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· Julien   Lepage

Présumé innocent
David E. Kelley
2024

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Illustration de critique : Présumé innocent
Il fallait un certain aplomb à David E. Kelley pour s'attaquer à nouveau à Présumé innocent, lui qui a déjà signé Big little lies et The undoing, et qui semble avoir décidé de faire du thriller judiciaire son terrain de chasse personnel. Le roman de Scott Turow, publié en 1987, avait déjà connu une vie cinématographique plus que satisfaisante sous la direction d'Alan J. Pakula, avec Harrison Ford dans le rôle principal. Adapter une œuvre pareille en série, avec Jake Gyllenhaal en tête d'affiche et J. J. Abrams à la production, avait tout pour susciter l'enthousiasme. Et il faut reconnaître que sur le papier, l'équation semblait parfaite.

L'histoire, on la connaît : Rusty Sabich, procureur adjoint à Chicago, se retrouve accusé du meurtre de sa collègue et maîtresse Carolyn Polhemus, retrouvée morte dans des circonstances pour le moins troubles. Son patron, ses rivaux politiques, sa femme, sa propre famille : tout le monde a une raison de le soupçonner, ou d'être soupçonné à son tour. C'est là la vraie force de l'œuvre originale, quel que soit son support : personne n'est vraiment innocent, aucun suspect ne se détache vraiment du lot, et le doute s'installe et reste jusqu'à la toute dernière minute. La série respecte ce principe fondateur, et c'est tant mieux. Elle s'écarte aussi, subtilement, mais réellement, du film de 1990, en particulier dans sa conclusion. Ceux qui pensaient connaître le twist par cœur pour avoir vu le film seront surpris, ce qui est déjà une performance en soi.

Le problème, c'est le reste. Huit épisodes de quarante-cinq minutes : c'est à la fois peu et beaucoup. Peu, si l'on considère l'ampleur psychologique du roman. Beaucoup, si l'on pense au film original, qui racontait la même histoire en deux heures chrono. On pouvait donc espérer que ce format intermédiaire permette enfin de développer vraiment les personnages, d'explorer leurs zones d'ombre, leurs contradictions, la façon dont cette affaire les fracture de l'intérieur. Kelley n'en fera rien, ou si peu. La série s'emballe là où elle devrait souffler, elle survole là où elle devrait creuser. Ce qui est inutile avance à toute vitesse ; ce qui mériterait d'être développé est expédié. On ressort de chaque épisode avec la sensation étrange d'avoir regardé quelque chose de dense sans vraiment avoir appris à connaître qui que ce soit.

Rusty Sabich, en particulier, reste une énigme ; pas au sens romanesque du terme, mais parce que la série ne nous donne pas vraiment les clefs pour comprendre cet homme. Pourquoi cette obsession pour Carolyn ? Qu'est-ce qui, en lui, a craqué au point de tout risquer ? On nous montre les conséquences sans vraiment nous exposer les causes profondes. Même chose pour les personnages secondaires : ils gravitent autour de l'intrigue principale sans jamais vraiment exister par eux-mêmes. Le personnage joué par O-T Fagbenle, inspecteur de police censé tenir un rôle clef dans l'enquête, finit par occuper à peu près autant d'espace narratif qu'un ficus dans un couloir. On cherche encore son utilité réelle dans le récit.

Sur le fond, Présumé innocent touche à des thèmes qui n'ont rien perdu de leur pertinence : la fragilité du couple face au mensonge, l'ambition professionnelle comme vecteur de destruction, les failles d'un système judiciaire où la vérité n'est jamais aussi simple que les faits. La dimension politique (la course à l'élection du procureur en arrière-plan) aurait pu donner une épaisseur supplémentaire à l'ensemble, une résonance contemporaine sur la manière dont les affaires criminelles deviennent des munitions électorales. C'est effleuré, jamais vraiment exploité. On est loin de la lucidité acérée qu'Anatomie d'une chute apportait, quelques mois plus tôt, à des questions finalement assez proches.

Du côté de la réalisation, assurée principalement par Anne Sewitsky et Greg Yaitanes, le résultat est propre, soigné, parfois franchement beau. La photographie est travaillée, les lumières froides de Chicago (même si le tournage s'est en réalité déroulé à Pasadena, en Californie) installent une atmosphère crédible. La bande originale de Danny Bensi et Saunder Jurriaans fait le job sans s'imposer. Tout est techniquement au niveau. Mais une réalisation léchée ne compense pas une écriture qui tourne parfois à vide.

Venons-en aux acteurs. Jake Gyllenhaal est plutôt solide. Il porte Rusty avec cette façon qu'il a d'être à la fois transparent et opaque, de laisser planer le doute sans jamais vraiment le dissiper. Ce n'est pas Night call, mais c'est convaincant. En face de lui, Peter Sarsgaard campe un procureur adverse dont on ne sait jamais vraiment s'il est motivé par la justice ou par quelque chose de bien plus personnel… et c'est savoureux, d'autant plus quand on sait que les deux hommes sont beaux-frères dans la vie : Sarsgaard a épousé Maggie Gyllenhaal en 2009. Les voir se livrer une guerre judiciaire à l'écran avec cette intensité-là a quelque chose d'amusant, presque de jouissif. Bill Camp, en mentor retors, apporte la profondeur habituelle qu'on lui connaît depuis Le jeu de la dame. En revanche, Ruth Negga, dans le rôle de la femme trompée qui choisit de rester, peine à convaincre. Son personnage est pourtant fascinant sur le papier : cette femme qui décide de soutenir un mari adultère malgré tout. Mais quelque chose ne prend pas, une distance entre l'actrice et le rôle qui empêche d'y croire vraiment. Et Renate Reinsve, révélée par Julie (en 12 chapitres), est littéralement sous-employée. Elle apparaît principalement en flashbacks, comme un fantôme sexy et ambigu, sans jamais avoir l'espace pour exister pleinement. C'est un gâchis considérable.
Au bout du compte, Présumé innocent est une série qui se regarde sans déplaisir, mais se referme sans laisser grand-chose. Elle dispose de quatre fois le temps du film de 1990, et elle n'en fait pas vraiment meilleur usage. C'est là son paradoxe le plus irritant : avec un casting pareil, un matériau source aussi riche, et un format qui aurait permis de vraiment approfondir les choses, on attendait mieux. Ceux qui n'ont ni lu le roman ni vu le film trouveront probablement leur compte dans ce thriller judiciaire balisé, mais efficace. Les autres risquent de ne pas réussir à s'empêcher de comparer… et la comparaison n'est pas flatteuse.
Ma note51%
Vu le 18 Février 2026


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