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· Julien   Lepage

Le répondeur
Fabienne Godet
2025

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Illustration de critique : Le répondeur
Parfois, une bonne idée de départ suffit à faire tenir un film debout, même si la construction autour sent le bois qu'on a déjà beaucoup utilisé. Le répondeur, cinquième long-métrage de Fabienne Godet, sorti en juin 2025, fait partie de ces comédies françaises sympathiques dont on ressort le sourire aux lèvres sans être certain d'avoir vu quelque chose de vraiment mémorable. Le film réunit Denis Podalydès, dans un registre d'écrivain bourgeois légèrement las qui lui va comme un gant, et Salif Cissé, dans le rôle d'un imitateur en galère parisienne. Le principe est tiré du roman éponyme de Luc Blanvillain, publié en 2020 ; ce genre de source littéraire modeste dont l'adaptation cinéma peut aller dans tous les sens, du désastre au petit bijou.

Baptiste, donc, végète dans les loges de petites salles parisiennes à faire des imitations que personne ne retient vraiment. Pierre Chozène, romancier célèbre et chroniquement harcelé par son éditeur, son ex-femme et sa fille, lui propose un marché étrange : se faire passer pour lui au téléphone afin de dégager le terrain et écrire en paix. Baptiste devient ainsi le répondeur de Pierre… au sens littéral. Et l'on se doute, bien sûr, que les choses ne vont pas rester aussi simples : le remplaçant commence à déborder de son cadre, à habiter le personnage, à troubler des eaux qui n'étaient pas si calmes.

Le scénario, coécrit par Fabienne Godet et Claire Barré, ne prend aucun risque narratif qui puisse surprendre le spectateur. Chaque ressort est posé avec soin, mais sans surprise : la confusion des identités, la relation qui dépasse le contrat initial, les conséquences inattendues sur les proches du romancier, la question de savoir qui est vraiment qui. Tout ça est balisé depuis Cyrano de Bergerac, et le film ne fait rien pour s'en émanciper vraiment. Il est convenu. Mais — et c'est là où la nuance s'impose — il est convenu avec efficacité. Le récit avance sans temps morts, les situations sont bien dosées, et l'ensemble ne tombe jamais dans le vaudeville grossier ni dans le drame surjoué. Fabienne Godet a l'élégance de ne pas appuyer sur ses propres effets.

Baptiste est le personnage le mieux écrit, dans le sens où son ambiguïté (homme effacé qui prend de l'épaisseur en empruntant la voix d'un autre) est la plus intéressante à suivre. Pierre, en revanche, reste un peu en retrait de lui-même, comme si le scénario ne savait pas très bien quoi faire de lui une fois qu'il a posé les termes du contrat. Les personnages féminins (la fille, l'ex-femme) sont utiles à l'intrigue sans être développés au-delà de leur fonction. Le film dit des choses sur l'identité, sur la voix comme prolongement de soi, sur la légitimité artistique, mais il les dit avec une discrétion qui frôle parfois l'effacement.

Ces questions d'identité et d'imposteur ont quelque chose de réjouissant sur le papier. Un homme qui vole la voix d'un autre et finit par s'y perdre — ou s'y trouver, c'est selon —, ça touche à des thèmes universels sur la représentation de soi, la relation à l'art, la frontière poreuse entre jouer un rôle et l'être. Le film les frôle sans vraiment les creuser, ce qui lui donne ce parfum de légèreté un peu trop aérienne. On pense parfois à Dans la peau de John Malkovich dans le concept, mais Le répondeur joue dans une cour beaucoup plus sage.

La réalisation de Fabienne Godet est propre, invisible dans le bon et le mauvais sens du terme. Elle sert l'histoire sans jamais la déborder, la photographie d'Éric Blanckaert est agréable sans être marquante, et la musique d'Éric Neveux accompagne sans déranger. Rien ne choque, rien ne subjugue. C'est le genre de mise en scène dont on dit qu'elle est au service des acteurs ; ce qui est vrai, mais qui signifie aussi qu'elle ne prend aucun risque pour son propre compte. Le film a remporté le Prix du public au Festival de Comédie de l'Alpe d'Huez 2025, ce qui est une forme de consécration populaire cohérente avec ce qu'il est : un film aimable, bien reçu, pas bousculant.

Justement, parlons des acteurs. Denis Podalydès est exactement là où on l'attend, dans ce registre de l'intellectuel légèrement dépassé par sa propre vie qu'il maîtrise depuis longtemps… et il le fait bien, sans forcer, avec cette précision dans l'élocution qui lui est propre. Salif Cissé, qu'on avait découvert dans À l'abordage de Guillaume Brac, est attachant, mais son jeu reste approximatif par moments, avec une raideur de débutant que la sympathie naturelle du personnage compense en partie. Sauf que là, on touche au problème fondamental du film : Baptiste est censé être un imitateur de talent. Un vrai. Et c'est précisément ce qu'on ne voit jamais. Pendant deux mois et demi, Salif Cissé a travaillé avec des professionnels du milieu — Michaël Gregorio, Fabian Le Castel, Eklips — pour apprendre à imiter la voix et la gestuelle de Denis Podalydès. Sauf qu'en post-production, Denis Podalydès est revenu doubler toutes les scènes d'imitation. Résultat : on entend Podalydès imiter Podalydès, et on voit Cissé mimer une voix qui n'est pas la sienne. La pirouette technique est compréhensible — difficile d'imiter parfaitement un acteur vivant sans tomber dans la caricature —, mais elle vide le personnage de Baptiste de sa raison d'être. Si l'imitateur n'a pas à imiter, qu'est-ce qui justifie de caster un imitateur ? La question reste sans réponse, et c'est un vrai manque à l'horizon du film.

Au bout du compte, Le répondeur est exactement ce qu'il annonce être : une comédie française honnête, bien ficelée, qui fait son travail sans chercher à en faire plus. On y passe un moment plaisant, on sourit régulièrement, et on repart sans trop y repenser le lendemain.
Ma note67%
Vu le 10 Avril 2026


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