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· Julien   Lepage

Total recall : mémoires programmées
Len Wiseman
2012

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Illustration de critique : Total recall : mémoires programmées
Certains films existent sans qu'on sache trop pourquoi. Ils ne sont ni totalement honteux, ni vraiment indispensables, et on finit par se demander si quelqu'un, quelque part, a réellement eu envie qu'ils existent. Total recall : mémoires programmées fait partie de ceux-là. Réalisé en 2012 par Len Wiseman, et porté par Colin Farrell, Kate Beckinsale et Jessica Biel, ce remake (pardon, cette « nouvelle adaptation ») du classique de Paul Verhoeven s'est donné pour mission d'exister en s'éloignant du matériau original de Philip K. Dick. Enfin, s'éloigner… c'est un bien grand mot. Disons qu'il a surtout décidé de se tenir à une distance respectable de ce qui faisait la saveur du film de 1990, pour foncer droit dans un mur de fonds verts et de poursuites numériques dénuées de toute âme.

L'histoire, en apparence, reste la même : Douglas Quaid, ouvrier dans une société où la routine est une torture, rêve d'une vie plus trépidante. Il entend parler d'une entreprise, Rekall, capable d'implanter de faux souvenirs, et se dit qu'un petit trip dans la peau d'un agent secret ne serait pas de refus. Manque de bol, l'opération tourne au vinaigre et il se retrouve pourchassé par la police, sa propre femme et une horde de figurants énervés. Dès lors, s'engage une course effrénée où la question centrale du récit — rêve ou réalité ? — est traitée avec la subtilité d'un éléphant sous amphétamines. Là où Verhoeven jouait habilement avec l'ambiguïté du récit, Wiseman se contente de l'évacuer rapidement, de peur que son public ne se pose trop de questions et ne rate une scène d'action.

Le scénario avance alors au pas de charge, expédiant tout ce qui pourrait ralentir la cadence. Les enjeux politiques sont survolés, les personnages à peine esquissés, et les dialogues, aussi fonctionnels qu'un manuel d'assemblage IKEA, ne servent qu'à meubler entre deux fusillades. Et il y en a, des fusillades. Beaucoup. Un peu comme si quelqu'un s'était dit que le problème du Total recall de 1990, c'était qu'il y avait trop d'histoire et pas assez de « pan pan boum boum ». On traverse donc un univers grisâtre et impersonnel, où l'action est omniprésente mais jamais réellement marquante.

Les personnages, parlons-en. Quaid, incarné par Colin Farrell, est aussi impliqué dans son aventure qu'un type cherchant un tube de dentifrice au supermarché. Kate Beckinsale joue le rôle de l'épouse traîtresse avec un enthousiasme qui trahit un peu trop qu'elle est là pour une raison évidente : elle est mariée au réalisateur. Et Jessica Biel… est là. Vraiment, elle est là. Mais difficile de dire si son personnage existe vraiment tant elle semble servir uniquement de copilote à l'intrigue. Même Bryan Cranston, d'ordinaire impeccable, hérite du méchant le plus fade qu'on ait vu depuis longtemps. Un méchant qu'on oublie instantanément, probablement parce qu'il ne représente aucune menace crédible et qu'il disparaît dans un climax aussi expédié qu'un mail d'excuse mal rédigé.

Le film tente bien de raconter quelque chose sur le contrôle, l'identité, et la nature de la réalité, mais il le fait avec la finesse d'un blockbuster qui coche mécaniquement toutes les cases du cahier des charges hollywoodien. L'univers dystopique qu'il propose manque cruellement d'épaisseur. Là où Verhoeven nous livrait un monde à la fois grotesque et fascinant, Wiseman nous sert une soupe insipide, mélange de décors inspirés de Blade runner et de gadgets volés à Minority report, sans jamais parvenir à donner à son monde une réelle identité.

Visuellement, c'est l'un des plus gros problèmes du film. On nous balance des effets spéciaux à la pelle, des hologrammes en pagaille et des immeubles vertigineux, mais rien de tout ça n'a de personnalité. La photographie est terne, désaturée, comme si quelqu'un avait baissé la luminosité pour masquer le manque d'inspiration. La réalisation de Wiseman est au mieux fonctionnelle, au pire monotone, et l'action, bien qu'omniprésente, manque de lisibilité. Tout cela donne au film une impression de fadeur totale, comme si le futur qu'il nous montrait était un simple arrière-plan généré par un ordinateur fatigué.

Le casting, pourtant, aurait pu sauver les meubles. Colin Farrell est un acteur solide, capable de nuances, mais ici, il semble errer sans conviction. Kate Beckinsale, qui joue plus ou moins le rôle tenu par Michael Ironside dans la version de 1990, s'en sort mieux dans l'action, mais son personnage manque tellement de profondeur qu'elle finit par se réduire à une caricature de femme fatale invincible. Jessica Biel, quant à elle, ne laisse quasiment aucun souvenir. Bryan Cranston, pourtant excellent ailleurs, n'a rien à défendre ici. Et John Cho, qu'on aurait aimé voir plus souvent, disparaît après quelques scènes anecdotiques.

Reste une question : pourquoi ce film ? Qu'apporte-t-il à l'histoire originale, ou même à l'adaptation de 1990 ? Pas grand-chose. Il retire Mars, il retire l'humour noir, il retire la violence excessive et le côté grotesque qui faisaient le charme du film de Verhoeven, et il ne propose rien en échange, si ce n'est une succession d'explosions et de courses-poursuites qui finissent par toutes se ressembler. C'est un blockbuster typique du début des années 2010 : formaté, lisse, oubliable.

Bien sûr, tout n'est pas à jeter. L'idée des téléphones intégrés dans la main est sympa (même si elle est sous-exploitée), et il y a bien la mutante aux trois seins, petit clin d'œil au film original qui prouve que quelqu'un, quelque part, a au moins vu l'original. Mais ce n'est pas suffisant. Un bon remake doit avoir une raison d'être. Total recall : mémoires programmées n'en a pas. Il n'est ni suffisamment intelligent pour rivaliser avec l'original, ni assez fun pour exister par lui-même. Il n'est pas désastreux, juste inutile.

Le vrai problème, c'est que le film de Paul Verhoeven existe déjà, et qu'il fait tout mieux. Alors si l'envie vous prend de voir une bonne adaptation de Souvenirs à vendre, autant revoir l'original. Au moins là, on a Schwarzie, Sharon Stone, du gore, du fun et une ambiance inimitable. Ce remake, lui, finira oublié. Et c'est bien normal.
Ma note26%
Vu le 16 Août 2012


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