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· Julien   Lepage

Peter Pan et les pirates
Don Christensen et Hiroshi Ōno
1990 – 1991

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Illustration de critique : Peter Pan et les pirates
Il arrive parfois que des séries animées tombent dans des oubliettes sans le mériter le moins du monde. Peter Pan et les pirates est de celles-là. Lancée en septembre 1990 sur le tout nouveau bloc Fox Kids — dont elle fut d'ailleurs le tout premier programme —, la série est co-créée par Don Christensen et Hiroshi Ōno, avec des épisodes animés en partie par le studio japonais TMS Entertainment, déjà à l'œuvre sur Lupin III ou Akira. Pour compliquer les choses, Disney, qui sortait justement son film classique en VHS en 1990, tenta immédiatement un recours juridique pour empêcher la diffusion de la série. Il perdit, Fox parvenant à démontrer que son adaptation, par ses ton, personnages et direction artistique, différait suffisamment de l'œuvre du studio aux grandes oreilles. Ce petit feuilleton judiciaire dit beaucoup sur ce qu'est cette série : une alternative sérieuse, presque concurrente, à la version édulcorée de J. M. Barrie que tout le monde connaît.

En France, la série n'atterrit qu'en janvier 1995, sur France 3, dans le cadre des Minikeums. De quoi en faire une série de la mémoire de l'enfance pour une génération bien précise : celle qui rentrait de l'école et tombait là-dessus avant le goûter, sans vraiment mesurer à quel point c'était soigné. L'histoire est celle de Peter Pan, du Capitaine Crochet et de leurs inépuisables affrontements dans le Pays Imaginaire, avec Wendy, Clochette et les Garçons perdus en décor récurrent. Soixante-cinq épisodes d'une vingtaine de minutes chacun, sans continuité narrative imposée, dans une veine feuilletonnante légère où chaque aventure est à peu près autonome. Les adaptations ne manquent pas, de la pièce originale de Barrie jusqu'au film de Spielberg Hook sorti deux ans plus tard, mais celle-ci a pour elle quelque chose d'assez rare : une fidélité réelle à l'esprit du texte de Barrie, doublée d'une ambition narrative que le format télévisé enfantin n'imposait absolument pas.

Le scénario, ou plutôt l'ensemble des scénarios — car c'est une série à épisodes, écrite par différentes mains dont Peter Lawrence ou Larry Carroll — se distingue par son honnêteté thématique. On n'est pas dans l'animation nappée de bons sentiments systématiques. Certains épisodes abordent frontalement la mort, la peur, la trahison entre personnages, ou des dilemmes moraux vrais. Le double épisode Peter Pan vieillit, par exemple, voit Peter vouloir grandir, avec pour conséquence directe la disparition progressive de Neverland, comme si la magie du Pays Imaginaire tenait à la croyance de celui qui le peuple. C'est du Barrie pur, cette idée que l'enfance est une force cosmique autant qu'un état d'esprit. La série ne se prive pas non plus d'humour : un épisode entier tourne autour de Crochet qui entend parler d'un « diamant » de baseball et croit qu'il s'agit d'un trésor, ce qui lui vaut de réussir un home run spectaculaire avant de réaliser que les bases ne contiennent que de la sciure. Ce type de gag, bien calibré, évite à la série de se prendre trop au sérieux. Mais la narration souffre parfois d'un rythme inégal : certains épisodes s'étirent là où d'autres captivent immédiatement, et la structure épisodique sans véritable arc général peut peser sur la durée.

La vraie réussite de la série, c'est le travail sur les personnages secondaires. Ici, la troupe du Jolly Roger n'est pas un simple fond de décor : Mullins, Starkey, Billy Jukes, Cookson : chacun dispose d'une personnalité construite, d'une histoire esquissée, d'un rôle dans les dynamiques internes de l'équipage. C'est peu commun pour de l'animation jeunesse, où les sbires du méchant sont généralement interchangeables. Peter lui-même y est nettement plus complexe que dans le film Disney : égotiste, impulsif, parfois franchement insupportable dans son refus de grandir. Wendy, en revanche, reste légèrement en retrait, davantage définie par sa relation à Peter que par ses propres motivations. Et Clochette, enfin dotée d'une voix — ce qui était une vraie rupture par rapport à son statut habituel de rayon de lumière — parle, commente, s'énerve. Elle est rousse, elle porte un bonnet, et elle dit des choses. C'est presque révolutionnaire.

Mais la série appartient, avant tout, au Capitaine Crochet. Ou plutôt, à Tim Curry, qui lui prête sa voix en version originale et remporta pour ce rôle le Daytime Emmy Award du meilleur interprète dans une série pour enfants en 1991 : la même année où il incarnait Pennywise dans le téléfilm Ça. Ce Crochet-là n'est pas le bouffon pathétique du dessin animé Disney. Il est raffiné, cultivé, soucieux des bonnes manières, fervent admirateur de sa mère disparue… et absolument impitoyable avec ses propres hommes lorsque la situation l'exige. Une sorte de Jekyll et Mr Hyde en redingote noire, capable d'une réplique shakespearienne comme de faire passer une mauvaise journée à Mouche simplement pour le principe. Son design lui-même tranche : cheveux blancs bouclés façon perruque poudrée, pas de moustache, teint hâlé : loin du stéréotype du pirate victorien à la mèche noire. Son profil fut inspiré d'un portrait du Capitaine Kidd peint par James Thornhill au XVIIIe siècle. Ce genre de détail dit beaucoup sur le niveau de soin apporté à la chose.

Visuellement, la série vit à deux vitesses. Les épisodes produits par TMS Entertainment bénéficient d'une animation fluide, dynamique, parfois saisissante pour du contenu télévisé de 1990. D'autres épisodes, confiés à d'autres studios, montrent davantage les coutures : personnages moins bien construits, mouvements mécaniques, arrière-plans recyclés. C'est la réalité du modèle de production de l'animation télévisée d'époque, dont Capitaine Flam ou Les mystérieuses Cités d'Or portaient les mêmes cicatrices. La bande originale, en revanche, est constante dans sa qualité : le thème principal, composé dans la droite lignée du film de cape et d'épée hollywoodien et ouvertement inspiré d'Erich Wolfgang Korngold pour L'Aigle des mers (1940), est une vraie réussite : maritime, entraînant, avec une urgence orchestrale qui donne immédiatement envie d'aller se battre à l'épée.

Côté voix, l'édition française passe par des comédiens de doublage compétents, avec notamment Philippe Peythieu au générique : un nom habituel des grandes productions animées des années 90. La VF rend globalement bien l'humour et la tension alternés de la série, même si les performances originales — Jason Marsden en Peter, Debi Derryberry en Clochette — ont une énergie particulière qu'il est difficile de traduire exactement.

Au bout du compte, Peter Pan et les pirates est une série plus ambitieuse qu'elle n'y paraît, dotée d'un vrai respect pour son matériau source et d'un Capitaine Crochet qui mérite à lui seul le détour. Elle pèche par irrégularité — tant dans l'écriture que dans l'animation — et son manque d'arc narratif global la fragilise sur la longueur. Mais pour quiconque cherche une version de Neverland avec un peu de dents, c'est une halte méritée. Ceux qui y ont grandi sans s'en rendre compte en seront les meilleurs juges.
Ma note70%
Vu le 17 Octobre 2015


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