Prédictions
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C'est avec une curiosité teintée d'un scepticisme bien rôdé qu'on aborde Prédictions, le nouveau film d'Alex Proyas avec Nicolas Cage en tête d'affiche. Après le sulfureux Dark city et le laborieux I, Robot, le réalisateur australo-égyptien revient avec une proposition qui, sur le papier, avait tout pour séduire : des chiffres mystérieux, des catastrophes prédites à l'avance, une capsule temporelle et une humanité au bord du gouffre. Les bandes-annonces ont vendu l'objet comme un thriller haletant d'anticipation psychologique, quelque part entre Signes et Contact. Le résultat est… plus compliqué.
L'histoire démarre pourtant avec une vraie élégance : lors de l'exhumation d'une capsule temporelle enterrée cinquante ans plus tôt dans l'école de son fils, John Koestler, professeur d'astrophysique au MIT, tombe sur une feuille couverte de chiffres griffonnés par une petite fille en 1959. Par désœuvrement un soir un peu alcoolisé (Cage excelle dans ces moments de déconfiture domestique), il commence à y chercher un sens. Et ce qu'il découvre le glacera : chaque séquence correspond à la date, au lieu et au nombre de victimes de chaque grande catastrophe des cinquante dernières années. Avec trois événements encore à venir.
Le concept est solide, franchement. L'idée de base, imaginée par le romancier Ryne Douglas Pearson dès 2001 et passée entre les mains de plusieurs réalisateurs, dont Richard Kelly, l'homme de Donnie Darko, avant d'atterrir chez Proyas en 2005, a quelque chose de fascinant. Le film pose une vraie question philosophique : si le destin est écrit, que nous reste-t-il ? Le déterminisme contre le libre arbitre, l'ordre cosmique contre le chaos apparent : ce ne sont pas de petits sujets. Et le film, à son crédit, ne les esquive pas totalement.
Seulement voilà : le scénario, co-écrit à plusieurs mains (ce qui explique peut-être ses coutures apparentes), repose sur des fondations qui ne résistent pas dix secondes à l'examen. La fameuse feuille de chiffres est censée référencer cinquante ans de catastrophes mondiales. Mais soyons sérieux : rien que les accidents de la route en une heure d'une seule journée rempliraient un volume encyclopédique. La page couvre des événements à Boston et New York, déjà éloignés de 300 kilomètres, mais pas la moindre allusion aux drames du reste de la planète. La base même du film est une aberration logistique monumentale, et le film n'en a cure. On accepte ou on n'accepte pas. Et si le « faux suspense » des chiffres non attribués ou du fameux 33 tente de nous surprendre, personne ne sera dupe une seule seconde : la résolution se voit arriver depuis si loin qu'on aurait le temps de préparer un café.
John Koestler est un personnage qui aurait pu être intéressant : veuf, astrophysicien, athée convaincu que l'univers est régi par le chaos pur. Sauf que le film ne lui accorde aucune évolution véritable : il passe de « tout ça ne veut rien dire » à « le monde va finir » en deux séquences expéditives, sans traversée du doute convaincante. Son fils Caleb est le sempiternel enfant de film fantastique post-Sixième sens : mutique, inquiétant, porteur de visions. Rose Byrne, qui joue la fille de la petite prophétesse de 1959, se voit confier un rôle d'une inutilité consternante : elle sert essentiellement à décoder les deux derniers chiffres de la liste, puis à paniquer. Un gâchis, pour une actrice dont on a vu ailleurs le talent. Quant à Liam Hemsworth, il n'est là que le temps d'une scène : on se souviendra de lui, sans doute, pour d'autres raisons d'ici quelques années.
Sur le fond thématique, Prédictions est un film qui veut manifestement parler de beaucoup de choses à la fois. La fin programmée du monde (pas si fantasmée que ça, rappelons que notre Soleil sera trop froid pour maintenir la vie sur Terre d'ici trois milliards d'années, mais passons), le deuil, la transmission entre générations, la foi contre la raison. La dimension spirituelle est omniprésente, et franchement peu subtile : les visiteurs mystérieux finissent par avoir des ailes, et la référence à Adam et Ève est poussée avec des sabots de calibre industriel. On est, à plusieurs reprises, à un verset de l'Apocalypse de Jean près de basculer dans le film évangélique grand spectacle. Ce n'est pas qu'une mauvaise idée d'explorer ce territoire, mais encore faudrait-il le faire avec un peu plus de grâce que ça.
Techniquement, en revanche, le film a de la gueule. Proyas est un metteur en scène qui sait faire un plan, et ça se voit. La photographie de Simon Duggan donne au film une teinte grise et froide qui colle parfaitement à son atmosphère. La scène du crash aérien, tournée en un seul plan-séquence continu de près de deux minutes, deux jours de préparation, deux jours de tournage, est proprement stupéfiante de brutalité et d'efficacité. Proyas a voulu éviter que les effets spéciaux et le montage haché « s'interposent entre le spectateur et l'émotion » : pari réussi, c'est une scène qui fait son effet, brute et sans fioriture. La séquence de l'accident de métro est dans le même registre : viscérale, sans complaisance. Les effets visuels sont remarquablement tenus, ce qui n'est pas si fréquent pour 2009. Et l'usage de l'Allegretto de la Septième symphonie de Beethoven sur la scène finale, sans aucun effet sonore en soutien, est un choix fort et courageux. La bande originale de Marco Beltrami, elle, joue la surenchère émotionnelle un peu trop systématiquement, ce qui finit par émousser ce qu'elle cherche à souligner.
Nicolas Cage est, comme souvent à cette période, le centre de gravité de l'ensemble, pour le meilleur et pour le pire. Il est capable de moments vrais, d'une intensité fragile dans les scènes intimistes, puis de faire des choses que l'on ne qualifiera pas ici sous peine d'être vulgaire dans les scènes de révélation. Proyas semble avoir réussi à le canaliser mieux que d'autres : le cabotinage reste dans des limites acceptables. Mais la mécanique de jeu de l'acteur, fondée sur une intensité permanente et monolithique, tourne parfois à vide quand le scénario ne lui donne rien de concret à défendre. Les seconds rôles, de Chandler Canterbury à Ben Mendelsohn, font ce qu'ils peuvent avec ce qu'on leur a donné, c'est-à-dire pas grand-chose.
Prédictions est le genre de film qui aurait pu être vraiment bien, et qui ne l'est qu'à moitié ; ce qui, selon l'humeur, rend la chose plus ou moins frustrante. Proyas a du métier, de vraies idées visuelles, et quelques séquences d'action qui tiennent la route mieux que beaucoup de productions bien plus chères. Mais son film est plombé par un scénario trop complaisant envers ses propres incohérences, des personnages secondaires sacrifiés sur l'autel du spectacle, et une conclusion qui distribue les symboles bibliques à la pelle sans jamais vraiment les gagner. On passe deux heures entre l'intérêt sincère et l'envie de lever les yeux au ciel, et c'est précisément ce balancement inconfortable qui empêche de le rejeter complètement comme de l'adorer franchement.
L'histoire démarre pourtant avec une vraie élégance : lors de l'exhumation d'une capsule temporelle enterrée cinquante ans plus tôt dans l'école de son fils, John Koestler, professeur d'astrophysique au MIT, tombe sur une feuille couverte de chiffres griffonnés par une petite fille en 1959. Par désœuvrement un soir un peu alcoolisé (Cage excelle dans ces moments de déconfiture domestique), il commence à y chercher un sens. Et ce qu'il découvre le glacera : chaque séquence correspond à la date, au lieu et au nombre de victimes de chaque grande catastrophe des cinquante dernières années. Avec trois événements encore à venir.
Le concept est solide, franchement. L'idée de base, imaginée par le romancier Ryne Douglas Pearson dès 2001 et passée entre les mains de plusieurs réalisateurs, dont Richard Kelly, l'homme de Donnie Darko, avant d'atterrir chez Proyas en 2005, a quelque chose de fascinant. Le film pose une vraie question philosophique : si le destin est écrit, que nous reste-t-il ? Le déterminisme contre le libre arbitre, l'ordre cosmique contre le chaos apparent : ce ne sont pas de petits sujets. Et le film, à son crédit, ne les esquive pas totalement.
Seulement voilà : le scénario, co-écrit à plusieurs mains (ce qui explique peut-être ses coutures apparentes), repose sur des fondations qui ne résistent pas dix secondes à l'examen. La fameuse feuille de chiffres est censée référencer cinquante ans de catastrophes mondiales. Mais soyons sérieux : rien que les accidents de la route en une heure d'une seule journée rempliraient un volume encyclopédique. La page couvre des événements à Boston et New York, déjà éloignés de 300 kilomètres, mais pas la moindre allusion aux drames du reste de la planète. La base même du film est une aberration logistique monumentale, et le film n'en a cure. On accepte ou on n'accepte pas. Et si le « faux suspense » des chiffres non attribués ou du fameux 33 tente de nous surprendre, personne ne sera dupe une seule seconde : la résolution se voit arriver depuis si loin qu'on aurait le temps de préparer un café.
John Koestler est un personnage qui aurait pu être intéressant : veuf, astrophysicien, athée convaincu que l'univers est régi par le chaos pur. Sauf que le film ne lui accorde aucune évolution véritable : il passe de « tout ça ne veut rien dire » à « le monde va finir » en deux séquences expéditives, sans traversée du doute convaincante. Son fils Caleb est le sempiternel enfant de film fantastique post-Sixième sens : mutique, inquiétant, porteur de visions. Rose Byrne, qui joue la fille de la petite prophétesse de 1959, se voit confier un rôle d'une inutilité consternante : elle sert essentiellement à décoder les deux derniers chiffres de la liste, puis à paniquer. Un gâchis, pour une actrice dont on a vu ailleurs le talent. Quant à Liam Hemsworth, il n'est là que le temps d'une scène : on se souviendra de lui, sans doute, pour d'autres raisons d'ici quelques années.
Sur le fond thématique, Prédictions est un film qui veut manifestement parler de beaucoup de choses à la fois. La fin programmée du monde (pas si fantasmée que ça, rappelons que notre Soleil sera trop froid pour maintenir la vie sur Terre d'ici trois milliards d'années, mais passons), le deuil, la transmission entre générations, la foi contre la raison. La dimension spirituelle est omniprésente, et franchement peu subtile : les visiteurs mystérieux finissent par avoir des ailes, et la référence à Adam et Ève est poussée avec des sabots de calibre industriel. On est, à plusieurs reprises, à un verset de l'Apocalypse de Jean près de basculer dans le film évangélique grand spectacle. Ce n'est pas qu'une mauvaise idée d'explorer ce territoire, mais encore faudrait-il le faire avec un peu plus de grâce que ça.
Techniquement, en revanche, le film a de la gueule. Proyas est un metteur en scène qui sait faire un plan, et ça se voit. La photographie de Simon Duggan donne au film une teinte grise et froide qui colle parfaitement à son atmosphère. La scène du crash aérien, tournée en un seul plan-séquence continu de près de deux minutes, deux jours de préparation, deux jours de tournage, est proprement stupéfiante de brutalité et d'efficacité. Proyas a voulu éviter que les effets spéciaux et le montage haché « s'interposent entre le spectateur et l'émotion » : pari réussi, c'est une scène qui fait son effet, brute et sans fioriture. La séquence de l'accident de métro est dans le même registre : viscérale, sans complaisance. Les effets visuels sont remarquablement tenus, ce qui n'est pas si fréquent pour 2009. Et l'usage de l'Allegretto de la Septième symphonie de Beethoven sur la scène finale, sans aucun effet sonore en soutien, est un choix fort et courageux. La bande originale de Marco Beltrami, elle, joue la surenchère émotionnelle un peu trop systématiquement, ce qui finit par émousser ce qu'elle cherche à souligner.
Nicolas Cage est, comme souvent à cette période, le centre de gravité de l'ensemble, pour le meilleur et pour le pire. Il est capable de moments vrais, d'une intensité fragile dans les scènes intimistes, puis de faire des choses que l'on ne qualifiera pas ici sous peine d'être vulgaire dans les scènes de révélation. Proyas semble avoir réussi à le canaliser mieux que d'autres : le cabotinage reste dans des limites acceptables. Mais la mécanique de jeu de l'acteur, fondée sur une intensité permanente et monolithique, tourne parfois à vide quand le scénario ne lui donne rien de concret à défendre. Les seconds rôles, de Chandler Canterbury à Ben Mendelsohn, font ce qu'ils peuvent avec ce qu'on leur a donné, c'est-à-dire pas grand-chose.
Prédictions est le genre de film qui aurait pu être vraiment bien, et qui ne l'est qu'à moitié ; ce qui, selon l'humeur, rend la chose plus ou moins frustrante. Proyas a du métier, de vraies idées visuelles, et quelques séquences d'action qui tiennent la route mieux que beaucoup de productions bien plus chères. Mais son film est plombé par un scénario trop complaisant envers ses propres incohérences, des personnages secondaires sacrifiés sur l'autel du spectacle, et une conclusion qui distribue les symboles bibliques à la pelle sans jamais vraiment les gagner. On passe deux heures entre l'intérêt sincère et l'envie de lever les yeux au ciel, et c'est précisément ce balancement inconfortable qui empêche de le rejeter complètement comme de l'adorer franchement.
Ma note45%
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