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· Julien   Lepage

Survivre à l'effondrement économique
Piero San Giorgio
2011

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Illustration de critique : Survivre à l'effondrement économique
Depuis que la crise de 2008 a transformé nos écrans de télévision en défilé permanent de courbes rouges et de banquiers au bord des larmes, un petit courant souterrain s'est mis à enfler dans le monde francophone : le survivalisme. Et voilà qu'un cadre suisse de l'industrie high-tech, Piero San Giorgio — de son vrai nom Piero Falotti, né à Milan en 1971 —, décide de poser sur la table ce que beaucoup pensent tout bas. Le bonhomme n'est pas un illuminé qui vit dans un bunker avec des boîtes de conserve : c'est un type qui a passé vingt ans à gérer des marchés émergents en Europe de l'Est, au Moyen-Orient et en Afrique, chez Oracle puis Salesforce, avant de prendre conscience, vers 2005, que le système sur lequel repose notre confort quotidien avait quelques sérieux problèmes de fondations. Survivre à l'effondrement économique est son premier livre, paru en octobre 2011 aux éditions Le retour aux sources avec une préface de l'essayiste Michel Drac, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a trouvé son public : plus de vingt mille exemplaires écoulés en quelques mois, essentiellement par le bouche-à-oreille et les réseaux alternatifs, un exploit pour un ouvrage qui ne bénéficie d'aucune couverture dans la presse mainstream.

Le propos se divise en deux grandes parties, même si San Giorgio n'affiche pas la structure de façon aussi rigide. La première moitié dresse un état des lieux de notre civilisation thermo-industrielle, et c'est là que le livre frappe fort. Surpopulation, pic pétrolier, épuisement des matières premières, dérèglement climatique, tarissement de l'eau potable, explosion des dettes souveraines, mondialisation devenue folle : tous ces facteurs sont passés en revue avec une clarté pédagogique assez redoutable. L'auteur cite abondamment James Howard Kunstler et son The long emergency, ou encore les travaux du Club de Rome, et parvient à synthétiser des problématiques complexes sans jamais perdre le lecteur lambda. On a parfois l'impression de redécouvrir le monde à travers les yeux d'un Candide post-moderne, sauf que cette fois, le jardin qu'il faut cultiver a une clôture en fil barbelé et un puits artésien. La thèse est simple : la convergence de toutes ces crises va provoquer un effondrement qui ne sera ni progressif ni négociable, mais brutal, soudain, et durable. La seconde moitié bascule en mode opérationnel. San Giorgio développe le concept de BAD (base autonome durable), emprunté à l'américain Don Stephens, et détaille méthodiquement tout ce qu'il faut prévoir : autonomie alimentaire, stockage d'eau, production d'énergie, pharmacie de survie, et oui, défense armée. Chaque thème est traité comme une fiche pratique, avec des listes, des références bibliographiques, et même de courtes fictions en fin de chapitre qui mettent en scène des situations d'effondrement concrètes. C'est un vrai manuel, au sens premier du terme, et on sent que l'auteur a passé des années à compiler, tester, et recouper ses informations.

Il faut reconnaître à ce livre un mérite considérable : il comble un vide. En 2011, la littérature survivaliste francophone est quasiment inexistante. Le sujet est monopolisé par des publications anglo-saxonnes, souvent difficiles d'accès pour le lecteur français. San Giorgio offre un point d'entrée complet, structuré, et — c'est suffisamment rare pour être souligné — écrit dans un français fluide avec un humour pince-sans-rire qui empêche le bouquin de sombrer dans le sinistre intégral. On sourit régulièrement, et ça fait du bien quand on parle de la fin du monde. La partie analytique est souvent pertinente : le diagnostic sur l'irresponsabilité des élites dirigeantes, sur l'absurdité d'un modèle économique fondé sur la croissance infinie dans un monde aux ressources finies, sur la fragilité de nos chaînes d'approvisionnement : tout cela sonne juste, et les événements récents ne font que lui donner du grain à moudre. On pense évidemment à Mad Max en lisant certains passages, mais aussi, de façon plus inattendue, à La route de Cormac McCarthy, dans cette façon de poser la question fondamentale : qu'est-ce qu'on est prêt à faire pour protéger les siens quand les règles du jeu ont disparu ?

Cela étant dit, il y a dans ces quatre cents pages quelques aspérités qui empêchent l'enthousiasme total. D'abord, le catastrophisme. San Giorgio annonce un effondrement généralisé d'ici dix à quinze ans avec une assurance qui confine parfois au prophétisme. Le diagnostic est solide, mais la certitude absolue du calendrier est discutable, et l'absence quasi totale de scénarios alternatifs (une crise plus lente, plus partielle, des capacités d'adaptation des systèmes) donne parfois au propos un caractère un peu monolithique. Ensuite, la partie pratique, aussi exhaustive soit-elle, reste par endroits assez théorique pour un « manuel ». Beaucoup de listes, beaucoup de « il faudrait », mais l'expérience vécue de l'auteur transparaît de façon inégale. On aurait aimé davantage de retours de terrain, de témoignages concrets, de chiffres issus de sa propre BAD. Enfin — et c'est un point que je mentionne sans que ça me dérange personnellement, mais qu'il faut signaler par honnêteté — l'auteur laisse transparaître ici et là des convictions politiques assez marquées, notamment sur les questions migratoires et identitaires, qui pourront rebuter une partie du lectorat. Son réseau de diffusion, via l'association Égalité et réconciliation d'Alain Soral entre autres, situe clairement l'ouvrage dans un écosystème éditorial qui n'est pas neutre. Pour ceux que ça ne gêne pas, l'information reste pertinente ; pour les autres, il faudra faire le tri, ce qui est au fond un exercice toujours salutaire.

Au bout du compte, Survivre à l'effondrement économique est un livre utile, souvent éclairant, parfois excessif, qui a le courage de poser des questions que la bien-pensance préfère ignorer. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de la pensée, mais c'est un excellent premier manuel pour quiconque s'intéresse à la résilience et à l'autonomie dans un monde qui tangue sérieusement. Si le sujet vous accroche, je recommande de compléter la lecture par Effondrement de Jared Diamond pour la perspective historique, et par The long emergency de Kunstler pour l'angle énergétique. San Giorgio a d'ailleurs annoncé un prochain ouvrage coécrit avec le blogueur survivaliste Vol West, consacré cette fois à la survie en milieu urbain : Rues barbares, à suivre de près. En attendant, ce pavé de 422 pages constitue probablement la meilleure porte d'entrée francophone dans l'univers du survivalisme raisonné. Pas parfait, mais sacrément nécessaire.
Ma note75%
Lu le 6 Octobre 2012


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