Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Electric retard
Sigvatr
2007 – 2010

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Electric retard
Rares sont les bandes dessinées capables de vous faire regretter d'avoir des yeux. Electric retard, webcomic publié entre 2007 et 2010 sur le site éponyme, fait partie de cette catégorie très restreinte d'objets culturels qu'on découvre un peu par accident, un peu par défi, et beaucoup parce qu'un ami douteux vous a envoyé un lien en vous jurant que « c'est trop drôle, tu vas voir ». On ne voit que trop bien, justement.

L'auteur, un certain Eric Vaughn, Australien opérant sous le pseudonyme de Sigvatr, est une curiosité intrigante qui a fait pas mal de bruit sur les Internets ces dernières années, charriant tout un tas de rumeurs folles : autiste ? en prison ? fou ? Passablement dérangé, en tout cas, c'est une certitude. Le bonhomme, qui vivait apparemment à Brisbane et bossait dans une station-service, a commencé par dessiner des horreurs sur les forums de Something awful, dans un fil dédié aux abominations réalisées sous MS Paint. Le succès d'estime — si l'on peut appeler ça ainsi — l'a conduit à lancer son propre site. Il s'est depuis illustré avec le jeu vidéo Muslim massacre en 2008, qui lui a valu une couverture médiatique internationale nettement moins amusée que sa communauté de fans. Le webcomic, lui, a été banni en Allemagne et retiré plusieurs fois par ses hébergeurs successifs, avant de resurgir tel un cadavre mal enterré. Tout un programme.

Côté synopsis, autant prévenir : il n'y en a pas. Electric retard est un recueil de quarante-cinq strips indépendants sans fil conducteur, situés dans la banlieue fictive de Sunny Hills, Wisconsin. Chaque épisode met en scène des Américains moyens confrontés à des situations qui dérapent instantanément dans l'ultra-violence, le gore absurde et à peu près toutes les transgressions imaginables. On croise quelques figures récurrentes, dont le fameux Mr. Brown, tueur en série d'une politesse exquise, ou encore un Hitler géant et nu dont je préfère taire les activités. Le tout est dessiné sur MS Paint avec des couleurs criardes qui évoquent davantage un cahier de coloriage sous acide qu'une quelconque ambition graphique ; et pourtant, il faut reconnaître que les scènes sont étonnamment lisibles. On identifie toujours qui fait quoi à qui, ce qui, vu la nature du contenu, n'est pas forcément un avantage.

On ne ressort pas indemne de la lecture de cette BD chaotique. On rit, parfois — certains strips poussent l'absurde tellement loin qu'un rire nerveux finit par s'échapper, un peu comme devant les passages les plus outranciers d'un Pink Flamingos de John Waters. Le principe du franchissement de ligne façon double-salto arrière fonctionne ponctuellement : quand c'est si excessif que ça en devient irréel, le cerveau choisit le rire plutôt que la sidération. Mais on est surtout choqué. Le problème, c'est que sur quarante-cinq strips, ce mécanisme ne se déclenche peut-être que quatre ou cinq fois. Le reste du temps, Sigvatr empile les provocations comme un gamin qui a découvert qu'on pouvait dire des gros mots et qui ne s'en lasse pas. Si Cyanide & Happiness joue avec le mauvais goût comme un artificier expérimenté, Electric retard se contente de jeter tous les pétards dans le feu en même temps et de regarder ce qui explose. C'est spectaculaire la première fois, nettement moins la dixième.

Il y a quelque chose de fascinant, malgré tout, dans cette liberté créative totale, cette absence absolue de filtre ou d'autocensure. Dans un paysage webcomic qui, même à ses heures les plus trash, conserve généralement un semblant de structure humoristique, Electric retard assume d'être un pur objet de chaos. On pense à Happy tree friends pour le contraste entre esthétique enfantine et violence extrême, ou aux productions les plus sauvages de la culture 4chan de cette époque. Mais là où Happy tree friends construit ses gags avec un vrai sens du timing, Sigvatr fonce dans le mur dès la première case et continue d'accélérer. C'est à la fois sa signature et sa limite : sans progression comique, le choc s'émousse, et il ne reste qu'un malaise diffus mâtiné d'un respect perplexe pour quelqu'un qui ose aller aussi loin sans jamais cligner des yeux. Une expérience, assurément, mais une expérience qu'on ne recommande qu'aux estomacs les plus solides et aux curiosités les plus morbides.
Ma note86%
Lu le 3 Février 2011


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.