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· Julien   Lepage

Premiers baisers
Jean-François Porry
1991 – 1995

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Illustration de critique : Premiers baisers
La sitcom a beau être un genre humble, elle n'est pas sans exigences. Premiers baisers, diffusée sur TF1 à partir du 23 décembre 1991, en est une démonstration paradoxale : une série qui a réussi à tenir quatre ans et 318 épisodes tout en repoussant méthodiquement ses propres limites vers le bas. Derrière le pseudonyme de Jean-François Porry se cache le producteur Jean-Luc Azoulay, cofondateur d'AB Productions, véritable architecte de cette galaxie de sitcoms adolescentes qui aura occupé le créneau 18h de TF1 pendant toute une décennie. Avec Camille Raymond dans le rôle central de Justine Girard, entourée de Fabien Remblier en Jérôme et de Magalie Madison en Annette, la série se donne les apparences d'une comédie romantique pour adolescents. Les apparences, surtout.

Le point de départ est celui d'un spin-off. Justine était auparavant un personnage récurrent de Salut les Musclés, nièce d'un des Musclés, avant que sa popularité croissante auprès du jeune public n'incite Azoulay à lui offrir sa propre série. Le dispositif est on ne peut plus simple : une lycéenne modèle navigue entre son petit ami Jérôme (perpétuellement tenté de céder aux avances de l'insupportable Isabelle), sa meilleure amie Annette, quelques copains de cafétéria, et une famille Girard dont les parents bienveillants (Bruno Le Millin en Roger, Christiane Ludot en Marie) semblent vivre dans un état de sérénité constante que ne trouble aucune réalité sociale. La grande sœur Hélène, jouée par Hélène Rollès, sert de transition vers l'univers parallèle de Hélène et les garçons, série dérivée qui éclipsera rapidement sa génitrice.

Chaque épisode de vingt-six minutes tourne autour d'un micro-conflit sentimental : Jérôme a regardé Isabelle trop longtemps, Annette est de nouveau amoureuse d'un garçon qui ne la voit pas, le père Roger semble avoir un secret que Justine et ses amies s'empressent de mal interpréter. Le tout se résout dans les dix dernières minutes avec une morale propre, sans aspérité, prête à l'emploi. On est chez Azoulay, pas chez Éric Rohmer : la complexité n'est pas au programme. Ce qui pourrait passer pour une force (l'efficacité d'un format calibré) devient vite un défaut rédhibitoire quand on réalise que la même mécanique tourne en boucle, épisode après épisode, pendant quatre ans. Les intrigues se recyclent avec une désinvolture qui confine à l'automatisme, et la direction d'écriture semble moins guidée par un désir narratif que par une cadence industrielle : AB Productions tournait à l'époque un épisode par jour, et ça se voit.

Les personnages souffrent de cette logique de production à marche forcée. Justine est irréprochable à l'excès (loyale, douce, toujours dans son droit), ce qui en fait un personnage parfaitement insipide malgré l'énergie que Camille Raymond met à l'incarner. Jérôme oscille sans relâche entre la fidélité et la faiblesse, sans jamais franchir le seuil qui en ferait un personnage ambigu intéressant. Isabelle cumule tous les attributs de la rivale de série B, sans la moindre profondeur qui justifierait qu'on s'y intéresse vraiment. La grande exception, et c'est elle qui sauve régulièrement les épisodes de la platitude absolue, c'est Annette : avec sa voix haut perchée, ses maladresses amoureuses et une naïveté qui frôle parfois le génie comique involontaire, le personnage apporte à la série ce qu'elle n'aurait jamais eu autrement : du relief.

Sur le fond, Premiers baisers traite de l'adolescence comme d'une période sans aspérités : les enjeux sont mineurs, les conflits réversibles, la sexualité inexistante, et l'horizon se limite à la cafétéria du lycée. En 1991, on peut y voir une sincérité presque touchante, une représentation de l'innocence adolescente à l'heure du Club Dorothée. Avec le recul de 2016, ça ressemble davantage à une vision aseptisée, socialement homogène, d'une jeunesse de bonne famille qui ne manque de rien et ne questionne rien. Il n'y a ici aucun sous-texte, aucune ambiguïté morale, aucun personnage qui traverse quelque chose de vaguement douloureux sans que la résolution n'arrive en temps et en heure. À l'opposé exact de ce que faisait au même moment une série comme Angela, 15 ans outre-Atlantique.

Du côté de la réalisation, le terme serait presque généreux. Tournée dans les studios de la Plaine Saint-Denis selon la méthode AB — éclairage brutal, décors fonctionnels, cadrages télévisés sans ambition particulière —, la série ne cherche à aucun moment à faire oublier son origine artisanale. La lumière est celle d'un plateau de tournage fauché des années quatre-vingt-dix, les décors de la cafétéria et de la maison Girard se répètent jusqu'à l'usure, et la mise en scène, confiée à des réalisateurs qui pivotent sur le plateau comme des techniciens de surface, ne dépasse jamais le minimum syndical du champ/contre-champ. Le générique chanté par Emmanuelle (une chanson composée par Azoulay lui-même, déjà sortie en 1986 et recyclée pour l'occasion) est devenu culte malgré lui, ou peut-être à cause de lui.

On sait que les comédiens étaient pour la plupart de parfaits débutants, âgés de quinze à vingt et un ans au moment du premier tournage, souvent sans formation préalable. Camille Raymond s'en sort le mieux, avec une présence naturelle qui compense le manque de technique. Fabien Remblier, qui jouera Jérôme jusqu'à la fin avant de devenir réalisateur spécialisé en prises de vue 3D-relief, montre par séquences ce qu'il aurait pu devenir avec plus d'espace. Magalie Madison est la révélation évidente de la série, construisant Annette avec une intuition comique que personne ne lui avait explicitement apprise. En revanche, les seconds rôles souffrent d'un amateurisme parfois difficile à regarder, et certains épisodes des saisons tardives, gonflés de personnages secondaires recrutés à la hâte pour alimenter la machine, atteignent des sommets de jeu mécanique rarement vus ailleurs que dans les téléfilms de fin d'après-midi.

Il serait injuste de nier ce que Premiers baisers représente pour toute une génération de téléspectateurs nés entre 1978 et 1985, qui ont grandi avec Justine comme d'autres avaient grandi avec Les filles d'à côté ou, dans un autre registre, Hélène et les garçons. La nostalgie est une forme de critique à part entière, et il serait vain de la balayer. Mais la nostalgie ne rachète pas tout. Revu aujourd'hui avec le regard qu'on porte sur une sitcom comme les premières saisons de Caméra café, Premiers baisers apparaît pour ce qu'elle est : une série conçue à la chaîne, avec des moyens réduits, pour un public captif et peu exigeant, qui atteignait 40 à 45 points d'audience non pas parce qu'elle était bonne mais parce qu'elle était là, tous les jours, à heure fixe, dans le prolongement immédiat du Club Dorothée. Un rendez-vous plutôt qu'une œuvre. Un objet de sociologie télévisuelle davantage qu'une série dont on recommanderait la redécouverte à un spectateur non initié.
Ma note42%
Vu le 24 Juillet 2016


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