Arthur Qwak, réalisateur qui trouvera plus tard son souffle dans Chasseurs de dragons, s'est attelé ici à adapter une bande dessinée signée par le duo Yann et Édith ; la même Édith qui intègre l'équipe créative de la série elle-même, supervisant les designs des personnages. Quant à Yann, il participe également à certains scénarios, ce qui donne à l'adaptation une forme de continuité avec sa source. Une belle fidélité sur le papier, même si la série prend soin d'édulcorer ce que la bande dessinée originale (intitulée Basil et Victoria) pouvait avoir de plus cru.

Orson et Olivia, donc, sont deux orphelins d'une dizaine d'années qui survivent sur une barque amarrée quelque part dans les bas-fonds de Londres, en 1887, sous le règne de la reine Victoria. Avec leur chien Falstaff — meilleur dératiseur de la capitale, paraît-il — et une bande de compagnons hauts en couleur portant des prénoms aussi évocateurs que La Pustule, Ricky Morve-au-Nez ou Peau-de-fesses, les deux héros enchaînent les aventures autonomes, un épisode après l'autre, sans véritable fil conducteur. On chasse des rats, on croise des aristocrates, on évite Scotland Yard, on rencontre Lewis Carroll dans un épisode particulièrement inspiré. Le tout dans un Londres reconstitué avec un réel souci du détail, crépusculaire, brumeux, peuplé de silhouettes dickensiennesqui donnent au décor une consistance visuelle assez rare dans l'animation jeunesse de l'époque.

C'est d'ailleurs là que la série est la plus convaincante : ses décors. Arthur Qwak a manifestement soigné ses story-boards, et l'animation, produite en coproduction avec la RAI et sous la houlette d'Ellipse Animation, tient une fluidité et une cohérence visuelles que beaucoup de productions contemporaines n'atteignaient pas. Les ruelles sombres, les docks et les brumes de la Tamise créent une atmosphère que les Holmes de salon n'auraient pas reniée. La musique d'Yves de Bujadoux accompagne l'ensemble avec discrétion, sans jamais vraiment s'imposer en mémoire, ce qui est à la fois son défaut et son élégance.

Les personnages, eux, sont attachants sans être particulièrement mémorables. Olivia, la rousse impulsive et émotive, porte le poids narratif de la série grâce à un dispositif assez original : chaque épisode contient un de ses rêves — prémonitoires, symboliques ou simplement fantasmagoriques — qui introduit une dimension poétique bienvenue dans ce qui serait autrement une série d'aventures bien sages. C'est le vrai gimmick de la série, sa singularité, et il fonctionne mieux que prévu. Orson, son pendant raisonnable et terre-à-terre, assure l'équilibre du duo sans briller particulièrement par lui-même. Quant aux personnages secondaires, ils remplissent leurs fonctions comiques ou dramatiques avec une efficacité correcte, mais prévisible : La Pustule, amoureux transi et perpétuellement humilié, aurait pu être davantage exploité.

Sur le fond, la série ne se contente pas de simplement amuser : elle aborde, avec une discrétion qui n'était sans doute pas calculée mais qui frappe rétrospectivement, des thèmes sociaux assez sérieux. La pauvreté enfantine, la précarité des orphelins dans une société victorienne indifférente, les rapports de classe : tout cela traverse les épisodes sans jamais devenir didactique, ce qui est une forme de tact narratif. Certains épisodes effleurent même des questions de genre ou de féminisme de manière étonnamment nuancée pour de l'animation du milieu des années 1990. Le contexte historique est utilisé avec suffisamment de rigueur pour ne pas tomber dans la carte postale.

Ce qui pêche, en revanche, c'est le rythme général. Les vingt-six épisodes s'enchaînent sans véritable progression dramatique : pas d'arc narratif sur la saison, pas de résolution quant au destin à long terme des deux orphelins. Chaque aventure repart de zéro, ce qui donnait sans doute satisfaction au jeune spectateur de 1994 mais laisse aujourd'hui l'adulte sur sa faim. Les scénarios, signés par une équipe variée de plumes dont les niveaux d'inspiration fluctuent d'un épisode à l'autre, peuvent se montrer tantôt inventifs, tantôt génériques à souhait. La structure répétitive — problème, péripétie, résolution, retour à la barque — finit par s'user légèrement.

Du côté des voix, la version française fait le travail avec honnêteté. Les doublages de l'époque avaient souvent cette qualité de prendre au sérieux leurs jeunes personnages, et c'est le cas ici : Olivia et Orson sonnent juste, sans les intonations surjouées qui plombent tant de dessins animés pour enfants. On reste loin de l'intensité d'un doublage comme celui de Nicky Larson ou d'un Ulysse 31, mais l'ensemble tient la route.

Au final, Orson et Olivia est une série que le temps a rendue plus sympathique qu'elle n'était peut-être ambitieuse. Elle possède ce charme un peu terne des bons artisans : elle fait ce qu'elle promet, sans génie particulier, avec un soin suffisant pour mériter qu'on lui tire le chapeau. Les amateurs d'ère victorienne animée trouveront leur compte, surtout s'ils ont le goût des atmosphères, plutôt que des intrigues.
Ma note60%
Vu le 12 Octobre 2015


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.