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· Julien   Lepage

Le royaume des fées
Georges Méliès
1903

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Illustration de critique : Le royaume des fées
Ça commence comme une évidence : on est face à une variation très appuyée de La belle au bois dormant. Princes, sortilège, sommeil magique, réveil final… tout est là, parfois sans détour, sans pudeur. Mais au fond, c'est aussi ce qu'on venait chercher. En 1903, on ne parle pas encore d'originalité à tout prix : on veut du reconnaissable, du merveilleux clef en main. Et là-dessus, le contrat est rempli, même si le scénario avance en pilote automatique.

Le plus amusant, c'est que les fées censées incarner le surnaturel ressemblent surtout à une troupe de figurantes sorties d'un bal costumé. Robes longues, chapeaux pointus, gestes emphatiques : on est plus près de la scène de théâtre forain que du royaume enchanté. On sourit, parfois malgré soi, mais la magie reste très terrestre. À l'inverse, la sorcière, pourtant moteur du récit, est expédiée dans une fin tellement maladroite : se noyer dans une flaque, sérieusement ? On a presque l'impression d'une idée abandonnée faute de temps.

Là où le film marque clairement des points, c'est dans la lisibilité. Tout est plus clair que dans bien des œuvres antérieures du même genre : les entrées et sorties sont nettes, l'action est compréhensible sans effort, et chaque tableau se laisse lire comme une petite scène autonome. On sent une vraie progression dans la mise en scène, comme si le langage cinématographique cessait enfin de trébucher sur ses propres décors. Ce n'est pas encore du montage moderne, mais ça raconte quelque chose sans trop perdre le spectateur en route.

Certaines séquences témoignent aussi d'une ambition technique très franche. La scène du bateau, par exemple, fait un peu pitié si on la regarde avec des yeux contemporains : la maquette est visible, rigide, trop sage. Mais en 1903, déplacer un personnage sur une mer artificielle, avec vagues et horizon peint, relevait déjà de la petite prouesse. À l'époque, le public applaudissait ces images comme on applaudit un tour de magie réussi, même si on devine le truc.

La vraie surprise vient de la scène sous-marine. Là, il se passe quelque chose. Les poissons sont flous, certes, et on devine les trucages, mais l'illusion du corps qui nage sous l'eau fonctionne étonnamment bien. L'effet de brasse est crédible, presqu'élégant, et donne l'impression d'un monde aquatique vivant. On sait aujourd'hui que ces scènes étaient souvent tournées avec des décors peints et des fils, parfois même avec des aquariums placés devant la caméra, mais le résultat garde un charme indéniable.

Certaines copies du film étaient coloriées à la main, image par image, dans les ateliers d'Elisabeth Thuillier. Des ouvrières appliquaient les couleurs au pinceau, transformant chaque projection en expérience légèrement différente. Autre détail amusant : la scène finale du cortège nuptial aurait été tournée en extérieur, dans le jardin du studio, avec un vrai cheval : une rare incursion hors des décors fermés, qui donne l'impression d'un souffle d'air frais.

Au final, le happy end arrive sans surprise, très classique, scolaire. Le prince Bel-Azor sauve la princesse Azurine, les fées applaudissent, la cour se réjouit, rideau. Rien de renversant, mais une conclusion propre, qui fait le job. On referme ce conte avec le sentiment d'avoir vu un film imparfait mais sincère, parfois inventif, parfois paresseux, souvent charmant, jamais totalement ennuyeux.

Ce n'est pas le sommet du merveilleux cinématographique, ni le plus audacieux des films de Georges Méliès. Mais c'est un jalon important, un spectacle artisanal où l'on sent encore les ficelles, les cartons peints et les idées bricolées à la main. Et franchement, dans cette honnêteté un peu naïve, il y a quelque chose de toujours agréable à revoir.
Ma note64%
Vu le 7 Octobre 2014


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