Platoon
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La guerre du Viêt Nam a tellement nourri le cinéma américain qu’on pourrait presque croire que chaque cinéaste est venu y planter son drapeau, sa culpabilité et son petit travelling dans la boue. Avec Platoon, sorti en 1986, Oliver Stone arrive après plusieurs monuments, notamment Apocalypse Now et Voyage au bout de l’enfer, mais il a pour lui un argument de poids : il ne filme pas seulement une guerre fantasmée par Hollywood, il filme aussi une expérience qu’il a connue de près. Devant la caméra, Charlie Sheen, Willem Dafoe et Tom Berenger incarnent ce triangle moral un peu trop bien rangé, mais suffisamment solide pour porter le film sur ses épaules boueuses. Vu en 2023, Platoon garde son importance historique, son ambition et quelques images fortes, mais il traîne aussi derrière lui tout un barda de lourdeurs, comme un soldat qui aurait oublié de vider son sac avant la marche. Septembre 1967. Chris Taylor, dix-neuf ans, fils de bonne famille, s’engage volontairement et rejoint la compagnie Bravo près de la frontière cambodgienne. Il arrive avec ses illusions, son idéalisme, sa petite conscience américaine encore bien repassée, et découvre très vite que la guerre n’a rien d’un rite de passage héroïque. La première image du film résume d’ailleurs assez brutalement le programme : les jeunes recrues débarquent pendant que des sacs à cadavres repartent. L’initiation sera courte. Très courte. Chris se retrouve pris entre deux figures contraires : Elias, soldat presque christique, encore capable d’humanité, et Barnes, survivant cabossé, brutal, déjà passé de l’autre côté de quelque chose qu’on hésite à appeler l’âme. Autour d’eux, le peloton se décompose, la jungle avale les hommes, les civils deviennent des victimes, les officiers pataugent, et l’ennemi le plus inquiétant n’est pas toujours celui qui tire depuis les arbres. Ce qui intéresse vraiment Oliver Stone, ce n’est pas seulement la guerre contre les Vietnamiens. C’est la guerre civile miniature qui se joue à l’intérieur du camp américain. Le film le dit presque tel quel, et c’est à la fois sa grande idée et l’un de ses problèmes : « There’s a civil war in the platoon ». L’intuition est forte. Le Viêt Nam devient le miroir sale d’une Amérique venue défendre une liberté qu’elle ne sait même pas garantir à ses propres soldats. Classes sociales, origines, rapports raciaux, violence institutionnelle, morale individuelle : tout remonte à la surface dans la moiteur de la jungle. Chris Taylor, petit bourgeois volontaire, ne découvre pas seulement la guerre ; il découvre le pays auquel il croyait appartenir. Il apprend que la démocratie peut se dissoudre très vite dans la peur, la fatigue, la hiérarchie, la vengeance et le bruit des hélicoptères. Sur le papier, c’est passionnant. Dans les faits, c’est souvent beaucoup plus balourd. Oliver Stone a le mérite de ne pas faire un film d’action déguisé en drame historique, ni une grande parade virile où l’on recharge son fusil au ralenti avec une larme patriotique au coin de l’œil. Mais il confond trop souvent intensité et insistance. Tout est souligné, re-souligné, puis entouré au marqueur. Le conflit entre Elias et Barnes fonctionne comme une allégorie très lisible du bien et du mal, de la conscience et de la bête, de l’homme encore récupérable et de celui que la guerre a définitivement digéré. Le problème, c’est que cette lisibilité devient vite un carcan. Le film veut explorer les zones grises, mais il installe au centre deux statues morales qui n’ont pas grand-chose de gris. L’une lève les yeux vers le ciel, l’autre semble avoir été sculptée dans un vieux pneu militaire. Les personnages secondaires donnent pourtant au film une matière plus intéressante. Le peloton ressemble parfois à un petit échantillon explosif de l’Amérique : des jeunes paumés, des types cyniques, des soldats épuisés, des gamins qui jouent aux durs parce qu’ils n’ont plus rien d’autre pour tenir debout. Certains existent en quelques gestes, quelques regards, quelques accès de panique ou de cruauté. King, Big Harold, Bunny, Rhah, O’Neill ou Junior composent un arrière-plan humain assez vivant, même si le film n’a pas toujours le temps, ni peut-être l’envie, de leur donner une vraie complexité. On sent que Oliver Stone sait observer un groupe, ses fractures, ses clans, ses silences. Il sait moins résister à la tentation de ramener tout cela à une opposition presque biblique entre deux figures paternelles. Le scénario avance par gradation : fatigue, peur, patrouilles, tensions internes, exactions, culpabilité, effondrement final. La scène du village reste probablement l’un des passages les plus forts du film, parce qu’elle montre la barbarie comme une contamination collective. Personne ne sort vraiment propre de ce moment-là. C’est là que Platoon retrouve quelque chose de vraiment dérangeant : l’horreur n’est pas une anomalie, mais une possibilité toujours disponible dès que le cadre moral saute. Cette idée sera reprise autrement dans Outrages de Brian De Palma, avec une cruauté plus sèche, plus judiciaire, peut-être moins engluée dans le pathos. Chez Oliver Stone, la scène fonctionne, mais elle annonce aussi la pente du film : plus le drame avance, plus la mise en scène semble vouloir prouver qu’elle est tragique. Merci, on avait compris, on est dans la jungle, pas au club Med de Saïgon. La réalisation a de l’ampleur, c’est indéniable. La jungle est dense, les corps sont sales, les nuits sont illisibles, les combats deviennent progressivement plus chaotiques. On sent l’ambition de reconstitution, renforcée par le fameux entraînement imposé aux acteurs avant le tournage, sous la supervision de Dale Dye, vétéran du Viêt Nam. Cette préparation se voit dans les attitudes, les déplacements, la fatigue générale. Le film n’a pas l’élégance hallucinée de Apocalypse Now, ni la froideur chirurgicale que Stanley Kubrick apportera à Full Metal Jacket, mais il possède une texture physique réelle. On sent les bottes, la sueur, la trouille. C’est déjà beaucoup. Mais Oliver Stone ne sait pas toujours quand s’arrêter. L’Adagio for Strings de Samuel Barber, sublime morceau en soi, devient ici une sorte de bouton rouge émotionnel sur lequel le film appuie avec l’enthousiasme d’un enfant devant un ascenseur. La musique transforme certaines scènes en grands tableaux de souffrance certifiée conforme, avec tampon “tragédie majeure” au bas de l’image. La mort d’Elias, les bras levés dans un ralenti devenu iconique, reste puissante visuellement, mais elle frôle aussi la faute de goût par excès de solennité. Même chose pour certains moments autour de Barnes, dont la monstruosité finit par devenir si appuyée qu’elle perd en trouble ce qu’elle gagne en efficacité immédiate. La voix off pose le même problème. Elle installe le point de vue de Chris Taylor, rappelle le regard du jeune homme qui découvre l’enfer, et donne au film une dimension de journal intime. D’accord. Mais elle explique trop. Elle verbalise ce que les images, les corps et les silences pourraient porter seuls. On a parfois l’impression que le film craint qu’on ne comprenne pas son propos, alors il vient nous le répéter à l’oreille, au cas où nous aurions été distraits par deux explosions et trois moustiques. Cette sur-explication casse une partie de la force brute du récit. Le cinéma de Oliver Stone a souvent cette qualité et ce défaut : il veut gratter le vernis de l’Amérique, mais il le fait parfois avec une ponceuse industrielle. Côté acteurs, le film a tout de même de sérieux arguments. Willem Dafoe donne à Elias une douceur inquiète, presque mystique, qui rend le personnage plus intéressant que son écriture. Il a ce visage capable d’être à la fois angélique, usé, inquiétant et profondément humain. Tom Berenger, lui, impose une présence massive en Barnes, mâchoire serrée, visage ravagé, regard de type qui a cessé de croire à tout sauf à sa propre survie. Il est parfois coincé dans une écriture trop démonstrative, mais il donne au personnage une vraie densité physique. Charlie Sheen, en revanche, reste plus limité. Il fonctionne comme regard novice, comme corps jeté dans la machine, mais il manque parfois d’épaisseur intérieure. On comprend ce que Chris Taylor représente ; on le ressent moins souvent comme une personne pleinement habitée. Vu en VF, cela passe correctement, mais la voix ajoute encore un léger voile de distance à un personnage qui n’avait pas forcément besoin de ça. Autour d’eux, le casting impressionne par son abondance : Forest Whitaker, Keith David, John C. McGinley, Kevin Dillon, Tony Todd, et même un très jeune Johnny Depp, encore loin de ses futures excentricités de pirate en crise permanente. Le groupe fonctionne, même lorsque les personnages restent esquissés. On croit davantage au peloton comme organisme malade qu’à chacun de ses membres pris séparément. C’est d’ailleurs peut-être là que le film est le plus juste : moins dans ses grandes oppositions morales que dans cette impression d’un corps collectif qui se gangrène. Reste donc un objet important, mais pas forcément un grand film intact. Platoon a eu le mérite de tendre à l’Amérique un miroir sale au moment où elle avait encore du mal à regarder le Viêt Nam autrement que comme une blessure nationale ou un terrain de revanche fictionnelle. Face aux fantasmes musclés des années 80, il rappelle que la guerre n’est pas un décor pour fabriquer des héros, mais une machine à user, à salir, à réduire. Rien que pour cela, il conserve une valeur historique et morale évidente. Mais comme cinéma, il souffre d’une tendance permanente à l’emphase. Il veut être viscéral, tragique, politique, intime, collectif, mythologique, réaliste, et parfois tout cela dans la même scène, avec la musique à fond et la voix off qui tient la lampe torche. Je comprends son statut, je comprends son importance, et je comprends même qu’il ait marqué durablement ceux qui l’ont découvert à sa sortie. Mais en 2023, il me paraît moins impressionnant que sa réputation. Apocalypse Now reste plus fou, plus ample, plus mystérieux ; Full Metal Jacket plus sec, plus cruel, plus moderne ; Outrages plus frontal dans sa manière d’interroger la responsabilité morale. Platoon, lui, avance avec sincérité, avec rage, avec de vrais moments de cinéma, mais aussi avec une lourdeur qui finit par l’encombrer. Une plongée honorable dans l’enfer, donc, mais une plongée qui insiste tellement pour nous montrer les flammes qu’elle oublie parfois de nous laisser brûler par nous-mêmes.
Ma note43%
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