L'effet papillon
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Cinq ans déjà que ce petit film indépendant a débarqué dans les salles en ce début d'année 2004, porté par un pitch aussi simple qu'imparable : et si l'on pouvait revenir en arrière et corriger les erreurs du passé ? L'effet papillon, réalisé par le duo quasi inconnu Eric Bress et J. Mackye Gruber — jusqu'ici crédités comme scénaristes de Destination finale 2, ce qui ne constituait pas exactement une lettre de noblesse —, réunit Ashton Kutcher, Amy Smart, Elden Henson et William Lee Scott dans un thriller fantastique qui, malgré un accueil critique américain assez injuste, a frôlé les cent millions de dollars au box-office mondial pour un budget de treize petits millions. Autant dire que le battement d'ailes du papillon a bien déclenché sa tempête.
Evan Treborn est un gamin pas tout à fait comme les autres. Depuis ses sept ans, il est sujet à d'inexplicables trous noirs qui surviennent toujours aux pires moments : chez le père de sa copine d'enfance, dans un sous-bois avec ses amis, dans une cave où l'on n'aimerait vraiment pas traîner. Son médecin lui prescrit de tout consigner dans des journaux intimes, pour garder une trace de ce que sa mémoire efface. Les années passent, Evan grandit, devient un étudiant brillant qui mène une thèse sur la mémoire à l'université, un type qui plaît aux filles, qui semble avoir tourné la page. Et puis un jour, en relisant ses carnets d'enfance, il se retrouve littéralement projeté dans le passé, réintégrant son corps de gamin au moment précis de ses absences. Ce qu'il découvre alors est suffisamment horrible pour qu'il veuille tout changer. Sauf que chaque correction engendre son lot de conséquences imprévues, et le voilà lancé dans une fuite en avant désespérée : modifier, corriger, re-modifier, re-corriger, dans une spirale où le mieux devient systématiquement l'ennemi du bien.
Le scénario, que Bress et Gruber ont commencé à écrire dès 1997 — soit sept ans de maturation, quand même —, repose sur un concept foutrement malin. Des films sur le voyage dans le temps, on en a vu un paquet, de Retour vers le futur à L'armée des douze singes, mais ils s'appuient presque tous sur un dispositif mécanique ou technologique et développent leur propre logique spatio-temporelle, souvent bancale à l'examen. Ici, pas de DeLorean ni de machine : Evan voyage dans son propre corps, dans son propre passé. C'est à la fois plus simple et plus vertigineux, parce que ça élimine d'office le problème du doublon temporel. On bascule de la science-fiction pure vers le fantastique, presque vers la projection astrale, et c'est une approche étonnamment peu exploitée au cinéma. Le film est d'ailleurs, à ma connaissance, le premier à prendre au sérieux la théorie du chaos appliquée à une existence individuelle : un changement, même infime, redessine l'intégralité d'une vie. Le script, initialement intitulé The blackouts, a suffisamment impressionné les producteurs Chris Bender et J. C. Spink pour qu'ils signent les deux auteurs dès le lendemain de leur lecture, paraît-il hantés par la fin originale du scénario, dont on reparlera. Cependant, les événements déclencheurs restent toujours assez massifs : pédophilie, explosion, meurtre. À aucun moment le film ne démontre comment de minuscules actions apparemment sans conséquences peuvent, à long terme, bouleverser radicalement des existences ; ce qui est pourtant le cœur même de la théorie du chaos. C'est un reproche qu'on peut lui faire, surtout quand on le compare à Mr. Nobody, sorti cette année, qui pousse le concept beaucoup plus loin dans sa dimension philosophique, même si le film est clairement moins bon. Mais la mécanique narrative reste redoutablement efficace : le film nous laisse mariner un bon moment dans le mystère avant de révéler le véritable enjeu, et une fois lancé, on ne lâche pas l'affaire. Les rebondissements sont bien dosés, les résolutions des zones d'ombre disséminées dans la première partie surprennent à chaque fois, et l'on ne sait jamais vraiment où tout cela va s'arrêter.
Ce qui frappe le plus dans L'effet papillon, c'est le travail sur les personnages à travers les réalités alternatives. Le film suit quatre destins (Evan, Kayleigh, son frère Tommy et leur ami Lenny) qui se recomposent entièrement à chaque modification du passé. Le fossé entre chaque version d'un même personnage est parfois vertigineux : on passe de la fille jolie, mais fade en cheerleader parfaite à la serveuse cabossée d'un bar de routiers, du type charmant avec sa barbe de trois jours au beauf propre sur lui avec un bouc de quarterback, du bon pote sympa au schizophrène interné. Évidemment, c'est caricatural par moments (on force le trait pour que le contraste saute aux yeux), mais le soin apporté à l'apparence, à l'attitude, à la gestuelle de chaque « version » est remarquable. Le personnage de Tommy est particulièrement réussi dans son écriture : à sept ans comme à treize, c'est une petite terreur qui oscille entre le gamin paumé et le sadique en devenir, et le film ne cherche jamais à l'excuser tout en laissant entrevoir ce qui l'a façonné. Quant à Evan lui-même, il est intéressant parce qu'il n'est pas un héros au sens classique : c'est un type qui agit par amour et par culpabilité, mais dont chaque intervention aggrave la situation, jusqu'à ce qu'il doive envisager le sacrifice le plus radical qui soit.
Derrière le thriller à suspense avec sa romance en toile de fond, L'effet papillon brasse des thèmes d'une noirceur assez inattendue pour une production de ce calibre. Pédophilie, maltraitance, suicide, folie, violence domestique : le film ne recule devant rien et peint une Amérique des banlieues bourgeoises où l'enfance, derrière le vernis des pavillons, n'est pas toujours la période enchantée qu'on voudrait croire. Quand on a une mère célibataire battante, on s'en sort pas si mal, mais quand on grandit chez un père dérangé, les perspectives se réduisent méchamment. C'est aussi, et peut-être surtout, un film sur le déterminisme social et la question du libre arbitre : nos choix définissent-ils notre avenir, ou sommes-nous prisonniers des cartes distribuées à la naissance ? Le film penche clairement vers une vision pessimiste : l'idée que le bonheur des uns fait mécaniquement le malheur des autres, que la route sans obstacle n'existe pas, et qu'effacer un drame en attire inévitablement un autre. C'est ce qui le rend si pesant, et c'est aussi ce qui fait qu'on y repense pendant des heures après la projection. « J'aurais fait quoi à sa place ? Quelle vie j'aurais choisie ? Qui j'aurais sacrifié ? » : ce genre de questions qui vous trottent dans la tête alors que vous êtes censé dormir.
La mise en scène de Bress et Gruber est efficace sans être virtuose ; pour un premier long-métrage, c'est déjà très honnête. La photographie joue intelligemment sur des tonalités distinctes selon les réalités alternatives, ce qui aide le spectateur à se repérer dans le dédale temporel. Les effets de transition lors des voyages dans le passé sont malins : la réalité semble littéralement se désagréger autour d'Evan, comme si le tissu du temps se déchirait. C'est du système D, mais ça fonctionne. Pour la scène où Evan se réveille amputé des deux bras dans une des réalités, l'équipe a utilisé un trucage assez artisanal : Kutcher portait des gants verts retirés en post-production, et le lit avait été filmé vide au préalable. Quant à la bande-son de Michael Suby, elle sait créer aussi bien la tension que l'émotion, et le choix de Stop crying your heart out d'Oasis pour accompagner la conclusion colle parfaitement au sentiment de résignation mélancolique du film. Là où la réalisation pèche un peu, c'est dans sa tendance à une esthétique trop lisse, trop « produit » par moments, qui rappelle les codes du teen movie et empêche le film de s'en détacher complètement. On aurait aimé un peu plus de grain, un peu plus de saleté visuelle pour accompagner la noirceur du propos.
Parlons de l'éléphant dans la pièce : Ashton Kutcher. En 2004, le type est surtout connu pour That '70s show et Punk'd, et le voir débarquer dans un thriller sombre et psychologique, c'était un peu comme croiser Jim Carrey dans Eternal sunshine of the spotless mind ; la même année, d'ailleurs, ce qui n'est pas un hasard du calendrier anodin. Ce n'est évidemment pas l'acteur du siècle, mais il est suffisamment sincère et convaincant pour qu'on s'identifie à lui, qu'on croie à ses sentiments, qu'on éprouve de l'attachement pour son personnage. Il traite chaque nouvelle réalité avec un naturel étonnant là où d'autres auraient surjoué la panique. Pour préparer le rôle, il a étudié les troubles dissociatifs de l'identité et a travaillé étroitement avec John Patrick Amedori, qui incarne Evan à treize ans, pour assurer la continuité entre leurs interprétations, et ça se sent. Amy Smart fait un travail remarquable en passant d'une version à l'autre de Kayleigh avec un naturel confondant, de la pimbêche étudiante à la fille brisée, et Elden Henson compose un Lenny touchant dans chacune de ses incarnations ; l'acteur a d'ailleurs pris une dizaine de kilos entre les scènes du Lenny heureux et celles du Lenny traumatisé pour accentuer le contraste physique. Mais la vraie révélation, ce sont les jeunes acteurs. Jesse James en Tommy de treize ans est proprement terrifiant : le genre de tête à claque qui vous met mal à l'aise alors que c'est un gamin. Et Logan Lerman, qui incarne Evan à sept ans, a une présence remarquable pour son âge. Mention aussi pour Eric Stoltz en père déviant, glaçant de normalité apparente, et pour Kevin Durand dans un petit rôle de prisonnier qui apporte une touche d'humour bienvenue dans un film qui en manque parfois. En VF, le doublage est solide, Damien Boisseau prêtant sa voix à Kutcher avec conviction.
Et puis il faut parler de la fin. Ou plutôt DES fins, puisque quatre — oui, quatre — ont été tournées. La version cinéma montre Evan et Kayleigh qui se croisent adultes dans la rue, se reconnaissent vaguement, mais continuent leur chemin chacun de leur côté. C'est doux-amer, élégant, et ça fonctionne plutôt bien. Mais les réalisateurs, eux, avaient prévu tout autre chose : dans leur version originale, disponible dans la director's cut sortie en DVD quelques mois plus tard, Evan remonte jusqu'au moment de sa propre naissance via une vidéo familiale et s'étrangle avec son cordon ombilical pour ne jamais exister. C'est glaçant, c'est bouleversant, et c'est la seule fin qui va véritablement au bout du propos du film. Bress a d'ailleurs avoué avoir été très contrarié par la décision du studio d'écarter cette conclusion, à laquelle il était « mentalement attaché ». Le problème, c'est que le DVD simple ne propose même pas cette fin en bonus : il faut acheter l'édition collector, ce qui est un peu scandaleux quand on sait à quel point elle change la perception globale de l'œuvre. Car selon la fin que vous voyez, votre appréciation du film bascule du tout au tout : la version cinéma laisse un goût de « pas mal » ; la director's cut laisse un goût de « putain, quel film ». C'est injuste de réduire L'effet papillon à sa version édulcorée, et je ne peux que recommander de voir la director's cut ou rien du tout.
Au final, L'effet papillon est un film imparfait, mais puissant, qui a le mérite d'envisager le voyage temporel sous un angle original et d'oser une noirceur que peu de productions de cette envergure assument. La mise en scène manque parfois de personnalité, certains raccourcis scénaristiques sont un peu grossiers, et le film ne va pas toujours au bout de sa propre logique… mais le voyage est captivant, l'émotion est là, et les questions qu'il pose résonnent bien après le générique. C'est le genre de film qui a été injustement méprisé par une partie de la presse, en grande partie à cause du « stigmate Kutcher » : un comédien de sitcom dans un thriller ambitieux, ça ne faisait pas sérieux. Cinq ans plus tard, le temps lui donne raison : le film a acquis un statut culte mérité.
Evan Treborn est un gamin pas tout à fait comme les autres. Depuis ses sept ans, il est sujet à d'inexplicables trous noirs qui surviennent toujours aux pires moments : chez le père de sa copine d'enfance, dans un sous-bois avec ses amis, dans une cave où l'on n'aimerait vraiment pas traîner. Son médecin lui prescrit de tout consigner dans des journaux intimes, pour garder une trace de ce que sa mémoire efface. Les années passent, Evan grandit, devient un étudiant brillant qui mène une thèse sur la mémoire à l'université, un type qui plaît aux filles, qui semble avoir tourné la page. Et puis un jour, en relisant ses carnets d'enfance, il se retrouve littéralement projeté dans le passé, réintégrant son corps de gamin au moment précis de ses absences. Ce qu'il découvre alors est suffisamment horrible pour qu'il veuille tout changer. Sauf que chaque correction engendre son lot de conséquences imprévues, et le voilà lancé dans une fuite en avant désespérée : modifier, corriger, re-modifier, re-corriger, dans une spirale où le mieux devient systématiquement l'ennemi du bien.
Le scénario, que Bress et Gruber ont commencé à écrire dès 1997 — soit sept ans de maturation, quand même —, repose sur un concept foutrement malin. Des films sur le voyage dans le temps, on en a vu un paquet, de Retour vers le futur à L'armée des douze singes, mais ils s'appuient presque tous sur un dispositif mécanique ou technologique et développent leur propre logique spatio-temporelle, souvent bancale à l'examen. Ici, pas de DeLorean ni de machine : Evan voyage dans son propre corps, dans son propre passé. C'est à la fois plus simple et plus vertigineux, parce que ça élimine d'office le problème du doublon temporel. On bascule de la science-fiction pure vers le fantastique, presque vers la projection astrale, et c'est une approche étonnamment peu exploitée au cinéma. Le film est d'ailleurs, à ma connaissance, le premier à prendre au sérieux la théorie du chaos appliquée à une existence individuelle : un changement, même infime, redessine l'intégralité d'une vie. Le script, initialement intitulé The blackouts, a suffisamment impressionné les producteurs Chris Bender et J. C. Spink pour qu'ils signent les deux auteurs dès le lendemain de leur lecture, paraît-il hantés par la fin originale du scénario, dont on reparlera. Cependant, les événements déclencheurs restent toujours assez massifs : pédophilie, explosion, meurtre. À aucun moment le film ne démontre comment de minuscules actions apparemment sans conséquences peuvent, à long terme, bouleverser radicalement des existences ; ce qui est pourtant le cœur même de la théorie du chaos. C'est un reproche qu'on peut lui faire, surtout quand on le compare à Mr. Nobody, sorti cette année, qui pousse le concept beaucoup plus loin dans sa dimension philosophique, même si le film est clairement moins bon. Mais la mécanique narrative reste redoutablement efficace : le film nous laisse mariner un bon moment dans le mystère avant de révéler le véritable enjeu, et une fois lancé, on ne lâche pas l'affaire. Les rebondissements sont bien dosés, les résolutions des zones d'ombre disséminées dans la première partie surprennent à chaque fois, et l'on ne sait jamais vraiment où tout cela va s'arrêter.
Ce qui frappe le plus dans L'effet papillon, c'est le travail sur les personnages à travers les réalités alternatives. Le film suit quatre destins (Evan, Kayleigh, son frère Tommy et leur ami Lenny) qui se recomposent entièrement à chaque modification du passé. Le fossé entre chaque version d'un même personnage est parfois vertigineux : on passe de la fille jolie, mais fade en cheerleader parfaite à la serveuse cabossée d'un bar de routiers, du type charmant avec sa barbe de trois jours au beauf propre sur lui avec un bouc de quarterback, du bon pote sympa au schizophrène interné. Évidemment, c'est caricatural par moments (on force le trait pour que le contraste saute aux yeux), mais le soin apporté à l'apparence, à l'attitude, à la gestuelle de chaque « version » est remarquable. Le personnage de Tommy est particulièrement réussi dans son écriture : à sept ans comme à treize, c'est une petite terreur qui oscille entre le gamin paumé et le sadique en devenir, et le film ne cherche jamais à l'excuser tout en laissant entrevoir ce qui l'a façonné. Quant à Evan lui-même, il est intéressant parce qu'il n'est pas un héros au sens classique : c'est un type qui agit par amour et par culpabilité, mais dont chaque intervention aggrave la situation, jusqu'à ce qu'il doive envisager le sacrifice le plus radical qui soit.
Derrière le thriller à suspense avec sa romance en toile de fond, L'effet papillon brasse des thèmes d'une noirceur assez inattendue pour une production de ce calibre. Pédophilie, maltraitance, suicide, folie, violence domestique : le film ne recule devant rien et peint une Amérique des banlieues bourgeoises où l'enfance, derrière le vernis des pavillons, n'est pas toujours la période enchantée qu'on voudrait croire. Quand on a une mère célibataire battante, on s'en sort pas si mal, mais quand on grandit chez un père dérangé, les perspectives se réduisent méchamment. C'est aussi, et peut-être surtout, un film sur le déterminisme social et la question du libre arbitre : nos choix définissent-ils notre avenir, ou sommes-nous prisonniers des cartes distribuées à la naissance ? Le film penche clairement vers une vision pessimiste : l'idée que le bonheur des uns fait mécaniquement le malheur des autres, que la route sans obstacle n'existe pas, et qu'effacer un drame en attire inévitablement un autre. C'est ce qui le rend si pesant, et c'est aussi ce qui fait qu'on y repense pendant des heures après la projection. « J'aurais fait quoi à sa place ? Quelle vie j'aurais choisie ? Qui j'aurais sacrifié ? » : ce genre de questions qui vous trottent dans la tête alors que vous êtes censé dormir.
La mise en scène de Bress et Gruber est efficace sans être virtuose ; pour un premier long-métrage, c'est déjà très honnête. La photographie joue intelligemment sur des tonalités distinctes selon les réalités alternatives, ce qui aide le spectateur à se repérer dans le dédale temporel. Les effets de transition lors des voyages dans le passé sont malins : la réalité semble littéralement se désagréger autour d'Evan, comme si le tissu du temps se déchirait. C'est du système D, mais ça fonctionne. Pour la scène où Evan se réveille amputé des deux bras dans une des réalités, l'équipe a utilisé un trucage assez artisanal : Kutcher portait des gants verts retirés en post-production, et le lit avait été filmé vide au préalable. Quant à la bande-son de Michael Suby, elle sait créer aussi bien la tension que l'émotion, et le choix de Stop crying your heart out d'Oasis pour accompagner la conclusion colle parfaitement au sentiment de résignation mélancolique du film. Là où la réalisation pèche un peu, c'est dans sa tendance à une esthétique trop lisse, trop « produit » par moments, qui rappelle les codes du teen movie et empêche le film de s'en détacher complètement. On aurait aimé un peu plus de grain, un peu plus de saleté visuelle pour accompagner la noirceur du propos.
Parlons de l'éléphant dans la pièce : Ashton Kutcher. En 2004, le type est surtout connu pour That '70s show et Punk'd, et le voir débarquer dans un thriller sombre et psychologique, c'était un peu comme croiser Jim Carrey dans Eternal sunshine of the spotless mind ; la même année, d'ailleurs, ce qui n'est pas un hasard du calendrier anodin. Ce n'est évidemment pas l'acteur du siècle, mais il est suffisamment sincère et convaincant pour qu'on s'identifie à lui, qu'on croie à ses sentiments, qu'on éprouve de l'attachement pour son personnage. Il traite chaque nouvelle réalité avec un naturel étonnant là où d'autres auraient surjoué la panique. Pour préparer le rôle, il a étudié les troubles dissociatifs de l'identité et a travaillé étroitement avec John Patrick Amedori, qui incarne Evan à treize ans, pour assurer la continuité entre leurs interprétations, et ça se sent. Amy Smart fait un travail remarquable en passant d'une version à l'autre de Kayleigh avec un naturel confondant, de la pimbêche étudiante à la fille brisée, et Elden Henson compose un Lenny touchant dans chacune de ses incarnations ; l'acteur a d'ailleurs pris une dizaine de kilos entre les scènes du Lenny heureux et celles du Lenny traumatisé pour accentuer le contraste physique. Mais la vraie révélation, ce sont les jeunes acteurs. Jesse James en Tommy de treize ans est proprement terrifiant : le genre de tête à claque qui vous met mal à l'aise alors que c'est un gamin. Et Logan Lerman, qui incarne Evan à sept ans, a une présence remarquable pour son âge. Mention aussi pour Eric Stoltz en père déviant, glaçant de normalité apparente, et pour Kevin Durand dans un petit rôle de prisonnier qui apporte une touche d'humour bienvenue dans un film qui en manque parfois. En VF, le doublage est solide, Damien Boisseau prêtant sa voix à Kutcher avec conviction.
Et puis il faut parler de la fin. Ou plutôt DES fins, puisque quatre — oui, quatre — ont été tournées. La version cinéma montre Evan et Kayleigh qui se croisent adultes dans la rue, se reconnaissent vaguement, mais continuent leur chemin chacun de leur côté. C'est doux-amer, élégant, et ça fonctionne plutôt bien. Mais les réalisateurs, eux, avaient prévu tout autre chose : dans leur version originale, disponible dans la director's cut sortie en DVD quelques mois plus tard, Evan remonte jusqu'au moment de sa propre naissance via une vidéo familiale et s'étrangle avec son cordon ombilical pour ne jamais exister. C'est glaçant, c'est bouleversant, et c'est la seule fin qui va véritablement au bout du propos du film. Bress a d'ailleurs avoué avoir été très contrarié par la décision du studio d'écarter cette conclusion, à laquelle il était « mentalement attaché ». Le problème, c'est que le DVD simple ne propose même pas cette fin en bonus : il faut acheter l'édition collector, ce qui est un peu scandaleux quand on sait à quel point elle change la perception globale de l'œuvre. Car selon la fin que vous voyez, votre appréciation du film bascule du tout au tout : la version cinéma laisse un goût de « pas mal » ; la director's cut laisse un goût de « putain, quel film ». C'est injuste de réduire L'effet papillon à sa version édulcorée, et je ne peux que recommander de voir la director's cut ou rien du tout.
Au final, L'effet papillon est un film imparfait, mais puissant, qui a le mérite d'envisager le voyage temporel sous un angle original et d'oser une noirceur que peu de productions de cette envergure assument. La mise en scène manque parfois de personnalité, certains raccourcis scénaristiques sont un peu grossiers, et le film ne va pas toujours au bout de sa propre logique… mais le voyage est captivant, l'émotion est là, et les questions qu'il pose résonnent bien après le générique. C'est le genre de film qui a été injustement méprisé par une partie de la presse, en grande partie à cause du « stigmate Kutcher » : un comédien de sitcom dans un thriller ambitieux, ça ne faisait pas sérieux. Cinq ans plus tard, le temps lui donne raison : le film a acquis un statut culte mérité.
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