Sexus politicus

C'est une curiosité un peu morbide qui m'a poussé à rouvrir Sexus politicus en 2024. L'affaire DSK avait mis ce livre dans une lumière étrange ; celle des livres qu'on relit différemment après que les faits ont rattrapé les sous-entendus. Christophe Deloire et Christophe Dubois, journalistes respectivement au Point et au Parisien, n'en étaient pas à leur coup d'essai ensemble : ils avaient déjà co-signé L'enquête sabotée en 2003 et Les Islamistes sont déjà là en 2004, imposant un binôme à la fois complémentaire et un peu casse-cou. Avec Sexus politicus, ils choisissent de tirer sur le fil le plus inflammable de la République française : le sexe de ses dirigeants. Le projet est ambitieux, presqu'insolent. En 400 pages construites à partir de plus de 200 témoignages, les deux Christophe prétendent briser un tabou bien français : cette omerta confortable qui fait qu'on sait tout dans les dîners en ville mais qu'on n'imprime rien. Le livre remonte à Louis XIV et ses favorites pour mieux dévaler jusqu'à la Ve République, dessinant une galerie de chefs d'État obsédés par la séduction autant que par le pouvoir. Mitterrand y est dépeint comme un homme à la fois cultivé et insatiable, négociant avec sa femme un pacte de liberté mutuelle dès les années soixante. Chirac tient une place de choix, entre disparitions nocturnes et Bernadette qui pose, lasse, la question devenue mythique : « Savez-vous où est mon mari ce soir ? ». Giscard est traité en séducteur dandy, Sarközy en brûlot de désirs plus ou moins contrôlés. Et puis il y a Dominique Strauss-Kahn, dont les pages dérangèrent tant que son avocat Jean Veil, ainsi que ses communicants Ramzi Khiroun et Stéphane Fouks, tentèrent d'empêcher la publication du livre par intimidation et menaces judiciaires. Albin Michel tint bon. Cinq ans plus tard, la chambre 2806 du Sofitel de New York rendait ces pages prophétiques. Alors, est-ce que ça vaut le coup ? Oui et non, et c'est là que la franchise s'impose. Le livre tient une vraie promesse en termes d'audace : il fallait du cran pour le publier à l'époque, dans un paysage médiatique encore très frileux sur la vie privée des politiques. Les chapitres consacrés à la surveillance des mœurs par les Renseignements Généraux sont les plus fascinants : on y découvre un État qui sait absolument tout des frasques de ses élus, et qui conserve précieusement cette information comme monnaie d'échange. C'est House of cards version Quatrième arrondissement. Le problème, c'est que dès qu'on approche des révélations concrètes, le soufflé retombe. Les auteurs eux-mêmes semblent avoir les mains liées par la peur des procès, par les codes non écrits du journalisme parisien, par ce qu'on ne peut pas encore dire. On entrevoit les silhouettes sans jamais les saisir vraiment, et on finit par se sentir comme un spectateur debout derrière une vitre embuée. Ce que le Canard enchaîné avait déjà égratiqné par petites touches, Deloire et Dubois en font un panorama, mais un panorama un peu flou. Il y a aussi un problème de structure. Le livre part dans trop de directions à la fois : fresque historique, psychologie du pouvoir, enquête sur les services secrets, sociologie de la séduction politique. Chaque angle est intéressant, aucun n'est vraiment creusé. Et le ton, s'il reste vif et lisible, laisse parfois filtrer une certaine complaisance masculine : cette façon de regarder les femmes dans l'histoire comme des accessoires du pouvoir plutôt que comme des agents à part entière, ce qui en 2024 grince franchement. Pour ceux que le sujet fascine, Le monde selon DSK de Marc Rouen ou les travaux de Raphaëlle Bacqué dans Le Monde offrent des plongées bien plus précises et mieux tenues. Dans un registre plus littéraire, Les bienveillantes de Jonathan Littell montre, dans un tout autre contexte, comment la grande Histoire cohabite avec les pulsions les plus basses de ses acteurs. Et pour le vertige du pouvoir masculin mâtiné de désir, difficile de ne pas penser à Primary colors, le film de Mike Nichols tiré du roman de Joe Klein ; même s'il est américain et donc moins familier. Sexus politicus reste un document utile, courageux à sa sortie, qui a ouvert une fenêtre avant que d'autres ne défoncent la porte. On le lit avec le plaisir un peu coupable d'un bon ragot bien documenté. Mais on le referme avec la sensation tenace d'être passé à côté de quelque chose de plus grand : un livre qui aurait vraiment tout dit, plutôt que de nous promettre ce qu'il ne peut pas tenir.
Ma note72%
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