Le secret de Terabithia
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Difficile de ne pas éprouver une certaine curiosité lorsque Gábor Csupó, le papa des Razmoket, décide de troquer ses crayons d'animateur contre une caméra pour adapter le roman jeunesse de Katherine Paterson. Avec Josh Hutcherson et AnnaSophia Robb en têtes d'affiche, Le secret de Terabithia débarquait en 2007 dans un paysage où Le monde de Narnia venait à peine de refermer sa penderie magique. On s'attendait à une nouvelle aventure fantastique pour préados, une escapade colorée peuplée de créatures numériques. Ce qu'on a obtenu est autrement plus complexe, et franchement plus intéressant.
Jess Aarons est ce garçon qu'on croise dans tous les établissements scolaires : celui qui court vite, mais pas assez pour impresser qui que ce soit, qui dessine dans les marges de ses cahiers pendant que les autres se moquent de lui, celui dont le père ouvrier ne lève les yeux de son assiette que pour distribuer des reproches. Quand Leslie Burke débarque dans sa classe, tout change. Elle est bizarre, cette fille qui parle de livres que personne n'a lus, qui bat tous les garçons à la course, dont les parents hippies décontractés écrivent pour gagner leur vie. Naturellement, les deux parias se trouvent. Ensemble, ils découvrent une corde accrochée à un arbre, un ruisseau à traverser, et décident que de l'autre côté se trouve Terabithia, leur royaume imaginaire peuplé de créatures fantasmagoriques et de dangers qu'ils sont seuls à pouvoir combattre. Mais voilà, la réalité a cette fâcheuse tendance à rappeler qu'elle existe, et elle le fait avec une brutalité que peu de films destinés à ce public osent assumer.
Le scénario, co-écrit par David Paterson (le fils de l'auteure, celui-là même qui a inspiré le personnage de Jess après avoir perdu sa meilleure amie foudroyée à huit ans) navigue dans des eaux troubles entre le film familial Disney et quelque chose de beaucoup plus sombre. C'est là que réside à la fois sa force et son principal défaut. D'un côté, on a un portrait étonnamment juste de la vie d'un gamin mal dans sa peau, avec ses parents dépassés, ses sœurs envahissantes, ses bourreaux de cour de récréation. De l'autre, on a ces séquences dans Terabithia qui ressemblent à des vitrines technologiques, des passages obligés où les trolls en images de synthèse surgissent comme si le studio avait absolument besoin de justifier son budget effets spéciaux. Le problème, c'est que le livre ne décrivait jamais vraiment Terabithia : c'était tout l'intérêt. Un royaume purement mental, un refuge psychologique. Le film, lui, a besoin de le montrer, quitte à transformer un sanctuaire de l'imagination en parc d'attractions numérique. On sent le tiraillement permanent entre ce que le film veut être (une méditation sensible sur le deuil et l'amitié) et ce qu'on lui demande d'être (un blockbuster familial avec des monstres vendables en peluche).
Pourtant, malgré cette hésitation formelle, les personnages s'imposent avec une authenticité désarmante. Jess n'est pas un héros naturel, et le film ne cherche jamais à en faire un. C'est un gamin écrasé par les attentes contradictoires de son entourage, qui trouve dans le dessin une échappatoire et dans Leslie une permission d'exister autrement. Elle, c'est l'étincelle, la fille qui lit Le monde de Narnia et croit encore que l'imagination peut sauver le monde. Leur relation évite miraculeusement le piège de la romance précoce pour rester ce qu'elle doit être : une amitié pure, absolue, de celles qui vous construisent ou vous détruisent selon comment elles se terminent. La petite May Belle, la sœur de Jess, pourrait n'être qu'un faire-valoir mignon, mais elle devient progressivement le témoin de sa transformation, celle qui héritera finalement de Terabithia quand son frère aura compris ce qu'il doit en faire.
Ce qui frappe, c'est l'honnêteté avec laquelle le film aborde des thématiques qu'Hollywood préfère généralement emballer dans du papier cadeau rassurant. La pauvreté de la famille de Jess n'est pas pittoresque, elle est humiliante. Le harcèlement scolaire n'est pas résolu par un grand discours moralisateur, mais par de petites victoires mesquines qui ne changent rien au fond du problème. Et quand la tragédie frappe — et elle frappe, avec la même absence de préparation qu'un coup de tonnerre un jour de beau temps —, le film refuse toute forme de catharsis facile. Pas de musique larmoyante pour nous dire quoi ressentir, pas de leçon emballée proprement. Juste un garçon qui doit apprendre à vivre avec un trou dans sa vie, et qui décide que la meilleure façon d'honorer ce qu'il a perdu, c'est de le partager. On peut dire que ce film pose une question frontale aux gamins comme aux adultes : que fait-on de nos mondes imaginaires quand la réalité nous rattrape ? La réponse du film est d'une simplicité bouleversante : on construit un pont. Littéralement.
Csupó livre une réalisation étonnamment assurée pour un premier long-métrage en prise de vues réelles. Le directeur de la photographie Michael Chapman, qui avait éclairé Raging Bull et Taxi driver dans une autre vie, a choisi ce film comme chant du cygne avant sa retraite, et on comprend pourquoi. Les séquences « réelles » baignent dans une lumière naturelle presque documentaire, avec ces teintes automnales de la Nouvelle-Zélande qui remplace ici la Virginie rurale. Quand Jess dessine ou rêvasse, la caméra adopte son point de vue sans fioriture, presque pudique. En revanche, dès qu'on entre dans Terabithia, c'est l'explosion chromatique, les plans larges qui en mettent plein la vue. Trop plein la vue, justement. Les créatures conçues par Weta Digital sont techniquement impressionnantes : on ne s'attend pas à moins du studio de Peter Jackson. Mais elles jurent avec la sobriété du reste. C'est comme si deux films différents coexistaient maladroitement, l'un intimiste et terreux, l'autre spectaculaire et clinquant. La bande originale d'Aaron Zigman oscille elle aussi entre des moments de grâce mélancolique et des envolées orchestrales qui en font un peu trop. Mention spéciale cependant pour la chanson Keep your mind wide open, interprétée par AnnaSophia Robb elle-même au générique, qui résume parfaitement l'esprit du film sans jamais le nommer.
Côté casting, Hutcherson livre ici une performance remarquablement contenue. Il était alors un gamin de quatorze ans déjà habitué aux plateaux, et ça se sent : il sait jouer l'introversion sans tomber dans la caricature du môme triste. Son Jess est tout en retenue, en regards fuyants, en épaules rentrées, jusqu'à ce que Leslie lui apprenne à se redresser. Robb, qui avait déjà brillé dans Charlie et la chocolaterie, est lumineuse sans être nunuche, énergique sans être épuisante. On raconte qu'elle a écrit une lettre enthousiaste au réalisateur pour décrocher le rôle, et cette passion transpire à l'écran. Les deux jeunes acteurs partagent une chimie étonnamment naturelle, probablement aidée par le fait qu'ils ont à peu près vécu ensemble pendant deux mois de tournage en Nouvelle-Zélande. Autour d'eux, Robert Patrick — l'éternel T-1000 de Terminator 2 — joue contre-emploi en père bourru, mais aimant, et c'est justement parce qu'on ne s'y attend pas que ça fonctionne. Zooey Deschanel incarne la prof de musique rêvée, celle qui inspire l'art plus qu'elle ne l'enseigne, et même si son rôle est anecdotique, elle apporte cette touche de douceur décalée qui manquerait au film. Quant à Bailee Madison, huit ans à peine au moment du tournage, elle crève l'écran dans ses quelques scènes en petite sœur admirative et jalouse à la fois.
Le secret de Terabithia est un film bancal qui ne sait pas toujours sur quel pied danser, mais dont les moments de grâce l'emportent sur les maladresses. C'est un film qui aurait pu se contenter d'être une bluette fantaisiste de plus dans le catalogue Disney, et qui choisit au contraire d'affronter la mort, le deuil, la culpabilité, avec une franchise qui déstabilise encore aujourd'hui. Oui, les effets spéciaux vieillissent déjà mal. Oui, certaines ellipses narratives laissent perplexe. Oui, la campagne marketing qui le vendait comme un nouveau Narnia a trompé son monde. Mais qu'importe. Ce qui reste, deux ans après sa sortie, c'est l'image de ce pont en bois construit au-dessus du ruisseau, et d'une petite fille qui découvre qu'elle peut être princesse elle aussi.
Jess Aarons est ce garçon qu'on croise dans tous les établissements scolaires : celui qui court vite, mais pas assez pour impresser qui que ce soit, qui dessine dans les marges de ses cahiers pendant que les autres se moquent de lui, celui dont le père ouvrier ne lève les yeux de son assiette que pour distribuer des reproches. Quand Leslie Burke débarque dans sa classe, tout change. Elle est bizarre, cette fille qui parle de livres que personne n'a lus, qui bat tous les garçons à la course, dont les parents hippies décontractés écrivent pour gagner leur vie. Naturellement, les deux parias se trouvent. Ensemble, ils découvrent une corde accrochée à un arbre, un ruisseau à traverser, et décident que de l'autre côté se trouve Terabithia, leur royaume imaginaire peuplé de créatures fantasmagoriques et de dangers qu'ils sont seuls à pouvoir combattre. Mais voilà, la réalité a cette fâcheuse tendance à rappeler qu'elle existe, et elle le fait avec une brutalité que peu de films destinés à ce public osent assumer.
Le scénario, co-écrit par David Paterson (le fils de l'auteure, celui-là même qui a inspiré le personnage de Jess après avoir perdu sa meilleure amie foudroyée à huit ans) navigue dans des eaux troubles entre le film familial Disney et quelque chose de beaucoup plus sombre. C'est là que réside à la fois sa force et son principal défaut. D'un côté, on a un portrait étonnamment juste de la vie d'un gamin mal dans sa peau, avec ses parents dépassés, ses sœurs envahissantes, ses bourreaux de cour de récréation. De l'autre, on a ces séquences dans Terabithia qui ressemblent à des vitrines technologiques, des passages obligés où les trolls en images de synthèse surgissent comme si le studio avait absolument besoin de justifier son budget effets spéciaux. Le problème, c'est que le livre ne décrivait jamais vraiment Terabithia : c'était tout l'intérêt. Un royaume purement mental, un refuge psychologique. Le film, lui, a besoin de le montrer, quitte à transformer un sanctuaire de l'imagination en parc d'attractions numérique. On sent le tiraillement permanent entre ce que le film veut être (une méditation sensible sur le deuil et l'amitié) et ce qu'on lui demande d'être (un blockbuster familial avec des monstres vendables en peluche).
Pourtant, malgré cette hésitation formelle, les personnages s'imposent avec une authenticité désarmante. Jess n'est pas un héros naturel, et le film ne cherche jamais à en faire un. C'est un gamin écrasé par les attentes contradictoires de son entourage, qui trouve dans le dessin une échappatoire et dans Leslie une permission d'exister autrement. Elle, c'est l'étincelle, la fille qui lit Le monde de Narnia et croit encore que l'imagination peut sauver le monde. Leur relation évite miraculeusement le piège de la romance précoce pour rester ce qu'elle doit être : une amitié pure, absolue, de celles qui vous construisent ou vous détruisent selon comment elles se terminent. La petite May Belle, la sœur de Jess, pourrait n'être qu'un faire-valoir mignon, mais elle devient progressivement le témoin de sa transformation, celle qui héritera finalement de Terabithia quand son frère aura compris ce qu'il doit en faire.
Ce qui frappe, c'est l'honnêteté avec laquelle le film aborde des thématiques qu'Hollywood préfère généralement emballer dans du papier cadeau rassurant. La pauvreté de la famille de Jess n'est pas pittoresque, elle est humiliante. Le harcèlement scolaire n'est pas résolu par un grand discours moralisateur, mais par de petites victoires mesquines qui ne changent rien au fond du problème. Et quand la tragédie frappe — et elle frappe, avec la même absence de préparation qu'un coup de tonnerre un jour de beau temps —, le film refuse toute forme de catharsis facile. Pas de musique larmoyante pour nous dire quoi ressentir, pas de leçon emballée proprement. Juste un garçon qui doit apprendre à vivre avec un trou dans sa vie, et qui décide que la meilleure façon d'honorer ce qu'il a perdu, c'est de le partager. On peut dire que ce film pose une question frontale aux gamins comme aux adultes : que fait-on de nos mondes imaginaires quand la réalité nous rattrape ? La réponse du film est d'une simplicité bouleversante : on construit un pont. Littéralement.
Csupó livre une réalisation étonnamment assurée pour un premier long-métrage en prise de vues réelles. Le directeur de la photographie Michael Chapman, qui avait éclairé Raging Bull et Taxi driver dans une autre vie, a choisi ce film comme chant du cygne avant sa retraite, et on comprend pourquoi. Les séquences « réelles » baignent dans une lumière naturelle presque documentaire, avec ces teintes automnales de la Nouvelle-Zélande qui remplace ici la Virginie rurale. Quand Jess dessine ou rêvasse, la caméra adopte son point de vue sans fioriture, presque pudique. En revanche, dès qu'on entre dans Terabithia, c'est l'explosion chromatique, les plans larges qui en mettent plein la vue. Trop plein la vue, justement. Les créatures conçues par Weta Digital sont techniquement impressionnantes : on ne s'attend pas à moins du studio de Peter Jackson. Mais elles jurent avec la sobriété du reste. C'est comme si deux films différents coexistaient maladroitement, l'un intimiste et terreux, l'autre spectaculaire et clinquant. La bande originale d'Aaron Zigman oscille elle aussi entre des moments de grâce mélancolique et des envolées orchestrales qui en font un peu trop. Mention spéciale cependant pour la chanson Keep your mind wide open, interprétée par AnnaSophia Robb elle-même au générique, qui résume parfaitement l'esprit du film sans jamais le nommer.
Côté casting, Hutcherson livre ici une performance remarquablement contenue. Il était alors un gamin de quatorze ans déjà habitué aux plateaux, et ça se sent : il sait jouer l'introversion sans tomber dans la caricature du môme triste. Son Jess est tout en retenue, en regards fuyants, en épaules rentrées, jusqu'à ce que Leslie lui apprenne à se redresser. Robb, qui avait déjà brillé dans Charlie et la chocolaterie, est lumineuse sans être nunuche, énergique sans être épuisante. On raconte qu'elle a écrit une lettre enthousiaste au réalisateur pour décrocher le rôle, et cette passion transpire à l'écran. Les deux jeunes acteurs partagent une chimie étonnamment naturelle, probablement aidée par le fait qu'ils ont à peu près vécu ensemble pendant deux mois de tournage en Nouvelle-Zélande. Autour d'eux, Robert Patrick — l'éternel T-1000 de Terminator 2 — joue contre-emploi en père bourru, mais aimant, et c'est justement parce qu'on ne s'y attend pas que ça fonctionne. Zooey Deschanel incarne la prof de musique rêvée, celle qui inspire l'art plus qu'elle ne l'enseigne, et même si son rôle est anecdotique, elle apporte cette touche de douceur décalée qui manquerait au film. Quant à Bailee Madison, huit ans à peine au moment du tournage, elle crève l'écran dans ses quelques scènes en petite sœur admirative et jalouse à la fois.
Le secret de Terabithia est un film bancal qui ne sait pas toujours sur quel pied danser, mais dont les moments de grâce l'emportent sur les maladresses. C'est un film qui aurait pu se contenter d'être une bluette fantaisiste de plus dans le catalogue Disney, et qui choisit au contraire d'affronter la mort, le deuil, la culpabilité, avec une franchise qui déstabilise encore aujourd'hui. Oui, les effets spéciaux vieillissent déjà mal. Oui, certaines ellipses narratives laissent perplexe. Oui, la campagne marketing qui le vendait comme un nouveau Narnia a trompé son monde. Mais qu'importe. Ce qui reste, deux ans après sa sortie, c'est l'image de ce pont en bois construit au-dessus du ruisseau, et d'une petite fille qui découvre qu'elle peut être princesse elle aussi.
Ma note75%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !