Quartier lointain (manga)
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Rares sont les mangas capables de vous coller un cafard doux, un de ces spleen confortables qu'on n'a pas envie de secouer, et c'est précisément ce que fait Quartier lointain depuis sa parution à la fin des années 90. Jirō Taniguchi, mangaka atypique décédé en 2017, est souvent présenté comme le plus européen des auteurs japonais : une étiquette un peu paresseuse, mais pas totalement usurpée. Son trait fin, sa narration lente, ses silences travaillés le rapprochent davantage d'un Hergé contemplatif ou d'un Ozu sur papier que des codes habituels du manga. Avant Quartier lointain, l'homme avait déjà signé des polars hard-boiled et des fresques historiques avec le scénariste Natsuo Sekigawa, mais c'est dans les années 90 qu'il bascule vers l'intime : L'homme qui marche, Le journal de mon père, autant d'œuvres où la contemplation et la mémoire prennent le pas sur l'action. Quartier lointain s'inscrit en plein dans cette veine ; c'est d'ailleurs celle qui lui apportera la reconnaissance internationale, notamment l'Alph'Art du meilleur scénario à Angoulême en 2003 et le prix Canal BD la même année. Petit détail savoureux : au Japon, l'œuvre a obtenu un prix du Secrétariat à la Culture dès 1998, mais n'a jamais connu le même engouement public que sur le vieux continent. Taniguchi lui-même s'en étonnait, trouvant son récit trop ancré dans le quotidien japonais des années 60 pour parler à des lecteurs européens. Il avait tort, et c'est tant mieux.
L'histoire tient sur un postulat qu'on a tous fantasmé un soir de vague à l'âme : et si on pouvait revenir en arrière ? Hiroshi Nakahara, cadre tokyoïte de 48 ans, rentrant d'un énième déplacement professionnel la gueule de bois en bandoulière, se trompe de train. Il atterrit à Kurayoshi, la ville de son enfance, se recueille sur la tombe de sa mère, et perd connaissance. Au réveil, il a 14 ans. Son corps, ses parents, ses camarades de classe, tout est là, intact, comme une maquette reconstituée à l'identique ; sauf que dans sa tête, il a toujours 48 ans de vécu, de regrets et de lucidité. La question qui irrigue les quelque 400 pages du diptyque n'est pas tant « peut-il changer le passé ? » que « comment regarde-t-on ses parents quand on est soi-même devenu adulte ? ». Car au-dessus de cette adolescence retrouvée plane une ombre : dans quelques mois, le père d'Hiroshi va disparaître sans explication, brisant le foyer pour de bon. Le garçon-dans-un-homme (ou l'inverse) va tenter de comprendre, de déchiffrer les signaux que le gamin de 14 ans n'avait pas su lire à l'époque : les silences du père, les sourires trop appliqués de la mère, le poids d'un couple qui se délite derrière les portes closes. Le personnage de Tomoko, la jeune fille dont Hiroshi n'avait jamais osé s'approcher dans sa première vie, apporte un contrepoint plus léger : l'adulte piégé dans son corps de collégien se retrouve à gérer un premier amour avec une assurance qui détonne, et ces passages-là sont souvent très drôles, notamment quand il noie son mal-être dans le saké que son corps de 14 ans ne supporte absolument pas.
Ce qui frappe d'abord, c'est la manière dont Taniguchi construit l'atmosphère. Ses décors (les ruelles de Kurayoshi, les salles de classe, les intérieurs domestiques) sont d'une précision presque maniaque, tandis que les visages restent épurés, parfois un peu lisses. Ce déséquilibre volontaire produit un effet étrange : le monde est hyper-réel, mais les gens qui l'habitent gardent une part d'opacité, comme si on les voyait à travers le filtre déformant de la mémoire. Le rythme est lent, assumé, ponctué de ces fameux « mā » : ces cases silencieuses où rien ne se passe et où tout se dit. On pense évidemment à Ozu et ses plans de coupe, à Voyage à Tokyo ou Printemps tardif, dans cette façon de laisser l'émotion monter par soustraction plutôt que par accumulation. Au cinéma, le postulat rappelle aussi Peggy Sue s'est mariée de Coppola, mais là où Coppola jouait sur la comédie et le vertige pop, Taniguchi reste dans la retenue, presque la pudeur. L'édition française, adaptée par Frédéric Boilet (qui était un ami de Taniguchi et a passé plus d'un an et demi à retoucher chaque planche pour que le sens de lecture occidental paraisse naturel), se lit d'ailleurs de gauche à droite, ce qui en fait une porte d'entrée idéale pour quiconque n'a jamais ouvert un manga. L'origine de l'histoire est elle-même touchante : Taniguchi a confié que tout était né d'un rêve dans lequel il retournait dans son enfance et réussissait enfin à déclarer sa flamme à la fille dont il était amoureux au collège. De ce fantasme nocturne, il a tiré une méditation sur le temps, la filiation et le pardon qui dépasse largement le simple pitch « voyage dans le passé ».
Cela dit, soyons honnête : ce n'est pas un manga parfait. Le rythme contemplatif, qui fait tout le charme de l'œuvre, finit par tourner un peu à vide sur certains passages du second tome, comme si Taniguchi étirait la mélancolie au-delà du nécessaire. La dimension fantastique du prémisse est volontairement laissée de côté (ce n'est qu'un prétexte, pas un sujet) et ceux qui espèrent une mécanique temporelle à la Steins;Gate resteront sur leur faim. Quant à la résolution du mystère paternel, elle a quelque chose d'un peu abrupt, presque trop pudique pour son propre bien : on comprend la logique émotionnelle, mais on aurait aimé que le récit creuse davantage les motivations du père plutôt que de les laisser en demi-teinte. Ce sont des réserves mineures face à la puissance d'ensemble, mais elles empêchent l'œuvre d'atteindre les sommets absolus d'un Sommet des dieux, que je considère comme le chef-d'œuvre de Taniguchi.
Ce qui reste, une fois le livre refermé, c'est un sentiment tenace de nostalgie lucide ; pas la nostalgie béate du « c'était mieux avant », mais celle, plus âpre, qui consiste à regarder le passé avec des yeux d'adulte et à accepter que certaines choses ne pouvaient pas être autrement. Quartier lointain reste, vingt-trois ans après sa publication, une œuvre à part dans le paysage manga : un récit qui ne ressemble à rien d'autre, porté par un auteur qui avait compris que la vraie puissance narrative ne réside pas dans ce qu'on montre, mais dans ce qu'on tait.
L'histoire tient sur un postulat qu'on a tous fantasmé un soir de vague à l'âme : et si on pouvait revenir en arrière ? Hiroshi Nakahara, cadre tokyoïte de 48 ans, rentrant d'un énième déplacement professionnel la gueule de bois en bandoulière, se trompe de train. Il atterrit à Kurayoshi, la ville de son enfance, se recueille sur la tombe de sa mère, et perd connaissance. Au réveil, il a 14 ans. Son corps, ses parents, ses camarades de classe, tout est là, intact, comme une maquette reconstituée à l'identique ; sauf que dans sa tête, il a toujours 48 ans de vécu, de regrets et de lucidité. La question qui irrigue les quelque 400 pages du diptyque n'est pas tant « peut-il changer le passé ? » que « comment regarde-t-on ses parents quand on est soi-même devenu adulte ? ». Car au-dessus de cette adolescence retrouvée plane une ombre : dans quelques mois, le père d'Hiroshi va disparaître sans explication, brisant le foyer pour de bon. Le garçon-dans-un-homme (ou l'inverse) va tenter de comprendre, de déchiffrer les signaux que le gamin de 14 ans n'avait pas su lire à l'époque : les silences du père, les sourires trop appliqués de la mère, le poids d'un couple qui se délite derrière les portes closes. Le personnage de Tomoko, la jeune fille dont Hiroshi n'avait jamais osé s'approcher dans sa première vie, apporte un contrepoint plus léger : l'adulte piégé dans son corps de collégien se retrouve à gérer un premier amour avec une assurance qui détonne, et ces passages-là sont souvent très drôles, notamment quand il noie son mal-être dans le saké que son corps de 14 ans ne supporte absolument pas.
Ce qui frappe d'abord, c'est la manière dont Taniguchi construit l'atmosphère. Ses décors (les ruelles de Kurayoshi, les salles de classe, les intérieurs domestiques) sont d'une précision presque maniaque, tandis que les visages restent épurés, parfois un peu lisses. Ce déséquilibre volontaire produit un effet étrange : le monde est hyper-réel, mais les gens qui l'habitent gardent une part d'opacité, comme si on les voyait à travers le filtre déformant de la mémoire. Le rythme est lent, assumé, ponctué de ces fameux « mā » : ces cases silencieuses où rien ne se passe et où tout se dit. On pense évidemment à Ozu et ses plans de coupe, à Voyage à Tokyo ou Printemps tardif, dans cette façon de laisser l'émotion monter par soustraction plutôt que par accumulation. Au cinéma, le postulat rappelle aussi Peggy Sue s'est mariée de Coppola, mais là où Coppola jouait sur la comédie et le vertige pop, Taniguchi reste dans la retenue, presque la pudeur. L'édition française, adaptée par Frédéric Boilet (qui était un ami de Taniguchi et a passé plus d'un an et demi à retoucher chaque planche pour que le sens de lecture occidental paraisse naturel), se lit d'ailleurs de gauche à droite, ce qui en fait une porte d'entrée idéale pour quiconque n'a jamais ouvert un manga. L'origine de l'histoire est elle-même touchante : Taniguchi a confié que tout était né d'un rêve dans lequel il retournait dans son enfance et réussissait enfin à déclarer sa flamme à la fille dont il était amoureux au collège. De ce fantasme nocturne, il a tiré une méditation sur le temps, la filiation et le pardon qui dépasse largement le simple pitch « voyage dans le passé ».
Cela dit, soyons honnête : ce n'est pas un manga parfait. Le rythme contemplatif, qui fait tout le charme de l'œuvre, finit par tourner un peu à vide sur certains passages du second tome, comme si Taniguchi étirait la mélancolie au-delà du nécessaire. La dimension fantastique du prémisse est volontairement laissée de côté (ce n'est qu'un prétexte, pas un sujet) et ceux qui espèrent une mécanique temporelle à la Steins;Gate resteront sur leur faim. Quant à la résolution du mystère paternel, elle a quelque chose d'un peu abrupt, presque trop pudique pour son propre bien : on comprend la logique émotionnelle, mais on aurait aimé que le récit creuse davantage les motivations du père plutôt que de les laisser en demi-teinte. Ce sont des réserves mineures face à la puissance d'ensemble, mais elles empêchent l'œuvre d'atteindre les sommets absolus d'un Sommet des dieux, que je considère comme le chef-d'œuvre de Taniguchi.
Ce qui reste, une fois le livre refermé, c'est un sentiment tenace de nostalgie lucide ; pas la nostalgie béate du « c'était mieux avant », mais celle, plus âpre, qui consiste à regarder le passé avec des yeux d'adulte et à accepter que certaines choses ne pouvaient pas être autrement. Quartier lointain reste, vingt-trois ans après sa publication, une œuvre à part dans le paysage manga : un récit qui ne ressemble à rien d'autre, porté par un auteur qui avait compris que la vraie puissance narrative ne réside pas dans ce qu'on montre, mais dans ce qu'on tait.
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