The twilight zone : la quatrième dimension (saison 1)
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Rod Serling avait créé quelque chose d'assez unique à la fin des années 50 : une série anthologique capable de parler de racisme, de paranoïa collective ou de la menace nucléaire en les habillant de monstres et de twists narratifs, sans que les censeurs de l'époque ne pipent mot. Le génie de l'homme tenait précisément dans cette capacité à déguiser le réel sous le fantastique, à faire passer des idées subversives dans l'emballage rassurant de la fiction de genre. La quatrième dimension originale, diffusée entre 1959 et 1964, reste aujourd'hui encore une des œuvres télévisées les plus citées, les plus imitées, et paradoxalement les plus difficiles à égaler. Soixante ans plus tard, Jordan Peele, auréolé du triomphe critique et commercial de Get out, film d'horreur social devenu instantanément culte, reprend le flambeau pour CBS All Access, plateforme de streaming alors en pleine guerre des contenus, avec à ses côtés les showrunners Marco Ramirez et Simon Kinberg. Le casting convoqué pour cette première saison est franchement alléchant : Kumail Nanjiani, Adam Scott, Sanaa Lathan, Steven Yeun, Greg Kinnear... Des noms sérieux, des acteurs qui ont fait leurs preuves, une légitimité artistique indéniable. Sur le papier, on avait toutes les raisons d'être excités. Sur l'écran, c'est une autre histoire… et pas toujours celle qu'on espérait.
La formule est celle de l'originale, fidèlement respectée dans ses grandes lignes : dix épisodes indépendants, chacun plongeant un ou plusieurs personnages dans une situation surnaturelle, fantastique ou science-fictionnelle qui finit par révéler quelque chose sur la nature humaine, ses contradictions, ses lâchetés ou ses espoirs. Peele joue lui-même le rôle du présentateur-narrateur, apparaissant en ouverture et fermeture de chaque épisode dans les pas de Rod Serling, ce qui est, disons-le d'emblée, un choix courageux mais pas toujours heureux. La comparaison avec Serling est inévitable, et elle est rarement flatteuse : là où le créateur original imposait une présence magnétique, une diction théâtrale et une autorité naturelle qui donnait à ses aparté quelque chose d'à la fois solennel et mystérieux, Peele peine à trouver son propre registre. Il n'est ni aussi charismatique, ni aussi étrange, et ses interventions donnent parfois l'impression d'un hommage appliqué plutôt que d'une appropriation créative assumée. Les thèmes brassés tout au long de la saison sont résolument ceux de notre époque : racisme systémique, violences policières, immigration et xénophobie, désinformation médiatique, culture du viol et rapport au consentement, réseaux sociaux et surexposition de soi, et même, dans un épisode particulièrement ambitieux dans ses intentions, un enfant propulsé à la présidence des États-Unis. Rien que du très sérieux, traité avec les meilleures intentions du monde, et c'est peut-être là que réside le premier problème.
Le problème central de cette saison, en effet, n'est pas ce qu'elle veut dire, mais comment elle le dit… et surtout combien de temps elle prend pour le dire. Serling opérait en vingt-cinq minutes chrono, ce qui lui imposait une économie de moyens redoutable : chaque mot comptait, chaque scène devait porter son poids, les twists arrivaient comme des coups de poing parce qu'ils avaient été préparés avec une précision d'horloger. Ici, les épisodes s'étirent régulièrement jusqu'à cinquante, voire soixante minutes, avec pour résultat que les concepts se délayent, les personnages pataugent dans des situations que le montage refuse de quitter, et les révélations finales arrivent souvent dans un silence gêné plutôt que dans le coup de tonnerre attendu. Il y a quelque chose d'assez frustrant à observer une série qui dispose de tous les outils (les budgets, les acteurs, les thèmes) et qui les emploie avec une générosité mal contrôlée. C'est comme si on avait confié à un bon chef une cuisine parfaitement équipée, et qu'il avait décidé de tout faire mijoter deux fois trop longtemps. Le péché mignon récurrent de cette saison, celui qui revient épisode après épisode avec la régularité d'un leitmotiv, c'est précisément cela : avoir de bonnes idées, parfois excellentes, et les saboter en chemin, soit par excès de durée, soit par manque de courage au moment de conclure, soit par une tendance au didactisme qui étouffe tout ce que le récit avait semblé promettre.
Le premier épisode, L'humoriste, donne le ton de manière plutôt encourageante, et c'est tant mieux pour l'ensemble. Nanjiani y incarne Samir, un comique raté dont les blagues politiques sur le deuxième amendement tombent systématiquement à plat. Un soir, il reçoit d'un aîné mystérieux, interprété avec une présence trouble par Tracy Morgan, un conseil qui va changer sa carrière : parler de lui, de sa vie, des gens qui l'entourent. Il découvre alors que citer quelqu'un dans son spectacle le fait littéralement disparaître de la réalité. C'est une relecture du mythe de Faust assez bien troussée, portée par une interprétation solide et une ambiance qui évoque les grandes heures de la série originale, notamment les épisodes où des personnages ordinaires se voyaient offrir un pouvoir extraordinaire dont le prix s'avérait insupportable. La question de ce qu'un artiste est prêt à sacrifier pour réussir, jusqu'où il peut vendre sa vie intime au public, est traitée avec une vraie subtilité initiale. C'est trop long — le concept aurait gagné à être resserré d'une vingtaine de minutes —, et la progression dramatique tend à répéter plusieurs fois la même démonstration avant de se décider à avancer, mais l'ensemble fonctionne et constitue une entrée en matière honnête, voire prometteuse.
Cauchemar à 30 000 pieds, le deuxième épisode, est une réinterprétation directe du célèbre épisode originel Cauchemar à 20 000 pieds : celui avec William Shatner qui voyait un monstre sur l'aile de l'avion, repris également dans le film de 1983 avec John Lithgow. Ici, le monstre est remplacé par un podcast qu'Adam Scott découvre durant le vol, et qui semble prédire la catastrophe imminente de l'appareil dans lequel il se trouve. C'est une transposition intelligente, qui actualise le concept original tout en le transformant en quelque chose de thématiquement différent : moins une histoire de folie que d'obsession et de prophétie auto-réalisatrice. La réalisation est tendue, l'atmosphère claustrophobe est bien gérée, Scott est convaincant dans le rôle d'un homme qui sait qu'il a raison, mais ne peut convaincre personne de l'écouter. Et puis arrive la conclusion, qui bâcle en trois minutes ce que le reste de l'épisode avait mis quarante-cinq à construire, avec une résolution qui semble vouloir prendre le contrepied de l'original sans avoir vraiment réfléchi à ce qu'elle voulait dire à la place. On reste avec l'impression d'avoir regardé un très bon épisode se faire saborder dans son dernier acte, ce qui est à la fois décevant et, hélas, très représentatif de l'ensemble.
Replay, le troisième épisode, est sans doute le plus abouti de la saison sur le plan de la cohérence entre intention et exécution. Il met en scène une mère noire, Nina Harrison, dont la vieille caméra VHS a le pouvoir de rembobiner le temps, et qui tente d'utiliser ce don pour protéger son fils d'un policier blanc qui les harcèle sur la route. L'idée est forte et d'actualité, portée avec conviction et une sobriété bienvenue dans la mise en scène. Mais le traitement finit par achopper sur un problème que la saison ne parvient jamais vraiment à résoudre : là où Serling glissait ses messages sous le manteau, en les rendant universels et troublants précisément parce qu'ils étaient enfouis sous plusieurs couches de narration, la nouvelle mouture souligne, surligne, et distribue des tracts. La métaphore est appliquée avec une telle insistance que l'épisode finit par ressembler davantage à une illustration de thèse qu'à un récit dramatique autonome. Ce n'est pas nul, loin de là : il y a de la tension, il y a de l'émotion, et certaines scènes fonctionnent réellement. Mais on est très loin de la façon dont Serling avait réussi, en 1961, à parler de racisme dans The monsters are due on Maple Street en n'en disant presque jamais le mot explicitement. La subtilité, dans cette nouvelle incarnation, est trop souvent la première victime.
Un voyageur, quatrième épisode, est probablement le plus léger et le plus agréable à regarder de la saison. Steven Yeun y incarne un mystérieux inconnu qui se matérialise dans un poste de police alaskien la nuit de Noël, prétendant s'appeler Un Voyageur et réclamant une grâce présidentielle. Il est espiègle, insaisissable, et Yeun y déploie un charme de grand manipulateur qui maintient l'attention bien mieux que la plupart des autres épisodes. L'atmosphère de huis clos fonctionne, les dialogues ont de la vivacité, et il y a quelque chose d'amusant dans la façon dont le personnage déstabilise méthodiquement chaque membre de l'équipe. Mais l'épisode s'arrête précisément là où on attendait qu'il commence vraiment. La révélation finale sur la nature du visiteur est traitée avec une désinvolture presque troublante, comme si les scénaristes avaient posé toutes les pièces d'un puzzle sans avoir prévu d'image finale. Rigolo, bien joué, mais fondamentalement insatisfaisant dans ses aboutissants.
Le prodige, dans lequel un enfant peut devenir président des États-Unis s'il en manifeste le désir, cumule les défauts sans aucune des excuses des épisodes précédents. L'idée de base, pourtant, n'est pas sans intérêt : comment réagirait un système politique et médiatique face à un enfant capricieux qui ferait n'importe quoi, mais aurait le soutien du peuple ? Que feraient les adultes face à quelque chose qu'ils ne comprennent pas et qui menace leur pouvoir ? Ces questions méritaient mieux qu'un traitement aussi naïf, aussi prévisible dans ses coups de théâtre, aussi peu tendu dans sa dramaturgie. On regarde l'épisode se dérouler sans jamais ressentir le moindre vertige, la moindre inquiétude, le moindre frisson d'une vraie Quatrième Dimension. C'est fade, propre, et parfaitement oubliable.
Six degrés de liberté, sixième épisode, tient probablement la meilleure idée de toute la saison. Un équipage de six astronautes part pour Mars au moment précis où une guerre nucléaire éclate sur Terre. Durant les années de voyage, ils commencent à soupçonner que leur mission n'est peut-être pas réelle : qu'ils sont peut-être enfermés dans une simulation et que leur comportement est observé. Le concept est riche, la paranoïa qui s'installe progressivement est un terrain idéal pour le genre, et la façon dont l'isolement érode les certitudes et les relations est en principe un matériau dramatique de premier ordre. Hélas, le casting ne suit pas : les acteurs peinent à donner de la chair et de la nuance à des personnages qui restent des fonctions narratives plutôt que des êtres humains auxquels on s'attache ou qu'on redoute. Et puis, comme si souvent dans cette saison, la conclusion arrive et s'affaisse. Il y avait là de quoi faire un épisode mémorable, peut-être le meilleur de la saison. Il n'en reste qu'un sentiment persistant de gâchis.
Pas tous les hommes, le septième épisode, aborde le territoire du #MeToo via une métaphore science-fictionnelle : des météorites rendent les hommes soudainement violents et incontrôlables, tandis que les femmes tentent de survivre à cette transformation. La réalisation est soignée, le rythme bien tenu, et l'épisode a le mérite d'une certaine efficacité dans sa première partie. Mais le problème est identique à celui de Replay : la transparence de la métaphore est telle qu'elle finit par écraser tout ce que le récit pourrait avoir de troublant ou d'ambigu. Il n'y a aucune zone grise, aucune complexité, aucun personnage masculin dont la transformation pose une vraie question plutôt qu'une réponse toute faite. On est, encore une fois, dans le clip de sensibilisation plus que dans la fiction qui dérange.
Origine, huitième épisode, offre à Sanaa Lathan un de ses meilleurs rôles télévisés de ces dernières années. Elle y incarne une femme de la classe aisée qui se retrouve arrêtée dans un univers uchronique aux allures d'Amérique des années 50 pour une raison qu'elle ignore : son origine, une origine qu'elle ne connaît pas elle-même et qui fait d'elle une étrangère dans un monde qui voulait pourtant la croire des leurs. La prémisse est remarquable, riche d'une ambiguïté identitaire et d'une critique de la xénophobie institutionnalisée qui avait tout pour faire un épisode majeur. Lathan est à la hauteur de ce que le matériau exigeait. Mais le scénario, une fois encore, n'en tire pas le quart de ce qu'il contenait en germe. Les enjeux ne montent pas assez, la résolution est précipitée, et on ressort de l'épisode avec la désagréable impression d'avoir assisté au prologue de quelque chose qui ne vient pas.
Le scorpion bleu, neuvième épisode, est plus simplement raté. Chris O'Dowd y joue un anthropologue qui hérite d'une arme magique : un pistolet ne contenant qu'une seule balle, destinée à quelqu'un en particulier. L'idée a quelque chose d'intrigant dans son absurdité poétique, mais l'exécution tourne en rond, la tension ne s'installe jamais vraiment, et l'ensemble donne l'impression d'un épisode dont le concept aurait appartenu à la saison 4 de la série originale ; celle, précisément, qui avait eu la mauvaise idée d'allonger ses épisodes à cinquante minutes et qu'on considère généralement comme la moins réussie de toutes. Le hasard fait bien les choses.
Reste L'homme flouté, épisode final à ambition métafictionnelle, qui aurait pu être le clou de la saison et se révèle être son épisode le plus décevant. Une scénariste est pourchassée par une silhouette floue et indistincte sur le plateau même de la série en tournage, un personnage que personne d'autre ne semble voir. L'idée de boucler une saison sur un épisode qui interroge sa propre nature, qui joue avec les frontières entre fiction et réalité, entre créateur et créature, était séduisante sur le papier : c'est le type de jeu métafictionnel que la série originale elle-même avait parfois pratiqué. Mais le résultat est à la fois ennuyeux et mal joué, ce qui est un exploit en soi. Les révélations s'enchaînent sans que rien ne provoque l'effroi ou l'émerveillement qu'elles étaient censées susciter, et on finit ces dix épisodes dans un soupir légèrement las plutôt que dans l'enthousiasme qu'on aurait voulu ressentir.
Techniquement, la série est en revanche irréprochable, et c'est un compliment sincère. La photographie est soignée, parfois franchement belle, et chaque épisode bénéficie d'une direction artistique distincte qui évite la monotonie visuelle qu'on aurait pu craindre dans une anthologie produite à la chaîne. Les décors, les costumes, la façon dont certains épisodes jouent avec les codes visuels de leur période de référence (la palette désaturée d'Origine, l'esthétique claustrophobe de Six degrés de liberté) témoignent d'un vrai soin dans la fabrication. La bande originale joue habilement sur des atmosphères rétro-futuristes sans tomber dans le pastiche ou le simple hommage sonore. C'est du beau travail d'artisan, professionnel et respectueux, au service d'un propos qui méritait parfois davantage.
Côté interprétation, le tableau est contrasté, à l'image du reste. Nanjiani est convaincant dans un registre qu'il maîtrise bien, oscillant entre l'humour et l'inquiétude avec une naturel désarmant. Yeun vole littéralement son épisode, démontrant une fois de plus qu'il est un des acteurs les plus intéressants de sa génération. Sanaa Lathan porte Origine avec une présence et une dignité qui auraient mérité un matériau plus solide. Adam Scott est solide et fiable dans Cauchemar à 30 000 pieds, même si son personnage finit par lui échapper au même moment que l'épisode échappe à lui-même. Les seconds rôles sont plus inégaux, certains très bien, d'autres peinant à exister au-delà de leur fonction narrative. La version française, assurée par un casting vocal large incluant notamment Frantz Confiac, Thierry Desroses, Alexandre Gillet ou encore Emmanuelle Bodin, fait un travail sérieux et globalement respectueux des nuances des performances originales, sans que la VF ne soit en rien en retrait de ce que la VO proposait.
Au fond, cette première saison de la Quatrième dimension version Peele ressemble à ce qu'on espérait qu'elle ne soit pas : un objet bien intentionné, intermittemment réussi, souvent décevant, et structurellement incapable de tenir les promesses de son concept. Elle a l'ambition de son modèle, parfois même son intelligence, mais presque jamais sa concision, son mordant, ni cette façon qu'avait Serling de laisser ses histoires résonner longtemps après la dernière image, comme une question sans réponse plantée dans l'esprit du spectateur. Ici, les réponses sont trop souvent données avant même qu'on ait eu le temps de se poser les questions, et les métaphores portent leur étiquette comme des bagages en soute.
La formule est celle de l'originale, fidèlement respectée dans ses grandes lignes : dix épisodes indépendants, chacun plongeant un ou plusieurs personnages dans une situation surnaturelle, fantastique ou science-fictionnelle qui finit par révéler quelque chose sur la nature humaine, ses contradictions, ses lâchetés ou ses espoirs. Peele joue lui-même le rôle du présentateur-narrateur, apparaissant en ouverture et fermeture de chaque épisode dans les pas de Rod Serling, ce qui est, disons-le d'emblée, un choix courageux mais pas toujours heureux. La comparaison avec Serling est inévitable, et elle est rarement flatteuse : là où le créateur original imposait une présence magnétique, une diction théâtrale et une autorité naturelle qui donnait à ses aparté quelque chose d'à la fois solennel et mystérieux, Peele peine à trouver son propre registre. Il n'est ni aussi charismatique, ni aussi étrange, et ses interventions donnent parfois l'impression d'un hommage appliqué plutôt que d'une appropriation créative assumée. Les thèmes brassés tout au long de la saison sont résolument ceux de notre époque : racisme systémique, violences policières, immigration et xénophobie, désinformation médiatique, culture du viol et rapport au consentement, réseaux sociaux et surexposition de soi, et même, dans un épisode particulièrement ambitieux dans ses intentions, un enfant propulsé à la présidence des États-Unis. Rien que du très sérieux, traité avec les meilleures intentions du monde, et c'est peut-être là que réside le premier problème.
Le problème central de cette saison, en effet, n'est pas ce qu'elle veut dire, mais comment elle le dit… et surtout combien de temps elle prend pour le dire. Serling opérait en vingt-cinq minutes chrono, ce qui lui imposait une économie de moyens redoutable : chaque mot comptait, chaque scène devait porter son poids, les twists arrivaient comme des coups de poing parce qu'ils avaient été préparés avec une précision d'horloger. Ici, les épisodes s'étirent régulièrement jusqu'à cinquante, voire soixante minutes, avec pour résultat que les concepts se délayent, les personnages pataugent dans des situations que le montage refuse de quitter, et les révélations finales arrivent souvent dans un silence gêné plutôt que dans le coup de tonnerre attendu. Il y a quelque chose d'assez frustrant à observer une série qui dispose de tous les outils (les budgets, les acteurs, les thèmes) et qui les emploie avec une générosité mal contrôlée. C'est comme si on avait confié à un bon chef une cuisine parfaitement équipée, et qu'il avait décidé de tout faire mijoter deux fois trop longtemps. Le péché mignon récurrent de cette saison, celui qui revient épisode après épisode avec la régularité d'un leitmotiv, c'est précisément cela : avoir de bonnes idées, parfois excellentes, et les saboter en chemin, soit par excès de durée, soit par manque de courage au moment de conclure, soit par une tendance au didactisme qui étouffe tout ce que le récit avait semblé promettre.
Le premier épisode, L'humoriste, donne le ton de manière plutôt encourageante, et c'est tant mieux pour l'ensemble. Nanjiani y incarne Samir, un comique raté dont les blagues politiques sur le deuxième amendement tombent systématiquement à plat. Un soir, il reçoit d'un aîné mystérieux, interprété avec une présence trouble par Tracy Morgan, un conseil qui va changer sa carrière : parler de lui, de sa vie, des gens qui l'entourent. Il découvre alors que citer quelqu'un dans son spectacle le fait littéralement disparaître de la réalité. C'est une relecture du mythe de Faust assez bien troussée, portée par une interprétation solide et une ambiance qui évoque les grandes heures de la série originale, notamment les épisodes où des personnages ordinaires se voyaient offrir un pouvoir extraordinaire dont le prix s'avérait insupportable. La question de ce qu'un artiste est prêt à sacrifier pour réussir, jusqu'où il peut vendre sa vie intime au public, est traitée avec une vraie subtilité initiale. C'est trop long — le concept aurait gagné à être resserré d'une vingtaine de minutes —, et la progression dramatique tend à répéter plusieurs fois la même démonstration avant de se décider à avancer, mais l'ensemble fonctionne et constitue une entrée en matière honnête, voire prometteuse.
Cauchemar à 30 000 pieds, le deuxième épisode, est une réinterprétation directe du célèbre épisode originel Cauchemar à 20 000 pieds : celui avec William Shatner qui voyait un monstre sur l'aile de l'avion, repris également dans le film de 1983 avec John Lithgow. Ici, le monstre est remplacé par un podcast qu'Adam Scott découvre durant le vol, et qui semble prédire la catastrophe imminente de l'appareil dans lequel il se trouve. C'est une transposition intelligente, qui actualise le concept original tout en le transformant en quelque chose de thématiquement différent : moins une histoire de folie que d'obsession et de prophétie auto-réalisatrice. La réalisation est tendue, l'atmosphère claustrophobe est bien gérée, Scott est convaincant dans le rôle d'un homme qui sait qu'il a raison, mais ne peut convaincre personne de l'écouter. Et puis arrive la conclusion, qui bâcle en trois minutes ce que le reste de l'épisode avait mis quarante-cinq à construire, avec une résolution qui semble vouloir prendre le contrepied de l'original sans avoir vraiment réfléchi à ce qu'elle voulait dire à la place. On reste avec l'impression d'avoir regardé un très bon épisode se faire saborder dans son dernier acte, ce qui est à la fois décevant et, hélas, très représentatif de l'ensemble.
Replay, le troisième épisode, est sans doute le plus abouti de la saison sur le plan de la cohérence entre intention et exécution. Il met en scène une mère noire, Nina Harrison, dont la vieille caméra VHS a le pouvoir de rembobiner le temps, et qui tente d'utiliser ce don pour protéger son fils d'un policier blanc qui les harcèle sur la route. L'idée est forte et d'actualité, portée avec conviction et une sobriété bienvenue dans la mise en scène. Mais le traitement finit par achopper sur un problème que la saison ne parvient jamais vraiment à résoudre : là où Serling glissait ses messages sous le manteau, en les rendant universels et troublants précisément parce qu'ils étaient enfouis sous plusieurs couches de narration, la nouvelle mouture souligne, surligne, et distribue des tracts. La métaphore est appliquée avec une telle insistance que l'épisode finit par ressembler davantage à une illustration de thèse qu'à un récit dramatique autonome. Ce n'est pas nul, loin de là : il y a de la tension, il y a de l'émotion, et certaines scènes fonctionnent réellement. Mais on est très loin de la façon dont Serling avait réussi, en 1961, à parler de racisme dans The monsters are due on Maple Street en n'en disant presque jamais le mot explicitement. La subtilité, dans cette nouvelle incarnation, est trop souvent la première victime.
Un voyageur, quatrième épisode, est probablement le plus léger et le plus agréable à regarder de la saison. Steven Yeun y incarne un mystérieux inconnu qui se matérialise dans un poste de police alaskien la nuit de Noël, prétendant s'appeler Un Voyageur et réclamant une grâce présidentielle. Il est espiègle, insaisissable, et Yeun y déploie un charme de grand manipulateur qui maintient l'attention bien mieux que la plupart des autres épisodes. L'atmosphère de huis clos fonctionne, les dialogues ont de la vivacité, et il y a quelque chose d'amusant dans la façon dont le personnage déstabilise méthodiquement chaque membre de l'équipe. Mais l'épisode s'arrête précisément là où on attendait qu'il commence vraiment. La révélation finale sur la nature du visiteur est traitée avec une désinvolture presque troublante, comme si les scénaristes avaient posé toutes les pièces d'un puzzle sans avoir prévu d'image finale. Rigolo, bien joué, mais fondamentalement insatisfaisant dans ses aboutissants.
Le prodige, dans lequel un enfant peut devenir président des États-Unis s'il en manifeste le désir, cumule les défauts sans aucune des excuses des épisodes précédents. L'idée de base, pourtant, n'est pas sans intérêt : comment réagirait un système politique et médiatique face à un enfant capricieux qui ferait n'importe quoi, mais aurait le soutien du peuple ? Que feraient les adultes face à quelque chose qu'ils ne comprennent pas et qui menace leur pouvoir ? Ces questions méritaient mieux qu'un traitement aussi naïf, aussi prévisible dans ses coups de théâtre, aussi peu tendu dans sa dramaturgie. On regarde l'épisode se dérouler sans jamais ressentir le moindre vertige, la moindre inquiétude, le moindre frisson d'une vraie Quatrième Dimension. C'est fade, propre, et parfaitement oubliable.
Six degrés de liberté, sixième épisode, tient probablement la meilleure idée de toute la saison. Un équipage de six astronautes part pour Mars au moment précis où une guerre nucléaire éclate sur Terre. Durant les années de voyage, ils commencent à soupçonner que leur mission n'est peut-être pas réelle : qu'ils sont peut-être enfermés dans une simulation et que leur comportement est observé. Le concept est riche, la paranoïa qui s'installe progressivement est un terrain idéal pour le genre, et la façon dont l'isolement érode les certitudes et les relations est en principe un matériau dramatique de premier ordre. Hélas, le casting ne suit pas : les acteurs peinent à donner de la chair et de la nuance à des personnages qui restent des fonctions narratives plutôt que des êtres humains auxquels on s'attache ou qu'on redoute. Et puis, comme si souvent dans cette saison, la conclusion arrive et s'affaisse. Il y avait là de quoi faire un épisode mémorable, peut-être le meilleur de la saison. Il n'en reste qu'un sentiment persistant de gâchis.
Pas tous les hommes, le septième épisode, aborde le territoire du #MeToo via une métaphore science-fictionnelle : des météorites rendent les hommes soudainement violents et incontrôlables, tandis que les femmes tentent de survivre à cette transformation. La réalisation est soignée, le rythme bien tenu, et l'épisode a le mérite d'une certaine efficacité dans sa première partie. Mais le problème est identique à celui de Replay : la transparence de la métaphore est telle qu'elle finit par écraser tout ce que le récit pourrait avoir de troublant ou d'ambigu. Il n'y a aucune zone grise, aucune complexité, aucun personnage masculin dont la transformation pose une vraie question plutôt qu'une réponse toute faite. On est, encore une fois, dans le clip de sensibilisation plus que dans la fiction qui dérange.
Origine, huitième épisode, offre à Sanaa Lathan un de ses meilleurs rôles télévisés de ces dernières années. Elle y incarne une femme de la classe aisée qui se retrouve arrêtée dans un univers uchronique aux allures d'Amérique des années 50 pour une raison qu'elle ignore : son origine, une origine qu'elle ne connaît pas elle-même et qui fait d'elle une étrangère dans un monde qui voulait pourtant la croire des leurs. La prémisse est remarquable, riche d'une ambiguïté identitaire et d'une critique de la xénophobie institutionnalisée qui avait tout pour faire un épisode majeur. Lathan est à la hauteur de ce que le matériau exigeait. Mais le scénario, une fois encore, n'en tire pas le quart de ce qu'il contenait en germe. Les enjeux ne montent pas assez, la résolution est précipitée, et on ressort de l'épisode avec la désagréable impression d'avoir assisté au prologue de quelque chose qui ne vient pas.
Le scorpion bleu, neuvième épisode, est plus simplement raté. Chris O'Dowd y joue un anthropologue qui hérite d'une arme magique : un pistolet ne contenant qu'une seule balle, destinée à quelqu'un en particulier. L'idée a quelque chose d'intrigant dans son absurdité poétique, mais l'exécution tourne en rond, la tension ne s'installe jamais vraiment, et l'ensemble donne l'impression d'un épisode dont le concept aurait appartenu à la saison 4 de la série originale ; celle, précisément, qui avait eu la mauvaise idée d'allonger ses épisodes à cinquante minutes et qu'on considère généralement comme la moins réussie de toutes. Le hasard fait bien les choses.
Reste L'homme flouté, épisode final à ambition métafictionnelle, qui aurait pu être le clou de la saison et se révèle être son épisode le plus décevant. Une scénariste est pourchassée par une silhouette floue et indistincte sur le plateau même de la série en tournage, un personnage que personne d'autre ne semble voir. L'idée de boucler une saison sur un épisode qui interroge sa propre nature, qui joue avec les frontières entre fiction et réalité, entre créateur et créature, était séduisante sur le papier : c'est le type de jeu métafictionnel que la série originale elle-même avait parfois pratiqué. Mais le résultat est à la fois ennuyeux et mal joué, ce qui est un exploit en soi. Les révélations s'enchaînent sans que rien ne provoque l'effroi ou l'émerveillement qu'elles étaient censées susciter, et on finit ces dix épisodes dans un soupir légèrement las plutôt que dans l'enthousiasme qu'on aurait voulu ressentir.
Techniquement, la série est en revanche irréprochable, et c'est un compliment sincère. La photographie est soignée, parfois franchement belle, et chaque épisode bénéficie d'une direction artistique distincte qui évite la monotonie visuelle qu'on aurait pu craindre dans une anthologie produite à la chaîne. Les décors, les costumes, la façon dont certains épisodes jouent avec les codes visuels de leur période de référence (la palette désaturée d'Origine, l'esthétique claustrophobe de Six degrés de liberté) témoignent d'un vrai soin dans la fabrication. La bande originale joue habilement sur des atmosphères rétro-futuristes sans tomber dans le pastiche ou le simple hommage sonore. C'est du beau travail d'artisan, professionnel et respectueux, au service d'un propos qui méritait parfois davantage.
Côté interprétation, le tableau est contrasté, à l'image du reste. Nanjiani est convaincant dans un registre qu'il maîtrise bien, oscillant entre l'humour et l'inquiétude avec une naturel désarmant. Yeun vole littéralement son épisode, démontrant une fois de plus qu'il est un des acteurs les plus intéressants de sa génération. Sanaa Lathan porte Origine avec une présence et une dignité qui auraient mérité un matériau plus solide. Adam Scott est solide et fiable dans Cauchemar à 30 000 pieds, même si son personnage finit par lui échapper au même moment que l'épisode échappe à lui-même. Les seconds rôles sont plus inégaux, certains très bien, d'autres peinant à exister au-delà de leur fonction narrative. La version française, assurée par un casting vocal large incluant notamment Frantz Confiac, Thierry Desroses, Alexandre Gillet ou encore Emmanuelle Bodin, fait un travail sérieux et globalement respectueux des nuances des performances originales, sans que la VF ne soit en rien en retrait de ce que la VO proposait.
Au fond, cette première saison de la Quatrième dimension version Peele ressemble à ce qu'on espérait qu'elle ne soit pas : un objet bien intentionné, intermittemment réussi, souvent décevant, et structurellement incapable de tenir les promesses de son concept. Elle a l'ambition de son modèle, parfois même son intelligence, mais presque jamais sa concision, son mordant, ni cette façon qu'avait Serling de laisser ses histoires résonner longtemps après la dernière image, comme une question sans réponse plantée dans l'esprit du spectateur. Ici, les réponses sont trop souvent données avant même qu'on ait eu le temps de se poser les questions, et les métaphores portent leur étiquette comme des bagages en soute.
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