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· Julien   Lepage

Outrages
Brian De Palma
1989

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Illustration de critique : Outrages
Sorti en 1989, Outrages voit Brian De Palma quitter les complots labyrinthiques, les pulsions hitchcockiennes et les caméras qui virevoltent comme si elles avaient bu trois cafés de trop, pour s’attaquer à un sujet autrement plus frontal : la guerre du Vietnam, ou plus exactement ce qu’elle révèle de l’effondrement moral d’un groupe d’hommes lâchés dans la jungle avec des armes, de la peur et un pouvoir presque total. Après Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Stanley Kubrick, Oliver Stone ou Ted Kotcheff, le cinéaste de Scarface, Blow Out et plus tard Mission : Impossible apporte sa pierre au grand mur traumatique du cinéma américain sur le Vietnam. Sauf qu’ici, pas de fresque hallucinée façon Apocalypse Now, pas de fraternité pulvérisée façon Voyage au bout de l’enfer, pas de descente militaire en deux temps comme dans Full Metal Jacket : Brian De Palma resserre son film autour d’un crime précis, inspiré d’un fait réel rapporté par Daniel Lang dans Casualties of War. Et forcément, ça change tout. Le film n’a pas pour ambition de raconter toute la guerre, mais de regarder un gouffre moral jusqu’à ce qu’il devienne presque impossible de détourner les yeux. L’histoire commence comme un souvenir qui remonte mal, avec ce long flash-back où Eriksson, jeune recrue américaine, se retrouve plongé dans la nuit, les explosions, la panique, la boue, les cris. Il est sauvé par Meserve, sergent charismatique, solide, protecteur en apparence, le genre de chef que le cinéma de guerre sait très bien présenter comme un rempart avant de révéler qu’il est peut-être surtout une menace. Après la mort d’un soldat de l’escouade dans un village allié, Meserve décide d’enlever une jeune Vietnamienne. Les autres suivent, par peur, par lâcheté, par adhésion ou parce que dans ce petit monde viril et armé, dire non revient à se mettre une cible dans le dos. Eriksson, lui, comprend peu à peu qu’il ne se bat plus seulement contre l’ennemi invisible de la jungle, mais contre ses propres camarades. Et c’est là que Outrages devient vraiment intéressant : moins dans son suspense pur que dans ce face-à-face psychologique entre un homme qui tente de sauver un reste de conscience et un groupe qui a déjà basculé. Le scénario a la force des récits simples et terribles. Une situation, un crime, un témoin, une hiérarchie, puis cette question : que peut faire un homme seul quand tout le monde autour de lui accepte l’inacceptable ? Sur ce point, le film fonctionne. Il avance vite, il rentre assez brutalement dans le vif du sujet, et sa première partie possède une vraie efficacité. On sent la pression monter, l’étau se refermer autour d’Eriksson, la domination de Meserve s’installer comme une loi parallèle. Le film rejoint alors Les Visiteurs d’Elia Kazan dans cette idée du crime de guerre qui ne disparaît jamais vraiment, même quand les armes se taisent. Là où ça coince davantage, c’est quand Brian De Palma appuie trop fort sur le stabilo moral. Certains dialogues sur le racisme, l’autorité ou la déshumanisation semblent écrits pour être compris depuis le dernier rang d’une salle de cinéma très bruyante. On sent parfois le film si persuadé de l’importance de son propos qu’il oublie de faire confiance au spectateur. Et puis il y a ce final, assez faux, presque trop arrangé, comme si le film cherchait une forme d’apaisement après avoir passé deux heures à expliquer que l’apaisement était impossible. Les personnages, eux, sont dessinés avec une efficacité variable. Eriksson est conçu comme une conscience morale, un regard, un point d’identification. C’est utile, évidemment, mais c’est aussi un peu limité : il existe surtout parce qu’il refuse, souffre, observe, proteste et encaisse. On comprend son dilemme, on partage son malaise, mais il reste parfois moins complexe que la situation qu’il traverse. Meserve, en revanche, est plus marquant. Non pas parce qu’il est subtil — il ne l’est pas toujours — mais parce qu’il incarne cette bascule de l’autorité militaire vers la prédation pure. Il n’est pas seulement violent ; il entraîne les autres dans sa violence, il la rend collective, presque normale. Autour de lui, les soldats secondaires fonctionnent comme autant de degrés dans la compromission : celui qui pousse, celui qui suit, celui qui ricane, celui qui hésite trop tard. C’est sans doute là que le film est le plus juste : l’horreur ne vient pas d’un monstre isolé, mais d’un groupe qui fabrique sa propre permission de tout faire. Le thème central est évident, mais solide : la guerre comme machine à dissoudre l’innocence, la responsabilité individuelle face à l’obéissance, le crime couvert par l’esprit de corps, la virilité militaire transformée en permis de destruction. Outrages parle du Vietnam, bien sûr, mais il parle surtout de ce moment où des hommes cessent de voir une civile comme une personne. C’est là que le film est à la fois le plus fort et le plus problématique. Fort, parce qu’il refuse de transformer la guerre en simple terrain d’action héroïque. Problématique, parce qu’il reste parfois prisonnier d’une opposition très lisible entre le bon soldat horrifié et les mauvais soldats devenus fous. On aurait aimé que le film attaque encore davantage la structure, l’institution, la logique globale qui permet ce crime, plutôt que de concentrer l’essentiel de la monstruosité dans quelques figures très identifiables. Le résultat reste prenant, mais moins vertigineux qu’il aurait pu l’être. La réalisation de Brian De Palma est curieuse, parce qu’elle porte sa signature tout en semblant parfois vouloir se faire plus discrète. Ceux qui attendent le grand ballet paranoïaque de Blow Out ou les excès opératiques de Scarface risquent d’être un peu surpris. Sa patte est là, dans les mouvements de caméra, la construction du suspense, les oppositions de regards, cette manière de transformer un espace en piège moral. Mais le sujet l’oblige aussi à retenir une partie de son goût du dispositif. Par moments, c’est une bonne chose : l’immersion dans la jungle fonctionne, la chaleur, la fatigue et la menace permanente sont palpables. À d’autres moments, il retombe dans des effets de thriller un peu lourds, notamment dans la tentative de meurtre du bidasse, où l’on sent le vieux réflexe depalmien revenir par la fenêtre avec ses gros sabots. Ce n’est pas honteux, mais ça fait un peu « suspense à la con » plaqué sur un drame qui n’en avait pas forcément besoin. La photographie rend bien cette jungle moite, violente, oppressante, presque sans échappatoire. On ne retrouve pas la folie visuelle d’un Apocalypse Now, mais le film a une vraie présence physique. La guerre y est sale, étouffante, confuse. La partition d’Ennio Morricone, en revanche, me laisse plus partagé. Sur le papier, l’association entre Brian De Palma et Ennio Morricone a évidemment de quoi faire saliver. Dans les faits, la musique ne colle pas toujours à l’image. Elle souligne parfois trop, tire un peu vers le mélo, comme si elle voulait arracher une émotion que la situation provoquait déjà très bien toute seule. Là encore, c’est le défaut récurrent du film : il a raison d’être grave, mais il insiste parfois comme quelqu’un qui vous explique une blague après l’avoir racontée. Côté acteurs, le duo central fait beaucoup pour maintenir le film debout, même quand l’écriture appuie trop fort. Sean Penn est vraiment flippant en Meserve. Il compose un sergent charismatique, brutal, instable, dont la folie semble progresser à mesure que le film avance. Ce n’est pas toujours fin, parfois même franchement démonstratif, mais ça marque. On est loin du côté glandeur halluciné de Jeff Spicoli dans Ça chauffe au lycée Ridgemont : ici, Sean Penn impose une présence dangereuse, presque animale. Michael J. Fox, lui, est plus compliqué à juger. Le contre-emploi est intéressant, parce que voir l’éternel Marty McFly de Retour vers le futur plongé dans un drame aussi sordide crée immédiatement un décalage. Il a une sincérité évidente, une fragilité qui fonctionne, et son côté garçon ordinaire aide à faire d’Eriksson notre point d’ancrage. Mais il montre aussi ses limites dès que le film lui demande de porter seul l’indignation dramatique. Il y a des moments où l’on sent trop l’effort, le regard écarquillé, la mâchoire crispée, le « je suis outré » écrit en lettres capitales sur le visage. Ce n’est pas mauvais, loin de là, mais ce n’est pas totalement convaincant non plus. Les seconds rôles apportent une vraie densité de groupe. Don Harvey est particulièrement efficace, peut-être même l’un des plus crédibles dans cette zone trouble entre brutalité, lâcheté et endoctrinement. John C. Reilly, John Leguizamo ou Ving Rhames, encore loin de leur notoriété future, participent à cette impression d’escouade nerveuse et instable. Thuy Thu Le, dans un rôle forcément difficile, porte surtout la dimension tragique du récit, même si le film ne lui donne pas toujours l’espace nécessaire pour exister autrement que comme victime. C’est aussi l’une des limites du projet : vouloir dénoncer une déshumanisation ne suffit pas toujours à rendre pleinement son humanité au personnage sacrifié. Au final, Outrages reste un film coup de poing, mais un coup de poing parfois mal ajusté. Il frappe fort, il prend aux tripes, il possède une première partie vraiment solide et une tension morale qui fonctionne encore en 2023, à une époque où l’on ne voit plus si souvent ce genre de films américains à charge, sombres, frontaux, persuadés que le cinéma peut regarder l’horreur en face sans forcément la transformer en divertissement confortable. Mais c’est aussi un film maladroit, appuyé, parfois trop démonstratif, moins subtil qu’il ne voudrait l’être, et pas toujours aidé par son final ni par quelques effets de suspense qui jurent avec la gravité du sujet. Il manque quelque chose pour rejoindre pleinement Platoon, Full Metal Jacket, Apocalypse Now ou Voyage au bout de l’enfer. Pas la sincérité, pas l’ambition, pas même la puissance par endroits. Plutôt une retenue, une complexité, une confiance dans le silence. Reste un film correct, dur, captivant par moments, agaçant à d’autres, que l’on respecte souvent plus qu’on ne l’admire complètement.
Ma note56%
Vu le 11 Janvier 2023


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