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· Julien   Lepage

Shrek
Andrew Adamson et Vicky Jenson
2001

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Illustration de critique : Shrek
Produit par Jeffrey Katzenberg, l'homme qui avait claqué la porte de Disney pour fonder DreamWorks, et réalisé à quatre mains par Andrew Adamson et Vicky Jenson, Shrek était présenté à sa sortie en 2001 comme une petite révolution. Une parodie décomplexée des contes de fées, une gifle à Walt Disney, un film d'animation adulte et irrévérencieux. Huit ans plus tard, après trois volets, une montagne de produits dérivés et un Oscar historique du meilleur film d'animation (le tout premier jamais décerné), on est en droit de se demander si l'engouement autour de cet ogre vert a vraiment survécu à l'épreuve du temps. Spoiler : pas vraiment.

L'histoire, sur le papier, a une certaine logique parodique. Shrek, ogre misanthrope et grognon, voit son marais squatté par toutes les créatures des contes de fées : Pinocchio, les trois petits cochons, le grand méchant loup… Toutes chassées du royaume par le tyrannique et minuscule Lord Farquaad. Pour récupérer sa tranquillité, il conclut un marché : aller délivrer la princesse Fiona d'un château gardé par un dragon, afin que Farquaad l'épouse et devienne enfin roi. En chemin, Shrek se retrouve flanqué d'un âne bavard qui n'a visiblement pas de bouton « off ». C'est balisé, prévisible, et la surprise finale (la fameuse transformation de Fiona) est téléphonée dès la première demi-heure pour quiconque a déjà vu un film de sa vie.

C'est là le problème fondamental du scénario : sous ses airs subversifs, Shrek ne fait que recycler exactement les codes qu'il prétend dynamiter. Le héros moche, mais au cœur d'or, la princesse qui n'est pas ce qu'elle semble être, l'amour vainqueur des apparences... On a beau coller dessus une couche de second degré et quelques flatulences, la structure du conte reste aussi classique qu'une Belle au bois dormant. Le film se moque des clichés tout en s'y vautrant avec un confort désarmant. La parodie n'est jamais aussi audacieuse qu'annoncée : elle reste sage, grand public, calibrée pour ne froisser personne au-delà du raisonnable.

Les personnages ne compensent pas vraiment ce vide scénaristique. Shrek est l'anti-héros de service, bourru, mais attendrissant : un archétype usé jusqu'à la corde. Fiona est plus intéressante sur le papier que dans les faits : son potentiel de personnage complexe, capable de se battre mieux que ses sauveurs, est effleuré et aussitôt rangé au placard au profit de la romance convenue. Quant à Lord Farquaad (dont le nom est une allusion peu voilée à fuckwad une insulte anglophone destinée aux adultes dans la salle), il est trop cartoonesque pour constituer un vrai méchant, et trop unidimensionnel pour être drôle. Seul l'Âne impose une vraie présence, non sans agacer copieusement au bout d'un quart d'heure.

Le film prétend porter un message sur la tolérance et le rejet des apparences. C'est louable en théorie. En pratique, la démonstration est si appuyée, si répétitive, qu'elle en devient condescendante. Le film vous explique sa morale comme si vous aviez sept ans — ce qui, au fond, est probablement son public cible réel, quoi qu'on en dise. L'ambition de s'adresser à « toute la famille » produit invariablement ce résultat : un produit trop bête pour les adultes, trop gras pour être vraiment bon pour les enfants. Les gags scatologiques et les blagues graveleuses (Shrek sort des toilettes dans la première scène, le château de Farquaad est présenté comme une compensation phallique) ne sont pas choquants en soi, mais ils sont lourds, répétitifs, et surtout, pas drôles.

Techniquement, le film accuse son âge de manière assez cruelle. Sorti la même année que Monstres et Cie chez Pixar, il souffre de la comparaison de façon embarrassante. Les décors sont creux, les textures des personnages humains font froid dans le dos, et l'animation du visage de Fiona en particulier flirte dangereusement avec la vallée de l'étrange. Les effets de lumière tentent de masquer le vide des environnements, les couleurs sont joyeuses, c'est vrai… mais ça ne suffit pas. La bande-son, composée par Harry Gregson-Williams et John Powell, est honnête, mais ce sont surtout les chansons pop, dont le fameux All star de Smash Mouth, qui n'était à l'origine qu'un test, qui donnent son identité sonore au film. Un choix qui vieillit aussi bien qu'un jean taille basse.

En version française, Alain Chabat apporte une vraie personnalité à Shrek, injectant quelques calembours et une gouaille qui lui appartient. C'est probablement la meilleure chose du film. Med Hondo assure côté Âne, et Barbara Tissier est une Fiona convenable. Mais le problème de fond reste entier : doubler brillamment un personnage mal écrit, ce n'est que polir un meuble bancal.

Au bout du compte, Shrek est une œuvre surévaluée, portée par une hype de l'époque et un Oscar qui aurait bien mérité d'aller voir ailleurs. Ce n'est pas un désastre absolu : ça tourne, ça bouge, ça fait rire les enfants de huit ans avec ses pets et ses rots… mais en tant que film d'animation, c'est pauvre. En tant que parodie, c'est timide. En tant que comédie, c'est poussif.
Ma note18%
Vu le 15 Mars 2009


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