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· Julien   Lepage

Ouvre les yeux
Alejandro Amenábar
1997

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Illustration de critique : Ouvre les yeux
Difficile d'oublier ce film une fois qu'on y a goûté. Ouvre les yeux, réalisé par Alejandro Amenábar, est sorti en 1997, à une époque où le cinéma espagnol ne s'était pas encore complètement invité dans les grandes conversations internationales. Et pourtant, avec ce deuxième long-métrage, le réalisateur de Tesis signait déjà un coup de maître. Un thriller métaphysique, un drame existentiel, un puzzle sensoriel. C'était audacieux, confus, envoûtant. Le genre de film qu'on regarde sans être sûr de comprendre, mais dont on sent qu'on ne sortira pas tout à fait indemne.

C'est l'histoire de César, jeune homme gâté par la vie — riche, beau, séducteur — qui se retrouve incarcéré dans une unité psychiatrique, affublé d'un masque, accusé d'un meurtre dont il nie être l'auteur. À mesure qu'il raconte son histoire à un psychiatre, les souvenirs remontent. Sa rencontre avec Sofía, une jeune femme lumineuse, le drame avec son ex possessive Nuria, l'accident, la défiguration, la solitude, la douleur… Puis des retrouvailles inespérées, un miracle médical, un retour au bonheur. Et ensuite, très vite, la chute. Les identités se brouillent, les visages se mélangent, la réalité tangue. Ce qu'on croyait stable devient mouvant, insaisissable. À la fin, il ne reste plus que des fragments d'un rêve brisé.

Le scénario est une construction vertigineuse. Amenábar joue avec les lignes temporelles, les faux-semblants, les doubles lectures, avec une aisance parfois déroutante. C'est un film qui prend le spectateur au sérieux, qui ne cherche pas à tout expliquer tout de suite, et qui ose les virages les plus risqués, jusqu'à ce basculement inattendu vers la science-fiction. Là où l'on pensait être dans le portrait psychologique d'un homme en déroute, le film nous entraîne ailleurs, dans un univers à la Ubik, sans jamais perdre de vue ses enjeux humains. Certains auraient pu préférer une explication plus terre-à-terre, plus clinique —, mais ce choix du rêve technologisé, de la réalité virtuelle pervertie, reste cohérent avec la trajectoire globale du récit.

Ce qui donne à ce film sa densité, ce sont aussi ses personnages. César est loin d'être attachant d'emblée : il est arrogant, inconséquent, assez désinvolte. Mais le film a l'intelligence de le faire évoluer, de le briser, de le reconstruire. Sa douleur devient nôtre, et on finit par l'accompagner jusqu'au bord du gouffre. Sofía est un mystère, un mirage, une projection, mais toujours avec cette aura douce et sensible. Nuria, quant à elle, incarne un désespoir destructeur, une forme d'obsession amoureuse glaçante. Le psychiatre, plus neutre, devient l'ancrage fragile du spectateur dans cette réalité déstabilisée.

Le film aborde des thèmes aussi universels qu'inquiétants : la perte de l'identité, la subjectivité du réel, le désir de contrôle sur sa propre vie et sa propre image. Il interroge notre rapport à la mémoire, à la mort, à l'amour aussi. Que reste-t-il quand notre monde s'effondre ? À quel moment bascule-t-on dans la folie, ou dans un rêve dont on ne se réveille plus ? Et peut-on vraiment choisir l'illusion plutôt que le chaos du réel ? En creux, le film parle aussi d'une société de l'apparence, où la beauté donne accès à tout, et où sa perte devient une damnation.

La mise en scène d'Amenábar est discrète, mais très inspirée. Il compose lui-même la musique du film, comme à son habitude, et cela se ressent dans la cohérence de l'ambiance sonore et visuelle. La photographie, parfois un peu datée, n'en demeure pas moins évocatrice, avec ces plans froids, ces visages fragmentés dans des miroirs, ces silences qui pèsent. On est à la fois dans une rêverie cinématographique et dans une exploration mentale quasi psychanalytique. Il y a quelque chose de proche du Stalker de Tarkovski, ou du Dark city d'Alex Proyas, mais avec une tendresse très méditerranéenne pour ses personnages.

Le casting est impeccable. Eduardo Noriega porte le film à bout de bras, avec une intensité qui ne faiblit jamais. Il traverse toutes les étapes de la déchéance avec une justesse remarquable. Penélope Cruz est lumineuse, bouleversante, et parvient à donner à son personnage une humanité vibrante malgré l'ambiguïté du récit. C'est d'ailleurs ce rôle qui lui ouvrira définitivement les portes du cinéma international, à commencer par le très dispensable remake américain Vanilla sky, dans lequel elle reprendra exactement le même rôle. Un choix étonnant et plutôt rare, qui souligne à quel point elle était indissociable de Sofía. Mention spéciale également à Najwa Nimri, glaçante et dérangeante dans le rôle de Nuria.

Ouvre les yeux est un film dense, fragile et déroutant. Il ne fait pas de cadeau au spectateur, mais il sait le récompenser. On en ressort avec plus de questions que de réponses, mais c'est précisément ce qui le rend inoubliable. Il n'a pas tout à fait le raffinement formel d'un grand classique, mais il a ce qu'il faut de vertige, d'ambition, d'intelligence et de douleur pour s'en approcher. Et surtout, il a une âme. Une vraie.
Ma note88%
Vu le 28 Février 2010


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