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· Julien   Lepage

Pas de pitié pour les croissants
Jean-François Porry
1987 – 1991

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Illustration de critique : Pas de pitié pour les croissants
Souvenez-vous : dimanche matin, 1990. Pendant que vos parents dormaient encore, TF1 vous infligeait, entre un épisode de Dragon ball et un de Nicky Larson, quelques minutes d'une chose étrange, tournée dans un hangar de la Plaine Saint-Denis, dont les décors en fond bleu semblaient construits avec les chutes de carton d'un fabricant d'emballages. Cette chose, c'était Pas de pitié pour les croissants, la première production narrative de l'empire Jean-Luc Azoulay, patron d'AB Productions, qui signait ses œuvres sous le pseudonyme de Jean-François Porry ; manière élégante de dissocier l'auteur du producteur, à défaut de pouvoir dissocier l'un et l'autre du désastre. La série embarque dans ses aventures la bande entière du Club Dorothée : Dorothée, Jacky, Ariane, Corbier et Patrick, rejoints à chaque épisode par un invité issu du vivier inépuisable des animateurs TF1 et des chanteurs en mal de promotion.

Le principe est d'une simplicité désarmante, ce qui ne veut pas dire efficace. Chaque semaine, le Docteur Jackenstein — alias Jacky en savant fou — ourdit un plan machiavélique avec la complicité de sa fidèle Ariane, pendant que le super-héros Superpat veille sur un monde qui n'en demandait pas tant, que Corbier joue le souffre-douleur de service et que l'invité du jour tente de placer son single. Le tout est saucissonné en micro-sketches de deux à quatre minutes, entrecoupés de clips de Dorothée, de slogans absurdes d'une dizaine de secondes et d'un bêtisier final… parce qu'AB Productions avait bien compris que les ratés du tournage étaient parfois plus drôles que le tournage lui-même. L'ensemble dure entre quinze et trente minutes selon les épisodes, ce qui correspond assez précisément au temps qu'on passe à se demander si on aurait pas mieux fait d'aller jouer dehors.

Le problème de fond — et il est fondamental — c'est que la série n'a aucun scénario à proprement parler. Les histoires sont improvisées, et ça se voit à chaque plan. On déboule dans la forêt amazonienne ou à la cour de Louis XIV sans vrai fil conducteur, porté par une logique narrative qui tient du rêve éveillé d'un enfant de six ans ayant ingéré trop de Pépito. La parodie est la colonne vertébrale revendiquée du projet — Mad Max, Star trek, les westerns, les films de cape et d'épée y passent tour à tour — mais elle se résume le plus souvent à habiller les protagonistes en costume d'époque et à leur faire débiter des calembours sur les croissants. Le clin d'œil métatextuel est également présent : la série recourt fréquemment à la mise en abyme, les personnages se sachant filmés, sortant du cadre, commentant leurs propres ratés, mais cette modernité formelle reste à l'état d'intuition jamais vraiment exploitée.

Du côté des personnages, la répartition des rôles est gelée dès l'épisode un et ne bougera plus d'un centimètre sur les quatre saisons et 139 épisodes. Jackenstein est le génie incompris et mégalomane. Ariane est la compagne dévouée. Corbier est la victime. Superpat est le héros. Dorothée est Dorothée, c'est-à-dire elle-même dans tous les contextes historiques possibles, du néolithique à l'intergalactique. Il n'existe aucune évolution, aucune contradiction interne, aucune tension dramatique entre ces archétypes en plastique. La série assume pleinement cet immobilisme ; on pourrait presque l'y féliciter si ce n'était pas précisément le symptôme de son désintérêt total pour la narration. Marotte et Charlie, le duo joué par Jacky et Patrick dans les sketches récurrents, mérite une mention particulière : il s'agit en réalité d'une attaque à peine voilée contre Charlotte Kady et Marie Dauphin, les animatrices qui avaient remplacé Dorothée sur Antenne 2. La série comme outil de règlement de comptes, donc. Azoulay n'hésitait pas non plus à glisser dans les épisodes quelques petites vengeances contre ses détracteurs : Antoine De Caunes, pourfendeur quotidien du Club Dorothée sur Canal+, se retrouve ainsi épinglé dans l'épisode 132, Ségolène Royal, qui avait critiqué l'émission dans un livre, voit son ouvrage jeté à la poubelle par Ariane avec le commentaire « ça a l'air bien nul ». La sitcom comme arme diplomatique, c'est au moins une originalité.

Les thèmes brassés sont ceux de l'humour enfantin le plus universel : le savant fou, le héros masqué, la princesse à délivrer, la machine à remonter le temps. Rien de subversif, rien d'ambigu ; et c'est précisément ce qu'Azoulay revendiquait : une télévision populaire, inoffensive, qui ne demande rien à personne. Télérama, peu convaincu, résumera quelques années plus tard l'ensemble de la production AB par la formule assassine « l'Odyssée du lisse ». Il est vrai que la série n'irrite jamais, n'interroge jamais, ne dérange jamais. Elle occupe le temps d'antenne avec la tranquillité d'un meuble de salon. Ses rares velléités satiriques (les parodies de dessins animés du Club Dorothée lui-même, quelques auto-dérisions) restent des timides coups de coude dans les côtes plutôt que de vrais crocs-en-jambe.

Sur le plan technique, Pas de pitié pour les croissants constitue un cas d'école en matière d'économie de moyens portée à son paroxysme. Tous les épisodes sont tournés en fond bleu, dans des décors numériques d'une pauvreté visuelle qui aurait rendu jaloux les équipes de Doctor Who à la même époque… et c'est dire. Les costumes, souvent bricolés, les accessoires en plastique, la lumière uniformément plate : tout concourt à donner à la série l'aspect d'une répétition générale qu'on aurait accidentellement filmée. Les épisodes étaient pour la plupart tournés en fin de journée ou la nuit, après les émissions en direct du Club Dorothée, ce qui explique partiellement la fatigue visible sur les visages et l'approximation qui règne dans les textes. Jean-Paul Césari, chanteur du générique de Nicky Larson, a raconté avoir joué un rôle de centurion à trois heures du matin, ce qui résume assez bien l'ambiance de plateau. La bande-son, elle, repose sur des thèmes musicaux génériques et interchangeables, renouvelés trois fois au cours de la série avec le même niveau d'ambition.

Le jeu des acteurs est celui qu'on peut raisonnablement attendre d'une bande d'animateurs télé improvisés comédiens à la va-vite, sur un texte qu'ils découvrent parfois quelques heures avant de le tourner. Corbier s'en tire le mieux, avec une vraie présence burlesque et un sens du timing comique qui tranche sur le reste. Jacky est touchant dans sa bonne volonté permanente, même quand il force le trait jusqu'à la caricature de la caricature. Patrick, dans son costume de Superpat, a le charme nonchalant du gendre idéal qui s'est trompé de carrière. Dorothée, elle, est fondamentalement Dorothée partout et en toutes circonstances ; ce qui fonctionne pour son émission, mais tourne vite à l'exercice de style unique dans une fiction. Les invités, pour leur part, constituent un registre d'une richesse anthropologique certaine : Jean-Pierre Foucault en seigneur médiéval, Évelyne Dhéliat en fée, Didier Roustan en archange : autant de tableaux qui appartiennent déjà à une forme d'art brut de la télévision.

Revoir aujourd'hui Pas de pitié pour les croissants, c'est convoquer une nostalgie que la lucidité vient aussitôt tempérer. On retrouve l'énergie un peu folle d'une télévision qui n'avait peur de rien parce qu'elle n'avait rien à perdre… et, objectivement, grand-chose à offrir. La série incarne avec une parfaite cohérence tout ce que l'univers AB Productions représentait aux yeux de ses critiques : un produit fabriqué vite, vendu cher, consommé massivement, et dont il ne reste guère qu'une poignée de personnages secondaires (Superpat, Jackenstein, les Fées Caca) passés à la postérité moins par leur qualité que par leur répétition hebdomadaire pendant quatre ans.
Ma note16%
Vu le 17 Octobre 2016


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