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· Julien   Lepage

Rambo
Ted Kotcheff
1982

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Illustration de critique : Rambo
Avant de devenir une image d’Épinal du cinéma d’action testostéroné, un bandeau rouge agité dans la jungle et une mitrailleuse plus bavarde que son propriétaire, Rambo fut d’abord un film sec, triste, presque modeste, réalisé par Ted Kotcheff en 1982. Adapté du roman First Blood de David Morrell, le film arrive dans une Amérique encore encombrée par les fantômes du Viêt Nam, avec Sylvester Stallone dans le rôle de John Rambo, Brian Dennehy dans celui du shérif Will Teasle, et Richard Crenna en colonel Samuel Trautman. Autant dire qu’avant d’être une franchise, un poster de chambre d’ado ou une punchline de comptoir, c’était surtout l’histoire d’un type que son propre pays ne sait plus regarder sans détourner les yeux. Le malentendu autour de Rambo est presque plus célèbre que le film lui-même. Combien de fois a-t-on entendu que “ça pue”, que “c’est un film de bourrins pour les beaufs”, avant de découvrir que l’interlocuteur n’a vu que le troisième volet, voire aucun ? L’erreur est humaine, certes, mais elle devient pénible quand elle se répète avec la régularité d’un vieux moteur diesel. Les suites, surtout Rambo II : La Mission et Rambo III, ont tellement recouvert le premier film de muscles huilés, de patriotisme sous amphétamines et de douilles brûlantes qu’on en oublie à quel point l’original va dans la direction inverse. Ici, Rambo n’est pas encore une arme américaine lâchée sur le monde. C’est une arme américaine revenue au pays, et personne ne sait où la ranger. Le début a quelque chose de presque bucolique, avec cette Amérique de carte postale, ses routes tranquilles, ses montagnes, sa petite ville qui aimerait bien rester ennuyeuse et propre sur elle. Le panneau d’entrée dit “Welcome to Hope”, ce qui est évidemment la plus belle blague du film, puisque l’espoir ne va pas exactement être la spécialité locale. John Rambo, ancien béret vert décoré, cherche un ancien compagnon d’armes. Il apprend qu’il est mort, rongé par les conséquences de la guerre. Il reprend la route, seul, sale, mutique, la tignasse trop longue et le regard trop vide pour entrer dans le décor. À Hope, le shérif Teasle le prend pour un vagabond, un problème potentiel, une poussière sur le vernis municipal. Il le raccompagne hors de la ville. Rambo revient. Le shérif insiste. La police l’arrête, le maltraite, le rase, le douche, le plaque contre les murs. Et là, quelque chose se fissure. Ce n’est plus une garde à vue : c’est un flash-back qui a trouvé un uniforme. Sur le papier, le scénario pourrait sembler idiot : un flic borné, un vétéran instable, une humiliation qui dégénère, et soudain une petite ville devient un champ de bataille. Deux têtes de mule, trois provocations, et c’est parti pour la mini-guerre municipale. Mais c’est justement cette disproportion qui fait la force du film. Rambo fonctionne comme un engrenage absurde où personne ne veut vraiment aller jusqu’au bout, mais où tout le monde pousse quand même la machine. Teasle ne se lève pas le matin en se disant qu’il va martyriser un ancien soldat traumatisé ; il veut préserver son ordre, sa ville, son petit monde. Rambo, lui, ne cherche pas la guerre ; il cherche peut-être seulement un endroit où ne pas être traité comme un déchet. Le drame, c’est que l’un représente une société qui refuse le désordre, et l’autre un désordre que cette même société a fabriqué. C’est là que Ted Kotcheff est plus malin qu’on ne le dit souvent. Comme dans Wake in Fright, il filme une civilisation qui se croit rationnelle, mais dont la couche de peinture saute dès qu’on gratte un peu. Il n’y a pas vraiment de grands monstres, ni de complot, ni de méchant d’opérette. Il y a des hommes qui ont peur, qui se trompent, qui se raidissent, qui confondent autorité et intelligence. Le film n’est pas subtil à chaque seconde, et son dernier tiers prend parfois des raccourcis de cinéma d’action très confortables, mais sa mécanique reste redoutable : plus les autorités veulent ramener Rambo dans le cadre, plus elles prouvent que le cadre est incapable de le contenir. Le personnage de John Rambo est beaucoup plus intéressant que son ombre culturelle. On croit connaître le symbole : le soldat indestructible, le survivant, le couteau, le cri, la boue, la forêt. Mais dans ce premier film, il est surtout un homme cassé. Pas une machine à tuer, justement : dans Rambo, il ne transforme pas la ville en abattoir. La seule mort du film tient davantage de l’accident que du massacre volontaire. Ce détail change tout. On n’est pas devant une fantaisie de vengeance où le héros nettoie l’Amérique à coups de chargeurs. On est devant un ancien enfant-soldat de l’empire, revenu trop vivant d’une guerre que son pays préférerait oublier, et qui découvre que la paix peut être aussi hostile que la jungle. Teasle, de son côté, n’est pas qu’un “mauvais flic” de série B, même si le film le pousse parfois vers cette fonction. Il incarne une Amérique locale, conservatrice, persuadée que l’ordre vaut mieux que la compréhension. Il voit un vagabond là où il devrait voir une ruine humaine. Il voit une menace là où il y a d’abord une détresse. Mais il n’est pas dénué de logique : pour lui, une ville tient parce qu’on empêche les problèmes d’entrer. Sauf que Rambo est précisément un problème national, pas municipal. On ne le chasse pas en voiture comme un chien errant. On ne le nettoie pas avec une douche froide et un rasoir. On ne domestique pas un traumatisme avec un règlement intérieur. Trautman arrive alors comme une figure presque mythologique, moitié supérieur militaire, moitié prêtre venu commenter la créature qu’il a contribué à créer. C’est un personnage fascinant parce qu’il comprend Rambo, mais jamais tout à fait innocemment. Il le plaint, il l’admire, il l’utilise encore. Son fameux avertissement aux policiers — en gros, vous n’êtes pas en train de chasser un homme, vous êtes en train de vous faire chasser par lui — pourrait basculer dans le ridicule complet, et parfois il flirte dangereusement avec. Mais Richard Crenna lui donne cette gravité de vieux militaire qui sait très bien qu’il parle d’un désastre dont il connaît le mode d’emploi. Difficile de ne pas penser, pour les joueurs, à l’influence évidente que ce genre de figure aura sur des personnages comme Roy Campbell dans Metal Gear Solid. Le grand sujet du film, c’est évidemment le retour impossible. L’Amérique a envoyé ses hommes au Viêt Nam, puis s’est bouché le nez quand ils sont revenus abîmés, sales, dépendants, traumatisés, inadaptés à la grande comédie du quotidien. Rambo parle de stress post-traumatique avant que le terme ne soit devenu un passage obligé du commentaire culturel. Il parle aussi de classe, d’apparence, de peur de l’autre. Rambo a une mauvaise coupe, un treillis, une démarche flottante, probablement pas l’odeur d’un rayon lessive. Il suffit de ça pour que l’Amérique propre le classe dans la catégorie des choses à expulser. On pourrait en rire si le film ne montrait pas aussi clairement que cette violence sociale, une fois lancée, trouve très vite des uniformes pour se donner bonne conscience. La mise en scène suit cette logique de dépouillement. La première partie est presque un western inversé : un étranger arrive en ville, sauf qu’il ne vient ni sauver ni conquérir quoi que ce soit. Il voudrait simplement traverser le plan sans être humilié. Puis le film glisse vers le survival, la traque, la forêt, la boue, la verticalité des falaises, les chiens, l’hélicoptère, les corps qui tombent et les nerfs qui lâchent. La photographie d’Andrew Laszlo donne aux paysages canadiens une beauté froide, humide, presque indifférente. La nature n’est pas un paradis : c’est le seul endroit où Rambo sait encore lire les règles. En ville, Teasle est la loi ; dehors, c’est lui. La musique de Jerry Goldsmith joue aussi beaucoup dans cette impression étrange d’action mélancolique. Elle a de l’ampleur, parfois presque trop, mais elle évite de transformer chaque scène en fanfare héroïque. Le film avance vers les explosions, les fusillades, les vitrines pulvérisées, la station-service qui part en enfer, mais il ne donne jamais totalement l’impression de s’amuser avec sa propre casse. C’est là que Rambo reste supérieur à une bonne partie de sa descendance : l’action y a du poids, de la sueur, une tristesse. On peut évidemment y voir les prémices du cinéma viril des années 80, celui qui mènera à Commando, Predator ou aux suites de la saga, mais le premier film garde un pied dans le cinéma américain post-Viêt Nam, pas si loin de Taxi Driver, Rolling Thunder ou Voyage au bout de l’enfer. La différence, c’est qu’ici le traumatisme porte un couteau plus vendeur. Tout n’est pas parfait pour autant. Le film a parfois la main lourde, notamment dans sa dernière ligne droite, quand la ville devient un décor de défouloir et que la symbolique se met à hurler avec les sirènes. La confession finale, célèbre et réellement touchante, est à la fois la clé émotionnelle du film et son moment le plus appuyé. On sent que Rambo veut s’assurer que tout le monde a bien compris le sujet : ce n’était pas seulement un type torse nu qui faisait des pièges dans les bois, c’était une victime qui n’avait plus les mots. Cette scène fonctionne grâce à l’interprétation, mais sur le plan de l’écriture, elle dit parfois trop frontalement ce que le film avait très bien su faire sentir jusque-là. C’est poignant, oui, mais un peu démonstratif. Comme si le film, après avoir parlé par le corps, la fuite et la peur, se sentait obligé de déposer un dossier explicatif sur le bureau. Côté acteurs, Sylvester Stallone est la vraie bonne surprise pour qui ne connaîtrait de lui que ses grimaces de dur à cuire et ses grandes heures de statue vivante. Six ans après Rocky, il retrouve un rôle qui repose autant sur le corps que sur la blessure intime. Il parle peu, encaisse beaucoup, avance comme une bête traquée, mais laisse constamment passer quelque chose d’enfantin et de ravagé. Il est crédible quand il se bat, mais surtout quand il craque. Et c’est là que le film tient : beaucoup d’acteurs auraient joué Rambo en mode surhomme contrarié ; Sylvester Stallone le joue comme un homme qui ne sait plus comment redevenir humain. Face à lui, Brian Dennehy est excellent en shérif obtus, massif, sûr de sa légitimité, mais pas idiot pour autant. Il apporte à Teasle une présence très concrète, presque terrienne, qui évite au personnage de n’être qu’un petit chef sadique. Richard Crenna, lui, hérite d’un rôle plus fonctionnel, mais il en fait quelque chose d’iconique : voix calme, regard dur, mélange de compassion et de froideur militaire. Anecdote intéressante, Kirk Douglas devait initialement jouer Trautman, avant de quitter le projet, notamment autour de désaccords sur le personnage et la fin. Le film y a probablement gagné en sobriété : Richard Crenna ne cherche pas à voler la scène, il l’encadre. Ce qui frappe en revoyant Rambo en 2023, c’est donc moins son statut culte que l’écart entre ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’imaginaire collectif. Oui, c’est parfois bourrin. Oui, certaines scènes sentent bon le cinéma d’action des années 80, avec ce mélange de sérieux viril, de cascades franches et de psychologie taillée à la machette. Mais réduire le film à ça, c’est à peu près aussi juste que de résumer Rocky à deux types qui se tapent dessus en short. Rambo est un film d’action solide, mais aussi un drame sur un pays incapable d’assumer ses propres fantômes. Il n’a pas la finesse absolue des grands films post-Viêt Nam, il n’a pas non plus totalement échappé à la mythologie qu’il allait engendrer, mais il conserve une puissance réelle, une douleur sincère, et une dernière demi-heure qui, malgré ses excès, continue de serrer quelque chose. Alors oui, il faut le revoir avant de le juger. Pas forcément pour crier au chef-d’œuvre incompris, parce que le film a ses facilités, ses gros sabots et son aura un peu générationnelle. Mais pour lui rendre justice. Le premier Rambo n’est pas seulement le brouillon noble d’une saga devenue beaucoup plus binaire ; c’est une œuvre à part entière, tendue, triste, efficace, qui parle autant de violence que de solitude. À prolonger, si l’on veut rester dans les vétérans fissurés, avec Taxi Driver, Rolling Thunder ou Voyage au bout de l’enfer. Et à revoir surtout pour se rappeler qu’avant de devenir une caricature, John Rambo fut d’abord un homme qui voulait qu’on le laisse tranquille. Ce qui, visiblement, était déjà beaucoup trop demander.
Ma note76%
Vu le 5 Janvier 2023


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