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· Julien   Lepage

Encyclopédie des petits moments chiants
Kek
2014

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Illustration de critique : Encyclopédie des petits moments chiants
Trois ans après sa sortie, on croise encore ce petit bouquin dans les rayons, glissé entre deux albums autrement plus sérieux, avec sa couverture colorée qui détonne dans la grisaille des bacs. Kek — de son vrai nom Kévin Nave — est avant tout un développeur web freelance dunkerquois, fan de jeux créatifs et de BD de bric et de broc. C'est Lewis Trondheim, parrain de la collection Shampooing chez Delcourt, qui lui a un jour soufflé la chose la plus libératrice qu'on puisse dire à un auteur autodidacte : pas besoin de savoir bien dessiner pour raconter de bonnes histoires. Conseil appliqué à la lettre. Virginie, une histoire qui sent la colle Cléopâtre avait déjà prouvé que le bonhomme savait tirer parti de ses maladresses graphiques. Cette Encyclopédie des petits moments chiants, compilée depuis son blog Zanorg où elle s'appelait joliment les « Quotichiants », confirme la tendance.

Le principe est d'une simplicité biblique : répertorier tous ces micro-agacements du quotidien que l'on vit, subit, oublie, et que l'on revit aussitôt en les voyant dessinés. Le facteur qui sonne précisément quand on est aux toilettes après l'avoir attendu depuis 8 h du matin. Le ticket de métro qu'on retourne dans tous les sens sans que le composteur daigne réagir. L'envie d'éternuer qui disparaît au dernier moment. La mine de crayon cassée sur toute sa longueur qu'on découvre après avoir taillé la moitié du bâton. Le personnage principal, c'est Kek, silhouette épurée qui encaisse les coups du sort avec une résignation stoïque et une tête de cartoon. L'intrigue, c'est la vie. Rien de plus.

Et ça marche. Franchement, ça marche. La lecture est un enchaînement de petites reconnaissances jubilatoires — « ah mais oui, exactement ça » — qui donnent envie de tendre le livre à la personne la plus proche pour vérifier qu'elle ressent la même chose. C'est d'ailleurs l'une des vertus un peu sournoise du bouquin : il se lit en vingt minutes et se transforme aussitôt en objet à faire circuler. Format poche, 192 pages en noir et blanc, strips de une à cinq cases enchaînés sans séparation : le rythme est aussi fluide qu'un fil d'actualités, et c'est voulu. On est dans la même logique que les Notes de Boulet, le blog-BD érigé en album, la chronique du réel taillée pour l'ère numérique. Sauf que Boulet, pour être honnête, joue dans une autre cour graphiquement et narrativement. Kek le sait très bien, et ça ne l'empêche pas de faire quelque chose de différent, de plus modeste, de plus direct.

Parce que le bémol est là, et autant ne pas l'esquiver : le dessin reste ce qu'il est, c'est-à-dire fonctionnel, spontané, parfois franchement jeté. Ça passe dans le format blog, où le geste rapide fait partie du charme. En album, sur 192 pages, l'œil finit par noter l'absence de progression, de recherche, de surprise visuelle. Le trait ne raconte pas plus que ce qu'il dit ; ce qui, pour ce type d'humour ancré dans la reconnaissance immédiate, suffit à peu près, mais ne laisse pas grand-chose à mâcher une fois le livre refermé. Et le titre lui-même est un chouïa usurpé : une encyclopédie sans index, sans exhaustivité, sans entrées classées, c'est juste un recueil qu'on a trouvé cool d'appeler encyclopédie. Détail, certes, mais le genre « inventaire du monde absurde » a des ancêtres plus solides — Flaubert et son Dictionnaire des idées reçues n'avaient qu'à bien se tenir, mais au moins eux assumaient la forme.

Il reste que pour ce qu'il est — un objet de pur plaisir immédiat, une BD de salle d'attente et de pause déjeuner, un petit concentré d'humanité agacée —, ce premier tome remplit son contrat sans rougir. Ce n'est pas indispensable, ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est honnête, généreux, et souvent drôle. Et dans un monde qui se prend de plus en plus au sérieux, un bouquin qui vous rappelle que tout le monde, absolument tout le monde, a déjà marché en chaussettes dans une flaque d'eau, ça a une valeur. Modeste, mais réelle.
Ma note74%
Lu le 23 Mars 2017


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