Si j'étais un espion
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

L'histoire du cinéma regorge de premiers films qu'on préfèrerait oublier, et Si j'étais un espion appartient à cette catégorie un peu triste — celle des œuvres qui méritent d'être connues surtout parce que leur auteur est devenu quelqu'un d'autre. Bertrand Blier, avant de révéler Patrick Dewaere et Gérard Depardieu au monde entier avec Les Valseuses, livrait donc en 1967 ce polar d'espionnage en noir et blanc, réunissant pour la première fois son père Bernard Blier et un Bruno Cremer alors en pleine ascension après La 317e section et Paris brûle-t-il ?. Deux monstres. Un film fantôme : à sa sortie en août 1967, à peine 77 000 spectateurs en France, jamais édité en VHS, et une traversée du désert de sept ans pour le réalisateur avant de trouver un nouveau financement. Il a fallu attendre la sélection Cannes Classics 2022 et sa restauration par Pathé pour que le film soit enfin visible en Blu-ray. Ce n'est pas rien — mais ça ne suffit pas à en faire un grand film. Le docteur Lefèvre, médecin parisien veuf, mène une vie sans histoires jusqu'au jour où l'un de ses patients, un certain Guérin, dépressif et insaisissable, disparaît tout en attirant sur lui l'attention d'individus peu recommandables. Un personnage nommé Matras, joué par Cremer, s'installe alors dans la vie du docteur avec la discrétion menaçante d'un prédateur, le jaugeant, le surveillant, jouant sur ses nerfs et sur sa seule vulnérabilité : sa fille. L'argument est simple, presque trop, et le film assume sa linéarité avec une sobriété qui peut passer pour une qualité ou une pauvreté, selon l'humeur dans laquelle on le regarde. C'est là que le bât blesse le plus franchement : le scénario, coécrit par Jacques Cousseau, Jean-Pierre Simonot et Philippe Adrien d'après une idée originale de Blier et Antoine Tudal, ne porte pas la griffe de l'auteur. Et c'est précisément le problème : on ne retrouve jamais le moindre mot d'auteur, la moindre sécheresse caustique, la moindre folie froide qui caractérisera plus tard Buffet froid ou Calmos. La mécanique du thriller paranoïaque est correctement huilée, elle tourne — mais elle tourne à vide. Le film hésite entre le polar de genre classique et quelque chose de plus ambigu, plus kafkaïen, sans jamais complètement trancher. Et cette ambiguïté, pourtant réelle — le spectateur peut effectivement lire le personnage de Lefèvre de deux manières radicalement contradictoires jusqu'à la toute fin — reste insuffisamment exploitée pour être pleinement stimulante. Lefèvre lui-même est un personnage paradoxal : assez opaque pour être intrigant, assez banal pour ne jamais vraiment captiver. On comprend sa peur, sa solitude de veuf, son attachement à sa fille — mais rien ne dépasse. Quant à Matras, il est exactement ce que le film demande : une menace sans contours, un mystère ambulant dont on ne saura jamais les motivations réelles ni les affiliations. Cette invisibilité narrative, délibérée, tire davantage vers le frustrant que vers le fascinant. Le contexte géopolitique de la Guerre froide, omniprésent dans les films d'espionnage de l'époque, est convoqué ici avec parcimonie — le voyage du docteur en Pologne, les soupçons d'affiliation à l'Est. Mais là où un Costa-Gavras aurait mis du nerf politique et de la tension idéologique, Blier préfère le huis clos psychologique, le face-à-face, l'espace privé comme théâtre de la paranoïa. C'est une posture honorable. Elle aurait demandé un scénario beaucoup plus solide pour fonctionner. La mise en scène, en revanche, mérite qu'on s'y arrête. Pour un premier film de fiction, elle témoigne d'une vraie maîtrise formelle — sobre, sans fioriture, construite sur des cadrages qui laissent la tension monter sans jamais forcer. Le noir et blanc est bien utilisé, l'atmosphère oppressante est réelle. Il y a là les prémices discrets d'un cinéaste qui sait regarder. La bande originale de Serge Gainsbourg, tendue et reconnaissable, contribue à maintenir ce climat de malaise diffus — c'est même souvent elle qui porte le film là où le scénario se dérobe. Le véritable intérêt du film, et ce qui le sauve d'un naufrage complet, c'est évidemment le face-à-face entre Bernard Blier et Bruno Cremer. Le père, débarrassé ici de tout mot d'auteur, révèle un talent de comédien pur, capable de passer d'une émotion à l'autre avec une subtilité bouleversante — la scène où il apprend que sa fille a été victime d'un accident est d'une justesse rare. Cremer, lui, est froid, mutique, imposant, exactement dans le registre qui fera sa marque. Autour d'eux, Claude Piéplu dans un rôle plus sombre qu'à son habitude et Suzanne Flon en quelques apparitions ponctuent le tout avec élégance. Reste que, au bout du compte, Si j'étais un espion est un film tristement impersonnel — ce qui est le pire défaut qu'on puisse reprocher à une œuvre de Bertrand Blier, a fortiori à ses débuts. Un film très oubliable, donc, rendu désormais accessible grâce à une restauration bienvenue, mais qui ne s'impose guère au-delà de la curiosité filmographique. Les amateurs de polars paranoïaques français trouveront davantage leur compte dans Un papillon sur l'épaule de Jacques Deray, ou dans le Costa-Gavras de la même époque. Quant aux admirateurs de Blier, ils garderont surtout cela en tête : même les plus grands cinéastes français ont eu leur faux départ.
Ma note47%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !