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· Julien   Lepage

Shrinking (saison 3)
Jason Segel, Bill Lawrence et Brett Goldstein (II)
2026

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Illustration de critique : Shrinking (saison 3)
Troisième saison, troisième thème annoncé avec la solennité d'un programme de thérapie de groupe affiché dans une salle paroissiale : après le deuil (saison 1) et le pardon (saison 2), Shrinking aborde enfin le stade ultime du parcours imaginé par Bill Lawrence, Jason Segel et Brett Goldstein : avancer. Passer à autre chose. Tourner la page. Cette troisième saison devait être la dernière d'un arc narratif conçu dès l'origine pour tenir en trois chapitres, une ambition d'architectes que les trois showrunners avaient répété comme un mantra depuis le lancement en janvier 2023. Sauf qu'Apple TV a renouvelé la série pour une quatrième saison avant même que la troisième ne soit diffusée, ce qui donne rétrospectivement à ce prétendu « dernier acte » la saveur légèrement amère d'un discours d'adieu prononcé par quelqu'un qui n'a encore aucune intention de partir. Difficile de prendre au sérieux un épilogue quand la suite est déjà commandée.

On retrouve donc la bande de Pasadena là où on l'avait laissée, à peu près debout et à peu près réconciliée avec elle-même. Jimmy Laird doit digérer le départ imminent d'Alice, recrutée pour jouer au foot dans une université du Connecticut, à l'autre bout du pays. Paul Rhoades, lui, continue de composer avec les progrès de son Parkinson : tremblements plus marqués, hallucinations qui s'annoncent. C'est dans une salle d'attente chez le neurologue qu'il croise Gerry, un patient plus avancé dans la maladie, qui lui offre un nouveau mantra : « Fuck Parkinson ». Le personnage de Gerry est tenu par Michael J. Fox, dont l'apparition n'est pas un simple coup de casting : lui-même atteint de la maladie depuis 1991, il avait contacté Lawrence, avec qui il avait travaillé sur Spin city dans les années 90, pour évoquer la façon dont le Parkinson de Paul était représenté dans la série, et c'est cet échange qui a conduit à la création du rôle. La scène des deux hommes échangeant leurs symptômes dans une salle d'attente marque d'ailleurs le retour de Fox devant une caméra après des années d'absence. En parallèle, Jimmy voit débarquer Randy Laird, son père absent, joué par Jeff Daniels, et renoue avec Sofi (Cobie Smulders rempile pour une deuxième réunion How I met your mother). Gaby navigue entre sa relation avec Derrick et une nouvelle patiente. Sean tente de s'émanciper. Brian et Charlie attendent leur bébé. La série fait du vélo d'appartement à plein régime.

Le problème avec le thème « avancer », c'est qu'il est dramatiquement le plus ingrat des trois. Le deuil est viscéral, le pardon est ambigu… mais avancer ? Avancer, c'est faire des valises et sourire. C'est le stade où normalement, dans une œuvre de fiction, on n'a plus vraiment besoin de regarder. La saison 3 s'en sort honorablement dans ses premières heures : le premier épisode, d'une durée d'une heure, lance plusieurs fils avec une efficacité bienvenue. La scène Fox/Ford est de loin la meilleure de la saison, non parce qu'elle est sentimentalement explosive, mais parce qu'elle est à la fois maligne et pudique : elle sort le « stunt casting » de sa dimension spectaculaire pour en faire un vrai matériau dramatique. Mais la série ne tient pas cette promesse. Lawrence avait lui-même affirmé ne pas vouloir traiter le Parkinson comme une sentence de mort, ce qui est une intention respectable ; le résultat, c'est qu'on esquive plus qu'on n'affronte. Les hallucinations de Paul, annoncées dès cette scène fondatrice, restent sous-exploitées. L'arc Daniels/Jimmy — père absent contre figure paternelle de substitution avec Paul, ce que Lawrence a lui-même décrit comme « un western parental » — tient moins de ses promesses que de ses intentions. Et la mécanique d'écriture qu'on connaissait déjà trop bien depuis la saison 1 reprend ses droits : punchlines à répétition, résolutions émotionnelles propres, tensions systématiquement désamorcées par une vanne avant d'avoir eu le temps d'exister.

Du côté des personnages, les évolutions sont réelles, mais télécommandées. Alice grandit, ce qu'on attendait ; Sean s'émancipe, ce qu'on attendait aussi ; Paul s'autorise le bonheur, c'était prévu. La saison suit son programme comme un patient modèle. Gaby, en revanche, reste le personnage le plus sacrifié de l'ensemble : malgré onze épisodes, elle tourne à vide, coincée entre une relation prévisible et quelques intrigues secondaires qui n'aboutissent à rien. Louis (Goldstein), l'arc le plus fort de la saison 2, est relégué à des apparitions sporadiques : la série ne sait plus vraiment quoi faire de lui une fois le pardon accordé, ce qui illustre bien son problème général : elle est meilleure pour poser des questions que pour y répondre. Quant à Jimmy, il stagne dans son registre habituel de grand enfant vulnérable, tiraillé entre le manque de sa fille et la peur du bonheur amoureux avec Sofi. C'est touchant la première fois. À la troisième saison, c'est un disque qui commence à rayer.

Le thème de l'avancée, enfin creusé, se révèle moins profond que celui du pardon… et le pardon était déjà moins profond que celui du deuil. La série s'est progressivement adoucie, saison après saison, au point que cette troisième édition ressemble davantage à un bain chaud qu'à une œuvre dramatique. Ce n'est pas nécessairement une critique : la série n'a jamais prétendu être Six feet under. Mais il y a dans cet amollissement quelque chose de symptomatique, comme si les créateurs, assurés du renouvellement et d'une audience acquise, avaient ôté le peu de rugosité qui restait. On se situe aux antipodes de la façon dont un Rectify ou même un Better things traitait la reconstruction lente et imparfaite de ses personnages, sans musique mélancolique pour indiquer au spectateur quoi ressentir.

Techniquement, rien n'a bougé d'un pouce. La photographie baigne dans cette lumière dorée californienne qui est désormais la marque de fabrique visuelle de la plateforme à la pomme : on pourrait confondre un plan de Shrinking avec un plan de Ted Lasso ou de Platonic les yeux dans les rouages. Le passage à onze épisodes se ressent dans le milieu de saison, qui patine visiblement. La bande-son reste fidèle à sa recette : indie-folk lacrymal en accompagnement de chaque moment d'émotion, comme un sous-titrage sentimental à l'usage du spectateur distrait. La réalisation de James Ponsoldt et de ses collègues est propre, soignée, et parfaitement quelconque.

Côté performances — et c'est là que la série sauve encore ses meubles —, Ford reste l'argument le plus solide du programme. Son Paul qui se déplace lentement vers une forme d'acceptation, qui se marie, qui finit par rejoindre Alice au Connecticut dans un geste d'une tendresse très particulière, est probablement le personnage le mieux géré de l'ensemble. L'acteur, dont la voix est rendue en VF par Jean Barney, continue d'apporter une gravité naturelle que le reste du casting ne peut pas égaler. Fox, pour son unique scène principale, est bouleversant précisément parce qu'il ne joue pas : il incarne ce qu'il connaît par cœur, et ça se voit. Lukita Maxwell confirme, dans le rôle d'Alice, qu'elle est l'actrice la plus sous-estimée de la série : sa scène de présentation de sa « famille trouvée » à une recrutrice universitaire vaut à elle seule le détour. Segel, doublé en VF par Mathias Kozlowski, fait du Segel : chaleureux, maladroit, jamais vraiment surprenant. Daniels arrive trop tard dans la saison pour laisser une vraie empreinte, malgré tout le potentiel d'un face-à-face avec Ford qui s'avère moins fulgurant qu'annoncé. Williams (Déborah Claude en VF) fait ce qu'elle peut avec un personnage qui tourne en rond pour la troisième saison consécutive.

Au final, cette troisième saison de Shrinking accomplit ce qu'elle s'était fixé : elle ferme un chapitre de manière ordonnée, distribue des épilgues honorables à chacun de ses personnages, ménage quelques moments sincèrement émouvants — la scène Fox/Ford, le départ d'Alice, la finale de Paul — et enveloppe le tout dans ce même confort douillet qui a fait sa réputation. C'est propre. C'est bienveillant. C'est un peu prévisible depuis le premier épisode. Et la commande anticipée d'une saison 4, avec saut dans le temps et « histoire entièrement nouvelle » promise par Lawrence, retire rétrospectivement à cet « arc final » la moindre urgence qu'il aurait pu revendiquer. On sort de là comme on sort d'un repas de cantine bien cuisiné : rassasié, sans avoir vraiment eu faim.
Ma note50%
Vu le 20 Avril 2026


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