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· Julien   Lepage

Risk
Albert Lamorisse
1957

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Illustration de critique : Risk
L'idée a quelque chose de délicieusement paradoxal : confier à un poète de l'image et de l'enfance le soin d'imaginer un jeu de conquête mondiale. Albert Lamorisse, cinéaste célébré pour Le ballon rouge et Crin-Blanc, met pourtant au point en 1957 un plateau où l'on s'étripe pour l'Alaska et où l'Australie devient un bunker obsessionnel. À l'origine baptisé La conquête du monde, le jeu traverse l'Atlantique, se simplifie, se standardise, et devient ce monument familier qu'on ressort lors des longues soirées d'hiver. On raconte que Lamorisse voyait surtout là un terrain d'expérimentation ludique, presqu'abstrait, davantage qu'un manifeste belliciste ; difficile de ne pas sourire devant cette naïveté quand on observe ce que ses dés ont provoqué autour des tables familiales pendant plus d'un demi-siècle.

Le principe tient en peu de choses, et c'est sans doute là une partie de sa force. Une carte du monde découpée en territoires, des armées miniatures, des dés pour arbitrer la violence, et un objectif clair : dominer, ou au moins survivre. Chaque tour, on renforce ses positions, on attaque, on espère que le hasard sera clément. Les règles sont élégantes dans leur dépouillement : plus de troupes, plus de chances ; moins de troupes, plus de sueur froide. Les cartes viennent ajouter un soupçon de stratégie opportuniste, récompensant ceux qui savent patienter avant de frapper. Certains y voient un grand échiquier simplifié, d'autres une roulette russe déguisée en planisphère. Le jeu a évolué au fil des éditions, ajoutant des missions secrètes pour éviter les parties interminables, sans jamais trahir ce cœur mécanique brutal et lisible.

C'est justement là que Risk se révèle le plus clivant. Impossible de nier son pouvoir d'absorption : une partie commence, la soirée s'évapore, les alliances se nouent et se défont avec la même mauvaise foi que dans une tragédie antique. On se surprend à citer Le parrain autour de la table, tant les pactes temporaires et les trahisons de dernière minute semblent écrits par Francis Ford Coppola lui-même. Pourtant, le charme se fissure dès que la chance s'acharne. Un mauvais jet de dés peut réduire à néant une stratégie patiemment construite, et certains joueurs n'y verront jamais autre chose qu'une injustice fondamentale. À l'inverse, cette imprévisibilité donne au jeu une tension presque cinématographique, quelque part entre le péplum et le film de guerre des années 1960, où la grandeur naît souvent du chaos.

Avec le recul, Risk n'est ni le sommet de la stratégie pure ni une relique poussiéreuse bonne pour les brocantes. C'est un classique imparfait, parfois frustrant, souvent jubilatoire, qui doit autant à son audace originelle qu'à son incroyable longévité. On lui pardonne ses lourdeurs parce qu'il a ce talent rare : transformer une carte du monde en théâtre de passions humaines, mesquines ou héroïques selon l'humeur du soir. Tout n'y est pas équilibré, tout n'y est pas fin, mais il reste suffisamment de souffle et de malice pour donner envie d'y revenir, en sachant très bien que l'on s'énervera… et qu'on en redemandera.
Ma note76%
Joué le 1 Juin 2009


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