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· Julien   Lepage

Oh-Roh den
Buronson et Kentarō Miura
2008

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Illustration de critique : Oh-Roh den
La deuxième collaboration de Buronson et Kentarō Miura n'avait pas laissé un souvenir impérissable. Japan, leur premier essai commun paru au début des années 90, était franchement raté : un paradoxe temporel vers le futur aussi mal ficelé qu'un colis expédié à la mauvaise adresse. Alors quand Glénat a annoncé la sortie française du diptyque Oh-Roh / Oh-Roh Den, il fallait une certaine dose d'optimisme — ou de masochisme — pour s'y aventurer. Sauf que cette fois, le duo corrige le tir. Un peu.

Pour contextualiser : en 1990, date de publication originale au Japon dans le magazine Young animal de Hakusensha, Miura est encore un parfait inconnu. C'est Buronson, scénariste star de Hokuto no Ken (alias Ken le Survivant chez nous), qui lui donne sa chance. Berserk vient à peine de démarrer sa prépublication. On est donc bien face à une œuvre de jeunesse ; ce que les lecteurs francophones qui la découvrent en 2008 ont tendance à oublier en comparant le trait aux planches actuelles du maître.

Oh-Roh Den fait directement suite au premier volume. Kenbo Iba, champion de kendo catapulté au XIIIe siècle, a pris la place de Gengis Khan pour ne pas perturber le cours de l'Histoire. Dans ce second volet, il élève le jeune Qubilai — le futur Kubilai Khan — pour en faire un digne successeur, tout en sachant pertinemment la date de sa propre mort à venir. C'est là que réside la seule vraie tension dramatique du récit : cet homme condamné, conscient de son destin, qui joue néanmoins le jeu jusqu'au bout. La mécanique rappelle étrangement Voici l'Homme de Michael Moorcock, ce roman de SF où un voyageur temporel finit par « être » Jésus de Nazareth : même vertige identitaire, même acceptation tragique. Coïncidence ou inspiration ? Buronson n'a jamais répondu à la question.

Mais voilà que débarque un antagoniste supplémentaire : un commandant militaire moderne qui s'engouffre dans la faille temporelle avec tanks et fusils d'assaut, décidé à réécrire l'Histoire à son profit. Ce n'est plus seulement un récit d'identité usurpée, c'est un face-à-face sabre contre mitrailleuse, ce genre de confrontation anachronique qu'on retrouve dans les séries B les plus assumées. Sur le papier, ça a de la gueule. À l'écran — enfin, sur la page — c'est expédié à une vitesse qui laisse un peu pantois. Les batailles, pourtant central dans la proposition, sont sacrifiées sur l'autel du rythme. Buronson va à l'essentiel, certes, mais on reste avec ce sentiment désagréable d'un potentiel gâché, d'une épopée mongole qu'on n'a vue que par la fenêtre d'un train en marche.

Côté graphisme, soyons honnêtes : ça date. Pas au sens insultant du terme — Miura a déjà un coup de pinceau ambitieux, des visages expressifs, des décors soignés — mais le tramage maladroit, le découpage parfois trop sage, trahissent un auteur encore en rodage. Comparer ce trait à celui du Berserk de 2008 serait aussi injuste que de comparer le Alien de Ridley Scott à ses premiers courts-métrages. Ce n'est pas le même homme, pas la même époque. La qualité est là, l'excellence viendra plus tard.

Ce qui fonctionne réellement, c'est l'arc de Qubilai. Voir ce gamin frêle et lettré se forger sous la tutelle d'un père adoptif qui n'est pas le sien, dans une époque qui n'est pas la sienne, produit quelques scènes touchantes. Le personnage de Benkei, bras droit loyal jusqu'à l'absurde, apporte la chaleur humaine que le récit aurait eu du mal à dégager autrement. En revanche, le personnage féminin — Kyōko, la fiancée d'Iba — reste l'angle mort total de la série. Elle existe pour exister, sans jamais peser sur l'intrigue ou les enjeux. Un fantôme en yukata.

Au final, Oh-Roh Den est un honnête divertissement seinen, ni triomphe ni catastrophe. En deux tomes, le duo Buronson/Miura livre quelque chose de lisible, d'épique par intermittences, et d'intéressant surtout pour qui veut tracer la trajectoire d'un Miura encore en devenir. Les amateurs de Berserk y trouveront quelques résonances — cette violence frontale, ces guerriers qui portent leur mort comme un manteau — mais sans la profondeur ni la densité de la grande œuvre. Une curiosité de bibliographie, une étape, pas une destination.
Ma note57%
Lu le 11 Août 2009


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