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· Julien   Lepage

Servant (saison 1)
Tony Basgallop
2019

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Illustration de critique : Servant (saison 1)
M. Night Shyamalan qui produit une série pour Apple TV+ avec un bébé en plastique comme élément central de l'intrigue : sur le papier, ça ressemble à une blague ou à un pari perdu. Et pourtant, Servant, création du britannique Tony Basgallop, s'est imposée fin 2019 comme l'une des propositions les plus audacieuses de la jeune plateforme. Avec Lauren Ambrose, Toby Kebbell, Nell Tiger Free et Rupert Grint enfermés dans une seule maison pendant dix épisodes d'une demi-heure, le dispositif tient du huis clos anxiogène. D'ailleurs, Stephen King lui-même a qualifié la série de « spooky as hell » (flippant à mort) et « totally involving » (totalement immersif), tandis que Guillermo del Toro saluait son élégance à l'européenne et la précision chirurgicale de la mise en scène. Autant dire que les attentes étaient là.

Le pitch pourrait figurer dans un manuel de scénarios impossibles à tenir : Dorothy et Sean Turner, couple bourgeois de Philadelphie, ont perdu leur bébé Jericho à treize semaines. Pour éviter que Dorothy ne bascule dans la folie, son mari et son frère Julian ont décidé de la laisser croire que l'enfant est vivant en le remplaçant par une poupée reborn hyperréaliste. Oui, vous avez bien lu : tout le monde joue le jeu, change cette chose en silicone, la berce, lui donne le biberon, sous le regard halluciné du mari qui sait très bien qu'il tient un morceau de plastique. Quand ils engagent Leanne, jeune nourrice de dix-huit ans débarquée du Wisconsin, pour s'occuper du « bébé », la situation prend un tour carrément étrange : la poupée est remplacée par un vrai nourrisson. D'où vient-il ? Comment ? Pourquoi ? Bienvenue dans dix épisodes de questions sans réponses, où chaque mystère résolu en génère trois nouveaux et où la logique ordinaire prend définitivement la porte.

Reconnaissons-le d'emblée : Basgallop a des « couilles ». Transformer un concept aussi bancal en série crédible relève de l'exploit, et pendant les trois quarts du parcours, il y parvient. L'écriture joue habilement avec les codes du fantastique gothique, cette tradition où une jeune femme énigmatique débarque chez des bourgeois pour s'occuper d'un enfant. On pense évidemment au Tour d'écrou d'Henry James, adapté au cinéma par Jack Clayton dans Les innocents, mais transposé ici dans une maison cossue de Philadelphie. D'ailleurs, l'intégralité de la série a été tournée dans cette ville entre novembre 2018 et mars 2019, avec les extérieurs filmés près de Spruce street et l'intérieur reconstitué dans une ancienne usine de peinture du Delaware. Un décor unique pour mieux enfermer les personnages… et le spectateur. Les premières interrogations surgissent dès l'arrivée de Leanne : pourquoi cette fille traite-t-elle la poupée comme un vrai bébé sans poser de questions ? Comment peut-elle ignorer qu'elle s'occupe d'un bout de plastique ? Et surtout, que cache ce regard innocent mais glaçant ? Rapidement, d'autres mystères s'empilent : Sean, chef cuisinier renommé qui travaille à domicile, perd brutalement le sens du goût. Des membres d'une secte religieuse rôdent autour de la maison. Le passé de Leanne révèle des zones d'ombre inquiétantes. Son oncle George débarque sous une pluie battante, couvert de boue, et tout devient encore plus oppressant.

Pendant huit épisodes, cette accumulation fonctionne. On avance dans le brouillard, on cherche des indices, on bâtit des théories. La série distille juste assez d'informations pour maintenir l'intérêt sans jamais livrer ses secrets. C'est frustrant, certes, mais c'est le jeu. Le problème, c'est qu'à partir de l'épisode neuf — réalisé par Shyamalan lui-même, d'ailleurs —, les premières lézardes apparaissent. On découvre enfin comment Jericho est mort, et là, premier coup de frein : Dorothy l'a oublié dans une voiture en pleine canicule pendant qu'elle faisait une sieste, épuisée par les corvées domestiques. Point final. Pas de complot démoniaque, pas de secret inavouable, juste une négligence tragique et terriblement humaine. Ambrose livre une performance déchirante dans cet épisode, mais on reste sur notre faim. Toute cette construction narrative pour ça ? Et surtout, pourquoi Sean accepterait-il de garder ce mystérieux bébé de remplacement au lieu d'appeler la police ? N'importe quel être humain normalement constitué composerait le numéro d'urgence en découvrant un nourrisson inconnu chez lui, non ? Même en tenant compte du traumatisme, même en voulant protéger sa femme, la réaction du personnage ne tient pas la route. On avait imaginé quelque chose de plus tordu, de plus implacable. On se retrouve avec une explication presque banale.

Puis arrive le final, et c'est là que tout dérape. Au lieu de commencer à dénouer certains fils, la série en rajoute une épaisse couche. Le sol de la cave s'ouvre mystérieusement. Leanne grignote des perles pour des raisons obscures et se flagelle dans sa chambre. Les membres de la secte disparaissent d'une ruelle comme des ninjas pendant qu'un flic fait marche arrière. Sean a une épiphanie ridicule selon laquelle Leanne serait responsable de sa perte de goût (alors qu'encore une fois, n'importe quel chef dont le métier dépend de ses papilles consulterait un médecin immédiatement). On ne sait toujours pas d'où vient ce bébé, comment il a été substitué, pourquoi tout ça arrive. La série empile, accumule, mystifie, mais ne résout rien. On finit par se demander si les scénaristes savent eux-mêmes où ils vont ou s'ils improvisent au fur et à mesure, retardant artificiellement les révélations pour tenir sur plusieurs saisons. D'ailleurs, Shyamalan avait annoncé dès le départ qu'il envisageait soixante épisodes pour raconter l'histoire complète de Servant. Noble ambition, mais qui se paie cash quand on regarde cette première saison isolément : on a l'impression d'avoir assisté à dix épisodes de mise en place sans jamais rentrer dans le vif du sujet.

Heureusement, les personnages principaux tiennent la baraque malgré les incohérences du scénario. Dorothy incarne le déni absolu, cette incapacité à accepter l'inacceptable qui la transforme en bombe à retardement émotionnelle. Sean représente le pragmatisme paralysé par l'amour et la culpabilité, coincé entre son envie de dire la vérité et sa terreur de détruire définitivement sa femme. Leur couple fissuré par le mensonge et le chagrin reste fascinant à observer, même quand leurs décisions défient toute logique. Julian, le frère de Dorothy, apporte une dose de cynisme bienvenu, seul personnage à conserver un semblant de lucidité dans cette maison de fous. Il picole, il drague, il pose les bonnes questions que personne ne veut entendre. Quant à Leanne, elle demeure une énigme ambulante du début à la fin : victime ? Manipulatrice ? Créature surnaturelle ? Simple jeune fille traumatisée par une enfance dans une secte ? Impossible de trancher, et c'est à la fois sa force et sa faiblesse. L'oncle George, joué par Boris McGiver, incarne la menace extérieure avec une intensité glaçante ; son apparition sous la pluie battante dans l'épisode six reste gravée dans les rétines. Le souci, c'est que tous ces personnages tournent en rond dans cette maison-prison sans jamais avoir de véritable arc narratif. Ils posent des questions, subissent des événements étranges, mais ne prennent jamais de décisions qui feraient avancer l'intrigue de manière satisfaisante.

Ce qui élève Servant au-dessus du simple thriller surnaturel, c'est son exploration thématique subtile, presque cachée sous les apparences horrifiques. La série parle de deuil, évidemment, mais aussi de classe sociale et de décadence bourgeoise. Cette magnifique maison de ville avec sa cuisine rutilante et sa cave garnie des meilleurs crus devient progressivement une prison dorée qui pourrit de l'intérieur. Les Turner vivent hors du monde réel, connectés à l'extérieur uniquement par des écrans : la télévision où officie Dorothy, les iPads omniprésents, les appels FaceTime incessants. Cette saturation de produits Apple (cohérente puisque la série est produite pour leur plateforme) renforce le sentiment d'enfermement technologique. Le monde ne leur parvient que filtré, médiatisé, et c'est précisément cette coupure qui permet au surnaturel de s'installer. Mais l'aspect le plus fascinant reste le rapport obsessionnel à la nourriture. Sean, chef consultant qui bosse depuis chez lui, passe son temps à préparer des plats élaborés, parfois repoussants, filmés avec une attention maniaque. La production avait d'ailleurs engagé le chef italien Marc Vetri comme consultant pour s'assurer que tout soit crédible à l'écran, et ça se voit : chaque découpe, chaque cuisson, chaque dressage est filmé comme un rituel sacrificiel. Ces repas deviennent des moments de communion forcée où les non-dits circulent entre les bouchées, où les regards se croisent et se dérobent. La cuisine comme tentative désespérée de maintenir une normalité qui n'existe plus. Le vin coule également à flots dans cette maison, béquille joyeuse pour des personnages qui survivent en se mentant à eux-mêmes. Les scènes dans la cave à enchaîner les verres des plus grands crus se multiplient, renforçant les thèmes de l'addiction et de l'ivresse. Dans un monde où l'on survit en se mentant, l'alcool devient un refuge. Au fond, Servant pose une question très « shyamalanesque » : celle de la foi. Faut-il croire en l'impossible pour qu'il devienne réel ? Le deuil peut-il être dépassé par la croyance pure ? Et jusqu'où peut-on maintenir une illusion avant qu'elle ne nous détruise ?

Sur le plan formel, la série atteint des sommets. Shyamalan a posé les bases esthétiques en réalisant le premier et le neuvième épisode, et sa patte se reconnaît immédiatement : cadres millimétrés, travellings hypnotiques, gros plans inquiétants sur des détails anodins, bascules de mise au point qui déstabilisent le regard. La photographie de Mike Gioulakis et Jarin Blaschke est proprement magnifique, créant cette atmosphère claustrophobique qui colle à la peau. Les autres réalisateurs (Daniel Sackheim, Nimród Antal, John Dahl) maintiennent cette cohérence visuelle sans faillir. Pas de gros jump scares putassiers ici, juste une montée progressive et insidieuse de la tension. La musique de Trevor Gureckis, discrète mais efficace, distille l'angoisse par petites touches : une note discordante par-ci, un bruitage dérangeant par-là. Le format court (dix épisodes d'une trentaine de minutes chacun) constitue également un choix rafraîchissant à une époque où les séries s'étalent volontiers sur une heure. Cette brièveté empêche la série de trop s'enliser, même si paradoxalement, on a parfois l'impression qu'il ne se passe pas grand-chose dans certains épisodes. Chaque plan respire le soin apporté à la réalisation, et c'est d'autant plus frustrant que ce vernis impeccable recouvre une intrigue qui refuse obstinément de tenir ses promesses.

Le casting, lui, remplit son contrat avec brio. Lauren Ambrose, qu'on avait connue en Claire Fisher dans Six feet under, compose une Dorothy à la fois fragile et têtue, perdue dans son déni, mais cramponnée à ce qui lui reste de normalité. Elle navigue entre moments de lucidité fugace et rechutes dans l'illusion avec une justesse troublante. Toby Kebbell, aperçu notamment dans l'épisode traumatisant Retour sur image de Black mirror, incarne un Sean rongé par la culpabilité et l'impuissance. Coincé entre l'amour pour sa femme et la conscience que tout cela finira mal, il porte le poids du mensonge sur ses épaules voûtées. Nell Tiger Free, qu'on avait brièvement aperçue dans Game of thrones en seconde Myrcella Baratheon, surprend en Leanne. Elle oscille entre innocence troublante et menace sourde, regard vide et gestes calculés, sans jamais laisser deviner ce qui se trame vraiment derrière ce visage lisse. Quant à Rupert Grint, éternellement associé à Ron Weasley pour ceux qui ont suivi Harry Potter, il livre un Julian cynique et attachant, seul personnage à conserver un semblant de lucidité face à l'absurdité ambiante. Ses vannes alcoolisées et son regard blasé apportent une respiration bienvenue dans ce huis clos étouffant. Les seconds rôles, notamment Boris McGiver en oncle menaçant, complètent le tableau avec des prestations solides. Tout ce petit monde habite crédiblement cette maison maudite, et c'est tant mieux parce que c'est à peu près le seul décor de la série.

Petite anecdote révélatrice de l'esprit du projet : les propriétaires de la vraie maison utilisée pour les extérieurs ont refusé les frais de location habituels et demandé à la production de reverser l'argent à la recherche sur les tumeurs cérébrales pédiatriques à l'Hôpital pour enfants de Philadelphie. Les producteurs ont accepté et ont même donné davantage que les frais initiaux. Ce geste touchant contraste avec l'âpreté de ce qui se déroule à l'écran, mais il témoigne aussi de la volonté de l'équipe de créer quelque chose de plus qu'un simple divertissement horrifique. Servant veut dire quelque chose, explorer des thèmes douloureux avec sérieux. Le problème, c'est qu'entre cette ambition et sa réalisation narrative, il y a un gouffre béant.

Au final, Servant laisse un goût terriblement ambivalent. Tout ce qui relève de la forme est impeccable : réalisation soignée, photographie magnifique, acteurs convaincants, format court efficace, thématiques riches. Mais voilà, quand arrive le moment de commencer à tenir ses promesses narratives, la série se dérobe systématiquement. Elle préfère empiler les mystères plutôt que d'en résoudre ne serait-ce qu'un seul de manière satisfaisante. On a l'impression d'être devant un prestidigitateur qui multiplie les tours de passe-passe sans jamais révéler comment il procède, jusqu'à ce qu'on se demande s'il sait lui-même où il va. Les huit premiers épisodes construisent quelque chose de réellement intrigant, une tension palpable qui méritait un dénouement au moins partiellement éclairant. À la place, on nous laisse avec encore plus de questions qu'au départ et l'impression diffuse que tout ça repose peut-être sur du sable. C'est d'autant plus frustrant que tous les ingrédients sont là pour faire de Servant une excellente série : le talent est présent, l'ambition aussi, mais quelque chose coince au niveau de l'écriture. On sent que Basgallop et son équipe ont peur de dévoiler leurs cartes trop tôt, qu'ils misent sur la longueur en retardant artificiellement les révélations. Résultat : une première saison qui ressemble davantage à un très long prologue qu'à une histoire complète.

Reste à voir si les saisons suivantes apporteront les réponses promises ou si elles continueront à jongler avec les énigmes ad nauseam. Pour les amateurs de mystères qui acceptent de patienter et d'avancer dans le brouillard, Servant demeure une expérience prenante, portée par son atmosphère unique et sa réalisation impeccable. Pour ceux qui attendent des réponses concrètes et des résolutions narratives satisfaisantes, préparez-vous à ronger votre frein jusqu'à la deuxième saison… et peut-être même au-delà. C'est une série qui intrigue, qui dérange, qui impressionne techniquement, mais qui finit par frustrer par son refus obstiné de livrer ses secrets. Un thriller psychologique qui aurait pu être excellent s'il avait eu le courage de ses révélations, mais qui reste néanmoins une proposition suffisamment singulière pour mériter le détour. Juste ne vous attendez pas à dormir tranquille après, ni à obtenir des réponses claires avant un bon moment.
Ma note69%
Vu le 2 Novembre 2025


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