Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Photo obsession
Mark Romanek
2002

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Photo obsession
Parfois, Hollywood décide de transformer un réalisateur de clips en auteur de cinéma. Dans le cas de Mark Romanek, dont le CV brille surtout grâce à des vidéos pour Nine Inch Nails et Madonna, ça donne Photo obsession, un thriller psychologique sorti en 2002 avec Robin Williams en tête d'affiche, flanqué de Connie Nielsen et Michael Vartan en famille modèle de banlieue américaine.

Sy Parrish est technicien photo dans un grand supermarché. Effacé, méticuleux, solitaire jusqu'à l'os. Depuis des années, il développe les pellicules de la famille Yorkin (père, mère, gamin adorable) et s'est mis à coller chez lui des centaines de doubles de leurs tirages, rêvant d'en faire partie comme un fantôme bienveillant. Quand il se fait virer et qu'il découvre que le père Yorkin trompe sa femme, quelque chose se brise dans sa tête déjà bien fragile. Le plan est là : punir le traître, protéger l'idéal.

Le problème, c'est que Romanek semble davantage intéressé par ses cadres millimétrés que par son histoire. Le scénario (qu'il a également écrit) n'est pas grand-chose au fond : un type bizarre devient de plus en plus bizarre, quelques séquences oniriques vaguement inquiétantes, et une résolution qui arrive comme un pétard mouillé. Le film flirte ostensiblement avec les clichés du genre — le solitaire psychotique qui s'insinue dans les vies des autres — sans jamais vraiment s'en émanciper ni les dépasser. On pense forcément à Fenêtre sur cour pour le voyeurisme, à Taxi driver pour le paumé qui se constitue en redresseur de torts (Romanek lui-même revendique l'influence), mais la comparaison tourne vite au désavantage du film tant il manque de substance là où ses aînés débordaient de chair narrative.

La famille Yorkin, censée incarner le miroir de l'obsession de Sy, est réduite à une collection de sourires photographiques. Vartan joue le beau mari infidèle sans relief, Nielsen promène son visage lumineux d'une scène à l'autre sans qu'on sache vraiment ce qu'elle ressent ni qui elle est. Quant au gamin, il fait ce que font les gamins dans les thrillers américains : il est mignon et un peu trop crédule. Ces personnages sont des décors plus que des êtres, des cibles d'un fantasme sans profondeur parce que le script ne leur accorde rien de plus que leur fonction symbolique. Difficile de s'inquiéter pour eux ou de les comprendre quand ils n'ont aucune épaisseur.

Photo obsession veut parler de solitude, de l'illusion photographique (les gens ne gardent en image que les moments heureux, jamais la réalité), de ce vide que certains tentent de combler par la fascination pour les vies des autres. Ce n'est pas inintéressant sur le papier, et le film gratte parfois quelque chose d'authentiquement mélancolique dans la condition de Sy. Mais l'ensemble reste cruellement démonstratif, avec une voix off explicative qui mâche la réflexion au lieu de la laisser respirer, et une symbolique couleur-contre-couleur — les blancs stériles de SavMart face aux tons chauds des Yorkin — aussi lisible qu'un diaporama de premier cours de sémiologie.

Stylistiquement, le film est l'œuvre d'un homme qui sait placer une caméra. Romanek maîtrise la composition, son directeur de la photographie Jeff Cronenweth, déjà derrière Fight club, baigne chaque plan dans une froideur clinique réellement oppressante. La bande originale de Reinhold Heil et Johnny Klimek installe une tension sourde qui fonctionne, par moments. Le problème, c'est que tout ça tourne à vide. La forme est trop léchée, trop propre, trop consciente d'elle-même. Une esthétique de clip appliquée à un drame psychologique, avec l'écueil que ça implique : on admire la surface au lieu de s'y perdre.

Robin Williams livre une performance qu'on aurait tort de ne pas saluer. Blond platine, voix douce, sourire figé : il incarne Sy avec une retenue troublante, lui prêtant une humanité pathétique qui rend le personnage à la fois inquiétant et attachant. C'est incontestablement son film, et il en occupe chaque centimètre. Mais c'est là aussi le principal problème : le reste du casting n'existe que pour lui tendre des perches. Gary Cole en patron sans scrupules, Eriq La Salle en inspecteur fadement rationnel : tout le monde joue correctement son rôle de figurant autour du seul personnage auquel le film s'intéresse vraiment.

Et puis vient la fin, qui est le nœud gordien du film. Après quatre-vingt-dix minutes de tension accumulée, de promesses implicites de violence ou d'explosion, Romanek choisit une résolution en demi-teinte, étrange, presque philosophique, qui désamorce tout ce qu'il avait construit. Le spectateur attend le big bang et reçoit un haussement d'épaules scénaristique. C'est peut-être une intention, refuser le sensationnalisme, mais l'effet est avant tout celui d'un manque de courage ou d'inspiration. On repart avec la sensation désagréable d'avoir regardé un film qui se croyait plus malin qu'il n'était, un film de surface sur les surfaces, qui parle de l'illusion des images en étant lui-même une belle image creuse.
Ma note34%
Vu le 3 Janvier 2009


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.