Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

More red meat
Max Cannon
1998

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : More red meat
Certains comic strips naissent dans des bureaux climatisés de syndicats de presse new-yorkais, portés par des équipes de gag-men en costume. D'autres germent sur un Macintosh SE à écran noir et blanc de neuf pouces, dans un appartement de Tucson, Arizona, parce qu'un pote a suffisamment harcelé leur créateur pour qu'il finisse par dessiner quelque chose. Red meat appartient résolument à la seconde catégorie. Né en 1989 sous la plume — ou plutôt sous le curseur Adobe Illustrator — de Max Cannon, le strip s'est d'abord glissé dans les pages de l'Arizona daily wildcat, le journal étudiant de l'Université d'Arizona, alors même que Cannon n'y était plus inscrit. Il a ensuite colonisé une soixantaine d'hebdomadaires alternatifs américains et, dès novembre 1996, le web… ce qui en fait l'un des plus vieux webcomics de l'histoire. More red meat, publié en 1998 chez St. Martin's Griffin, est le deuxième recueil de strips tirés de cette série, un an après un premier volume qui avait raflé un Firecracker Alternative Book Award dans la catégorie « Special Recognition/Wildcard ». Cannon est à la fois scénariste, dessinateur et unique maître à bord de son univers, un type né en Angleterre dans une famille de l'US Air Force — son père pilotait des B-52 — avant de poser ses valises en Arizona à quinze ans. Autant dire que l'Amérique profonde, il la connaît de l'intérieur, et ça se sent.

Le principe de Red Meat est d'une simplicité trompeuse : trois cases, des personnages quasi immobiles d'un panneau à l'autre, un décor inexistant — littéralement un vide monochrome — et un texte qui fait tout le boulot. Cannon a toujours revendiqué un style visuel situé quelque part entre le clip art et le minimalisme radical, des silhouettes rétro années cinquante figées comme des figurines de catalogue Sears. Le dessin ne bouge pas, mais les dialogues, eux, mordent. On retrouve dans ce deuxième recueil les piliers du casting : Milkman Dan, laitier sadique et alcoolique qui martyrise la petite Karen, sa némésis de quartier ; Bug-Eyed Earl, dément aux yeux exorbités qui débite des anecdotes d'une absurdité poisseuse ; Ted Johnson, père de famille américain modèle en apparence, fétichiste notoire en réalité, inspiré — Cannon l'a confirmé — de son propre père. Sa femme n'existe que sous forme de bulles de dialogue hors-champ, ce qui en dit long sur la vision du couple dans cet univers. More red meat introduit aussi de nouvelles têtes : Johnny Lemonhead, un type affublé d'un citron géant en guise de crâne, Jacques Oiseux, biologiste marin sadique, ou Walker, barbier mentalement instable : comme si le casting initial manquait de sociopathes.

Il n'y a pas de trame narrative à proprement parler. Chaque strip est une capsule autonome, une petite bombe à fragmentation humoristique qui explose en trois temps. Le plaisir vient du rythme, de la montée en puissance d'un dialogue apparemment anodin vers une chute qui oscille entre le malaise pur et le fou rire libérateur. C'est un humour qui rappelle par moments ce que fait Todd Solondz au cinéma dans Happiness, sorti la même année d'ailleurs : cette capacité à vous faire rire de choses dont vous savez pertinemment que vous ne devriez pas rire, et à vous laisser ensuite seul avec votre conscience. On pense aussi, dans le registre BD, au Life in Hell de Matt Groening, qui a d'ailleurs couvert Cannon d'éloges sur la quatrième de couverture. Le lien de parenté est évident : même minimalisme graphique volontaire, même goût pour le malaise domestique, même diffusion via la presse alternative. Sauf que là où Groening gardait une forme de tendresse résiduelle pour ses lapins dépressifs, Cannon semble avoir brûlé ce dernier pont vers l'empathie avec un sourire en coin.

Et pourtant, malgré tout ce que ce recueil a de jouissif par éclats, la lecture d'une traite révèle les coutures du format. Le problème n'est pas que l'humour soit trop noir — il l'est, magnifiquement — mais que la mécanique finit par se voir. Quand on enchaîne cent pages de strips conçus pour être consommés un par semaine dans un hebdo alternatif, la répétitivité visuelle, qui est un choix esthétique en soi, se transforme en monotonie. Les personnages sont strictement identiques d'une case à l'autre, d'un strip à l'autre, parfois sur vingt pages d'affilée. C'est voulu, c'est conceptuel, mais au bout d'un moment, l'œil réclame autre chose et ne reçoit rien. Certaines chutes, aussi, tombent dans un surréalisme de pure facilité : un non sequitur balancé comme une pirouette quand l'auteur n'a visiblement pas trouvé mieux. Le personnage du prêtre, trop rare pour exister vraiment et trop prévisible quand il apparaît, incarne bien cette limite. Et puis il faut être honnête : en 1998, le contenu de ce recueil était déjà intégralement disponible gratuitement sur redmeat.com, un site qui attirait trente mille visites par semaine ; chiffre considérable pour l'époque. L'objet-livre, dépourvu de bonus ou de contenu exclusif, pose la question de sa propre nécessité.

Ce qui sauve More red meat, et ce qui le rend recommandable malgré ces réserves, c'est l'écriture. Cannon manie la langue anglaise avec une précision de chirurgien sardonique. Chaque « slug line » — ces sous-titres surréalistes qui coiffent chaque strip, du genre « Plastic fruit for a starving nation » ou « Official pace car of the apocalypse » — vaut à elle seule le détour. La galerie de personnages, si elle se répète visuellement, ne s'épuise pas narrativement : Milkman Dan reste une création géniale, un concentré de cruauté ordinaire habillé en figure rassurante des années cinquante, et ses joutes avec la petite Karen produisent certaines des meilleures pages du recueil. On est quelque part entre le Charles Addams du New Yorker et l'esprit des premiers Simpson, ces saisons où Homer n'était pas encore devenu une mascotte inoffensive. Les amateurs d'humour corrosif trouveront aussi leur compte du côté de la Perry bible fellowship de Nicholas Gurewitch, héritier direct de cette veine, ou du Johnny the homicidal maniac de Jhonen Vasquez pour ceux qui aiment leur noirceur encore plus concentrée.

Au final, More red meat est un recueil qui se savoure mieux à petites doses qu'en lecture intégrale, ce qui est à la fois sa nature profonde et sa limite en tant que livre. Cannon a créé un univers singulier, reconnaissable entre mille, porté par une écriture acérée et un sens du timing comique redoutable. Mais le format compilatoire expose les faiblesses que la publication hebdomadaire masquait élégamment : la répétition, l'inégalité des gags, et cette impression diffuse que le concept, aussi brillant soit-il, tourne parfois un peu en rond dans son vide monochrome. Un bon recueil d'un excellent strip : la nuance compte.
Ma note74%
Lu le 2 Août 2021


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.