Riders of justice
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Voilà un cinéaste qui n'a pas son pareil pour réunir autour de lui une bande de bras cassés magnifiques. Anders Thomas Jensen, scénariste danois derrière des œuvres aussi savoureusement tordues que Adam's Apples ou Men & Chicken, signe avec Riders of Justice son cinquième long-métrage en vingt ans — et comme à chaque fois, il embarque dans l'aventure son fidèle complice Mads Mikkelsen, accompagné de la clique habituelle : Nikolaj Lie Kaas, Nicolas Bro, et le nouveau venu Lars Brygmann. Une troupe rodée, une recette éprouvée — comédie noire, absurde assumé, curseur moral repoussé dans ses derniers retranchements. Sauf que cette fois, quelque chose a changé. Mads Mikkelsen incarne Markus, militaire danois en poste en Afghanistan, rappelé précipitamment au pays après la mort de sa femme dans un accident de métro. Il rentre pour s'occuper de sa fille adolescente Mathilde, avec la sensibilité d'un char d'assaut — mutique, raide, incapable d'articuler la moindre émotion qui ne soit pas de la répression. C'est alors qu'un rescapé de l'accident, Otto, mathématicien paranoïaque joué par Nikolaj Lie Kaas, débarque avec une théorie : ce n'était pas un accident, mais un attentat soigneusement orchestré. Et pour prouver ça, il a ses algorithmes, ses statistiques, et deux amis aussi inadaptés que lui — un génie informatique agoraphobe et un ex-taulard excentrique. La chasse aux coupables peut commencer. Sur le papier, ça ressemble à un revenge movie de plus — et les premières images, entre désert afghan et Danemark plombé, entretiennent volontiers l'ambiguïté. Mais Jensen n'est pas du genre à tenir ses promesses de façade. Son scénario est malin, construit avec soin, articulé autour d'une idée philosophique qu'il ne lâche jamais : le hasard existe-t-il vraiment, ou ne sommes-nous que des joueurs d'échecs convaincus de maîtriser des combinaisons qui nous dépassent ? La question est posée avec la subtilité d'une hache, mais elle est posée. Et honnêtement, quand c'est aussi bien ficelé dans sa mécanique narrative — rebondissements, twist central audacieux, chaque personnage avec sa propre trajectoire bouclée —, on lui pardonne volontiers ses grosses ficelles, ses coïncidences too much et ses fusillades qui tiennent plus du ballet de cartoon que du réalisme. Ce n'est clairement pas pour la vraisemblance qu'on est là. Car l'intelligence du film ne réside pas dans son intrigue, mais dans ses personnages. Jensen construit une galerie de têtes fêlées d'une richesse rare, sans jamais forcer le trait jusqu'à la caricature pure. Markus le militaire taiseux et bas du front côtoie Otto le nerd traumatisé, son collègue Lennart grand gueule et cabossé, et Emmenthaler le génie asocial — tous portent leurs blessures à fleur de peau, même quand c'est dissimulé sous trois couches d'humour noir. L'alchimie entre eux est le vrai moteur du film. Et cette adolescente en deuil, Mathilde, qui cherche désespérément une figure parentale fonctionnelle dans un groupe où personne n'est vraiment qualifié pour ce rôle — c'est elle qui confère au film sa dimension la plus inattendue et la plus touchante. C'est d'ailleurs là que Riders of Justice dépasse ses prédécesseurs dans la filmographie de Jensen : il y a une vraie émotion, quelque chose de plus humain que dans Les Bouchers verts ou même Men & Chicken — des films excellents, mais plus secs dans leur absurde. Ici, le rire et la tristesse cohabitent dans le même plan, parfois dans la même réplique, et ça fonctionne parce que le film ne ment jamais sur ce qu'il est : une comédie noire sur le deuil, le déni, et la manière dont des gens complètement paumés finissent par se réparer mutuellement sans s'en rendre compte. L'humour noir scandinave dans ce qu'il a de plus juste — cette capacité à rire de ce qui fait mal, non par cynisme, mais par nécessité vitale. Du côté de la réalisation, Jensen offre à son film un écrin visuel plus soigné que ses œuvres précédentes. La photographie joue la carte d'un contraste appuyé — lumières froides, palette orange et bleue, séquences d'action qui n'auraient pas dépareillé chez Michael Bay —, ce qui lui vaut quelques reproches de trahison stylistique de la part des puristes. C'est vrai que la forme est plus "américanisée" que d'habitude. Mais le fond, lui, reste résolument danois : désenchanté, ironique, et profondément humain sous le vernis nihiliste. Mads Mikkelsen est, comme toujours, impressionnant. Mais pas de la façon dont on l'attend. Markus n'est pas le héros charismatique qui électrise chaque scène — il est en retrait, presque effacé dans ses propres silences, dégageant une puissance physique tranquille qui rend son personnage à la fois intimidant et pathétique. La violence qu'il prodigue est efficace, froide, expédiée — et c'est précisément ce contraste avec la pagaille émotionnelle des autres qui en fait la richesse. Face à lui, Nikolaj Lie Kaas vole la vedette dans plusieurs scènes, incarnant Otto avec une fragilité touchante et un timing comique parfait. Nicolas Bro et Lars Brygmann complètent ce quatuor avec une générosité qui rend chaque apparition savoureuse. Au bout du compte, Riders of Justice est une vraie pépite — divertissante, jouissive, parfois même émouvante là où elle est censée être burlesque. Le scénario ne vise pas la grande finesse, et certains passages tirent sur la corde un peu trop fort. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel que de lui en tenir rigueur : ce film existe pour sa galerie de personnages hauts en couleur, pour la jubilation qu'on éprouve à les regarder se débattre avec leur propre chaos, et pour cet humour noir qui transforme la vengeance en thérapie de groupe improvisée. Les amateurs de cinéma un brin déjanté — et les fans de Tarantino en quête d'une alternative nordique —, foncez. Les autres risquent de passer à côté. Ce serait dommage.
Ma note70%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !