The sinner (saison 1)
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Difficile de résumer en quelques mots la première saison de The Sinner sans évoquer l'étrange paradoxe qui la définit : une série dont on parle beaucoup, et qui mérite qu'on en parle, mais pas forcément pour les raisons qu'on imagine. Lancée en août 2017 sur USA Network, créée et showrunnée par Derek Simonds, adaptée du roman éponyme de l'Allemande Petra Hammesfahr — dont l'édition originale date de 1999, ce qui en dit long sur la vitesse de l'industrie —, la série a provoqué un buzz immédiat à sa diffusion, au point d'être vendue à Netflix pour le monde entier. Le pilote a été qualifié d'insoutenable, de traumatisant, d'impossible à regarder jusqu'au bout. Beaucoup ont découvert la série à reculons, impressionnés par cette réputation de monstre télévisuel. Et pour beaucoup, le premier épisode a surtout généré une question : *c'est ça, le truc qui rend tout le monde fou ?* L'histoire, en tout cas, part d'une bonne idée. Cora Tannetti, jeune mère de famille apparemment ordinaire jouée par Jessica Biel, assassine sauvagement un inconnu lors d'un pique-nique familial sur une plage bondée, sans raison apparente, en plein soleil et sous les yeux de dizaines de témoins. L'inspecteur Harry Ambrose, interprété par Bill Pullman, est chargé de l'affaire. Sauf que Cora plaide coupable d'emblée. Ce que personne ne sait — y compris elle —, c'est *pourquoi* elle l'a fait. The Sinner inverse ainsi le paradigme du polar classique : pas de whodunit ici, mais un whydunit, comme l'ont vite repéré les critiques anglophones. C'est une piste prometteuse, et pendant les deux ou trois premiers épisodes, la série tient cette promesse avec une certaine maestria. Le scénario de Simonds distille ses révélations avec parcimonie, distribuant ses petits flashbacks comme autant de miettes que le spectateur ramasse en espérant reconstituer un tableau cohérent. Et effectivement, on se retrouve à triturer mentalement les indices, à formuler des théories, à anticiper des retournements. C'est le vrai talent de la série : entretenir l'incertitude. Le problème, c'est que plus on avance, plus les réponses semblent décevoir les questions. L'explication finale, construite autour d'un traumatisme religieux familial et d'un trou de mémoire induit chimiquement, repose entièrement sur un dispositif un peu paresseux — le personnage qui "ne se souvient pas" — que la série exploite jusqu'à l'os pendant plusieurs épisodes, comme si elle gagnait du temps sur sa propre intrigue. Certains spectateurs y verront une tension maîtrisée. D'autres, une facilité confondante. Le San Francisco Chronicle, sous la plume de David Wiegand, résumait assez bien l'ambivalence générale : la série est *à la fois intrigante et frustrante*, et les réponses apportées sont soit trop convenues, soit effacées par le dernier rebondissement en date. Le Metacritic affiche un score de 71/100 de la presse spécialisée — honorable, pas transcendant. Ce qui frappe, aussi, c'est la structure en huit épisodes qui peine à ne pas donner l'impression de rembourrage. La vie conjugale d'Ambrose, ses pratiques BDSM avec une maîtresse, ses névroses d'inspecteur solitaire : tout cela n'apporte pas grand-chose à l'intrigue principale et semble là pour épaissir un récit qui aurait pu tenir en quatre ou cinq épisodes bien tassés. Par moments, on pense inévitablement à True Detective — ce que certaines critiques n'ont pas manqué de faire — mais avec une honnêteté qui oblige : The Sinner n'en a ni la poésie, ni la beauté formelle, ni la profondeur philosophique. C'est un polar psychologique de bon niveau, pas un chef-d'œuvre. Le personnage de Cora est construit de manière intéressante : une femme enfermée dans une existence étouffante, marquée par une mère fanatiquement religieuse, une sœur malade, et un passé qu'elle ne contrôle plus. Son arc narratif, sur le papier, touche à des thèmes forts — la culpabilité héritée, la pression familiale, la répression du désir. Mais l'exécution verse parfois dans l'excessif, notamment dans les flashbacks d'enfance qui sonnent un peu comme du cinéma de festival formaté : la mère rigide en noir, les prières punitive, la petite fille qui souffre. C'est vrai que l'enfance malheureuse comme moteur dramatique, en 2017, c'était déjà un peu usé. Ambrose, de son côté, est le type même du flic torturé à la psychologie compliquée, personnage archétypal qui a envahi les séries criminelles depuis dix ans. Sa capacité intuitive à déceler la vérité sous les apparences est efficace, mais manque parfois de crédibilité — il comprend trop bien, trop vite, trop justement des choses que personne d'autre ne verrait. Les thèmes abordés par la série méritent pourtant qu'on s'y attarde. The Sinner parle de religion toxique, de violence psychologique transgénérationnelle, d'identité féminine construite sous la contrainte, de la façon dont le corps garde les traumas que l'esprit efface. Ce sont de vraies préoccupations, traitées avec une certaine sérieux, même si la résolution finale tend à réduire tout ça à un mécanisme d'horlogerie narrative un peu trop propre. On est dans l'ère de la série-psychologie, quelque part entre Big Little Lies et Sharp Objects, avec moins d'ambition formelle que l'une et moins de fiel littéraire que l'autre. La réalisation — assurée pour plusieurs épisodes par Antonio Campos, notamment pour le pilote — est soignée : photographie grise et froide, cadres légèrement étouffants, lumières qui semblent toujours vouloir fuir les visages. L'atmosphère visuelle est cohérente avec le propos, même si elle ne prend jamais de risques vraiment formels. La bande originale de Siddharth Khosla est saluée par à peu près tout le monde, et pour une fois c'est mérité : elle est prégnante sans être envahissante, et elle impose une tonalité qui compense parfois les longueurs du montage. Venons-en au vrai sujet : Jessica Biel. Productrice de la série depuis la saison 2, elle a clairement voulu avec ce projet se défaire d'une image de comédienne décorative. Le pari est globalement réussi. Elle est convaincante dans ce rôle de femme qui se noie lentement, et sa façon de jouer le trauma par les silences et les regards est juste. La VF, portée par Chloé Berthier, rend bien le registre émotionnel du personnage, même si quelques intonations semblent parfois trop lisses face à la violence intérieure du rôle. Bill Pullman, lui, est le point fort indiscutable de la saison. Son Ambrose barbu et légèrement hirsute a des faux airs de Robin Williams en mode sombre — une ressemblance que plusieurs spectateurs ont relevée, et qui contribue étrangement à le rendre attachant malgré ses zones d'ombre. Sylvain Agaësse lui prête sa voix en VF avec une efficacité tranquille. Le reste du casting joue correctement dans les limites de ce que le scénario leur offre, c'est-à-dire des personnages de soutien assez peu développés. Au bout du compte, The Sinner saison 1 est une série qui fait exactement ce qu'elle promet faire — et pas beaucoup plus. Elle happe, elle intrigue, elle distille bien son mystère, et elle propose deux performances d'acteurs réelles. Mais elle est aussi trop longue pour son contenu, trop complaisante dans ses flashbacks traumatiques, et sa résolution finale ne tient pas tout à fait les promesses d'une mise en place très soignée. On la regarde avec plaisir, on la termine sans se sentir repu. Pour les amateurs du genre qui n'auraient pas encore épuisé le filon, Sharp Objects ou The Night Of proposent une expérience plus aboutie. Mais si Bill Pullman en flic torturé ça ne vous a pas encore été prescrit, c'est quand même une raison valable de faire l'expérience.
Ma note52%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !