La révolution des fourmis
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Trois ans après Les thanatonautes, son escapade dans l'au-delà, Bernard Werber revient en 1996 boucler ce qui l'a rendu célèbre : la trilogie des fourmis, entamée en 1991 avec un premier tome qui avait fait l'effet d'une petite bombe dans le paysage de la SF française. La révolution des fourmis est donc le troisième et dernier volet : le livre de la « coopération », après le contact et la confrontation. Autant le dire d'emblée : c'est aussi le moins bon des trois, et il porte avec lui tous les défauts que le succès commercial autorise quand plus personne n'ose dire non à l'auteur.
L'intrigue suit deux héroïnes en parallèle, selon la mécanique désormais bien rodée de Werber. D'un côté, Julie Pinson, lycéenne rebelle qui trouve une mystérieuse valise en forêt de Fontainebleau et finit par entraîner une bande de sept camarades dans une révolution pacifiste menée depuis les murs d'un lycée occupé. De l'autre, 103e, la fourmi exploratrice qu'on suit depuis le début de la saga, toujours en quête de communication avec les « Doigts » — nous, les humains — et dont le périple initiatique reste, de loin, la partie la plus captivante du roman. Les deux récits sont entrecoupés comme à l'accoutumée des pages de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu, testament fictif d'Edmond Wells, qui dispense ses anecdotes sur les révolutions de l'Histoire avec un plaisir communicatif.
Le problème, c'est que le livre est profondément inégal, et la fracture passe exactement à la frontière entre les deux univers. Tout ce qui concerne les fourmis fonctionne encore très bien. Le regard que 103e pose sur notre monde reste une idée narrative brillante : voir les humains comme des « Doigts » géants potentiellement divins ou monstrueux, observer nos technologies avec une stupéfaction mêlée de crainte, c'est le meilleur Werber : celui qui force à changer de perspective sans prévenir. La fourmi qui découvre le feu, la roue, l'amour ou l'humour, ça marche toujours. Il faut lui reconnaître ça.
Mais dès qu'on revient du côté des humains, le soufflé retombe. La révolution menée par Julie et ses six acolytes (pensés comme les sept nains de Blanche-Neige, ce que l'auteur se croit obligé d'expliciter sur cinq pages) manque cruellement de chair et de crédibilité. Les personnages sont étiquetés avant même d'exister : voilà le colérique, voilà le mélancolique, voilà la musicienne. Les dialogues sonnent faux, les situations frôlent l'absurde logistique : un lycée transformé en utopie autarcique en quelques jours, de l'hydromel fabriqué en un quart d'heure, un logiciel révolutionnaire codé dans la nuit… et le procès final, censé être le climax de toute la saga, tourne au grand-guignol naïf. On y voit des fourmis et des humains se défier en duels de compétences devant un tribunal, ce qui aurait pu être génial dans les mains d'un Terry Pratchett, mais qui ressemble ici davantage à une utopie de colo de vacances.
C'est d'ailleurs l'écueil central du livre : Werber a voulu écrire un manifeste pour une humanité meilleure, pacifiste, collective, réconciliée avec le vivant. L'intention est louable, et avec le recul de 2020, on peut même saluer le fait qu'il ait sonné l'alarme sur le consumérisme et l'individualisme bien avant que ce soit la moindre tendance. Mais la démonstration est si appuyée, si dénuée d'ambiguïté, que la fiction s'efface derrière le tract. Il y a quelque chose d'un peu condescendant dans cette façon de construire un monde où les gentils sont très gentils et les méchants sont des sadiques sans profondeur psychologique ; à l'image de Gonzague, antagoniste de service dont le passage du premier de la classe au psychopathe se fait en quelques pages sans la moindre nuance.
Reste que Werber est un conteur. La mécanique des chapitres courts, des rebondissements calibrés, du va-et-vient entre les deux mondes : ça fonctionne encore comme un moteur bien rodé, même si on commence à en entendre les grincements. On ne peut pas lui enlever ça : le livre se lit, et pour beaucoup de lecteurs découverts à l'adolescence, il constitue une porte d'entrée vers la réflexion philosophique et la biologie qui n'a rien d'anodin.
La révolution des fourmis n'est pas un mauvais livre. C'est un livre à moitié réussi, ce qui est peut-être plus frustrant encore. La partie myrmécéenne justifie qu'on aille jusqu'au bout, la conclusion de la saga de 103e est sincère et touchante, et l'idée générale (deux civilisations qui apprennent enfin à coexister) reste belle. Mais la révolution humaine, celle qui donne son titre au roman, est précisément la plus faible des deux histoires. Il y a quelque chose d'un peu ironique là-dedans.
L'intrigue suit deux héroïnes en parallèle, selon la mécanique désormais bien rodée de Werber. D'un côté, Julie Pinson, lycéenne rebelle qui trouve une mystérieuse valise en forêt de Fontainebleau et finit par entraîner une bande de sept camarades dans une révolution pacifiste menée depuis les murs d'un lycée occupé. De l'autre, 103e, la fourmi exploratrice qu'on suit depuis le début de la saga, toujours en quête de communication avec les « Doigts » — nous, les humains — et dont le périple initiatique reste, de loin, la partie la plus captivante du roman. Les deux récits sont entrecoupés comme à l'accoutumée des pages de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu, testament fictif d'Edmond Wells, qui dispense ses anecdotes sur les révolutions de l'Histoire avec un plaisir communicatif.
Le problème, c'est que le livre est profondément inégal, et la fracture passe exactement à la frontière entre les deux univers. Tout ce qui concerne les fourmis fonctionne encore très bien. Le regard que 103e pose sur notre monde reste une idée narrative brillante : voir les humains comme des « Doigts » géants potentiellement divins ou monstrueux, observer nos technologies avec une stupéfaction mêlée de crainte, c'est le meilleur Werber : celui qui force à changer de perspective sans prévenir. La fourmi qui découvre le feu, la roue, l'amour ou l'humour, ça marche toujours. Il faut lui reconnaître ça.
Mais dès qu'on revient du côté des humains, le soufflé retombe. La révolution menée par Julie et ses six acolytes (pensés comme les sept nains de Blanche-Neige, ce que l'auteur se croit obligé d'expliciter sur cinq pages) manque cruellement de chair et de crédibilité. Les personnages sont étiquetés avant même d'exister : voilà le colérique, voilà le mélancolique, voilà la musicienne. Les dialogues sonnent faux, les situations frôlent l'absurde logistique : un lycée transformé en utopie autarcique en quelques jours, de l'hydromel fabriqué en un quart d'heure, un logiciel révolutionnaire codé dans la nuit… et le procès final, censé être le climax de toute la saga, tourne au grand-guignol naïf. On y voit des fourmis et des humains se défier en duels de compétences devant un tribunal, ce qui aurait pu être génial dans les mains d'un Terry Pratchett, mais qui ressemble ici davantage à une utopie de colo de vacances.
C'est d'ailleurs l'écueil central du livre : Werber a voulu écrire un manifeste pour une humanité meilleure, pacifiste, collective, réconciliée avec le vivant. L'intention est louable, et avec le recul de 2020, on peut même saluer le fait qu'il ait sonné l'alarme sur le consumérisme et l'individualisme bien avant que ce soit la moindre tendance. Mais la démonstration est si appuyée, si dénuée d'ambiguïté, que la fiction s'efface derrière le tract. Il y a quelque chose d'un peu condescendant dans cette façon de construire un monde où les gentils sont très gentils et les méchants sont des sadiques sans profondeur psychologique ; à l'image de Gonzague, antagoniste de service dont le passage du premier de la classe au psychopathe se fait en quelques pages sans la moindre nuance.
Reste que Werber est un conteur. La mécanique des chapitres courts, des rebondissements calibrés, du va-et-vient entre les deux mondes : ça fonctionne encore comme un moteur bien rodé, même si on commence à en entendre les grincements. On ne peut pas lui enlever ça : le livre se lit, et pour beaucoup de lecteurs découverts à l'adolescence, il constitue une porte d'entrée vers la réflexion philosophique et la biologie qui n'a rien d'anodin.
La révolution des fourmis n'est pas un mauvais livre. C'est un livre à moitié réussi, ce qui est peut-être plus frustrant encore. La partie myrmécéenne justifie qu'on aille jusqu'au bout, la conclusion de la saga de 103e est sincère et touchante, et l'idée générale (deux civilisations qui apprennent enfin à coexister) reste belle. Mais la révolution humaine, celle qui donne son titre au roman, est précisément la plus faible des deux histoires. Il y a quelque chose d'un peu ironique là-dedans.
Ma note55%
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