Préparez vos mouchoirs
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Le cinéma de Bertrand Blier a toujours eu quelque chose d'un accident de voiture bien orchestré : on sait que ça va faire mal, mais impossible de détourner le regard. Sorti en janvier 1978, Préparez vos mouchoirs réunit à nouveau Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, quatre ans après Les Valseuses, autour d'une Carole Laure québécoise importée en remplacement de Miou-Miou, alors séparée de Dewaere. Le quatrième long métrage de Blier allait décrocher l'Oscar du meilleur film étranger en 1979 — ce qui, rétrospectivement, dit autant sur le film que sur l'état d'esprit particulier d'Hollywood à cette époque. Raoul, moniteur d'auto-école au bout du rouleau, ne sait plus comment rendre le sourire à Solange, sa femme perpétuellement déprimée. Sa solution : l'offrir à un inconnu croisé dans une brasserie. L'inconnu en question, Stéphane, professeur de sport et fan inconditionnel de Mozart, accepte le singulier cadeau. Rien n'y fera. Solange tricote. Elle tricote pour l'un, elle tricote pour l'autre, nue de préférence, mais elle ne sourit pas. C'est finalement Christian, treize ans, surdoué, souffre-douleur de sa colonie de vacances, qui parviendra à allumer quelque chose en elle. Le film ne s'en excuse pas. Blier non plus. Revenons à l'essentiel : Blier signe ici un retour aux fondamentaux après l'accueil décevant de Calmos, film dont il a lui-même admis ne pas être satisfait. La recette des Valseuses est donc remise sur le feu : même duo masculin, même femme passive au centre du dispositif, même logique absurde et burlesque. Sauf que le résultat, cette fois, est à la fois plus subtil et plus ambigu. Le parallèle que Blier établit entre la passion musicale et l'amour est une vraie trouvaille : Stéphane, incapable d'exprimer ce qu'il ressent pour Mozart autrement qu'en brandissant des noms propres, se révèle tout aussi incapable de faire vibrer Solange. Blier dit quelque chose d'assez juste là-dedans — que le désir ne se décrète pas, ne se planifie pas, et se fiche bien des bonnes intentions. Le problème, c'est que la seconde partie du film, autour de Christian, fait basculer l'ensemble dans un territoire plus casse-gueule, et que le scénario tient la corde sans vraiment l'emporter. On est dans le grand Blier, mais pas dans le meilleur. Solange est un personnage fascinant à condition de ne pas attendre d'elle qu'elle existe autrement que comme surface de projection. C'est voulu, bien sûr : elle est l'énigme autour de laquelle gravitent tous les autres, le trou noir du récit. Mais sa passivité absolue, si elle a une logique narrative, finit par peser. Raoul et Stéphane, eux, forment un tandem magnifiquement déséquilibré : l'un fonce, l'autre suit, et entre les deux se joue quelque chose qui ressemble à de l'amitié, de la complicité, voire d'une tendresse maladroite que Blier n'aurait jamais osé nommer ainsi. Quant à Christian, enfant-adulte enfermé dans un corps d'enfant, il fonctionne comme un révélateur : là où les grandes personnes échouent, lui réussit, non pas malgré son âge mais à cause de ce qu'il représente — l'intelligence pure, débarrassée des conventions. Ce qui se joue dans le film dépasse la provocation gratuite. Blier parle de l'incommunicabilité, de ces hommes bien intentionnés mais fondamentalement inaptes à rejoindre l'autre là où il se trouve. Raoul aime Solange à sa façon, c'est-à-dire maladroitement. Stéphane aussi. Et M. Beloeil, le voisin maniaque joué par Michel Serrault, est trop occupé par ses propres névroses pour être d'un quelconque secours. Le film se lit aussi comme une satire de la bourgeoisie et de ses incapacités affectives — ce que Blier n'aura jamais cessé de faire, avec plus ou moins de bonheur selon les films. En 1978, cette lecture-là était probablement plus évidente. Quarante-cinq ans plus tard, la relation entre Solange et Christian éclipse tout le reste et rend le visionnage nettement plus inconfortable qu'à l'époque. Du côté de la mise en scène, Blier reste fidèle à sa logique : tout repose sur le texte et les acteurs, la caméra suit sans chercher à en faire trop. La photographie de Jean Penzer est propre, lumineuse quand il faut, sans signature esthétique particulière. C'est le dispositif qui fait le film, pas l'image. La vraie réussite formelle, c'est la bande-son : Georges Delerue, qui remporta un César pour cette partition, habille le film de cordes délicates et de pièces pour piano qui dialoguent avec le concerto pour clarinette de Mozart — lequel obsède Stéphane dans une version imaginaire d'un certain "Gervase de Brumer". Ce détail absurde, ce clarinettiste inventé érigé en référence absolue, est typiquement blierien et l'une des plus belles idées du film. À noter aussi que Blier fit porter une perruque à Carole Laure pour effacer sa chevelure brune jugée trop solaire — petit signe du soin apporté au personnage de Solange, voulu effacé jusqu'au physique. Dewaere est la grande performance du film. Il apporte à Stéphane une fragilité, une intensité rentrée que Depardieu, ici plus tonitruant, moins nuancé, ne cherche pas à concurrencer. Les deux fonctionnent ensemble avec cette évidence des grands tandems, une complicité quasi physique née sur le tournage des Valseuses et qui transparaît à chaque échange. Carole Laure, dans un rôle délibérément ingrat, s'en tire avec dignité — sans atteindre l'éclat d'une Isabelle Huppert qui, selon certains, aurait pu transformer le personnage en quelque chose de plus mémorable encore. Michel Serrault, en voisin neurotico-pratique, livre quelques-unes des scènes les plus drôles du film, dont un interrogatoire de la mère de Christian réduit à une question unique. Et Riton Liebman, pour ses premiers pas au cinéma, impose une présence déconcertante — pas brillante au sens technique, mais juste, décalée, exactement ce dont le film avait besoin. Préparez vos mouchoirs est un grand cru de Blier, pas son millésime absolu. Le bougre a fait plus tranchant (Les Valseuses), plus déroutant (Buffet froid), plus baroque (Tenue de soirée). Mais il y a ici quelque chose d'attachant dans cette comédie qui prend des risques tout en gardant une forme de tendresse poisseuse pour ses personnages, même les plus incapables d'eux-mêmes. Un film à revoir avec ses contradictions, ses audaces et son malaise contemporain — c'est souvent à ça qu'on reconnaît les œuvres qui ont quelque chose à dire. Les amateurs de cinéma français décomplexé des années 70 y trouveront aussi leur compte en s'intéressant à La Meilleure façon de marcher de Claude Miller ou au Mouton enragé de Michel Deville, deux films de la même veine, moins connus mais tout aussi habités.
Ma note71%
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