Slevin
Ce long-métrage signé Paul McGuigan, débarqué en 2006 avec un casting presqu'indécent : Josh Hartnett, Bruce Willis, Morgan Freeman, Ben Kingsley ou encore Lucy Liu. Présenté comme un polar malin, clinquant sans être tape-à-l'œil, et suffisamment sûr de lui pour promettre autre chose qu'un simple exercice de style, à l'époque, l'attente était réelle. McGuigan sortait d'un cinéma nerveux et stylisé, Hartnett tentait de se réinventer, et le film semblait vouloir jouer dans la cour des thrillers à retournements qui faisaient encore recette au milieu des années 2000.L'histoire repose sur un principe de poisse persistante. Slevin, jeune homme déjà cabossé par la vie, arrive à New York pour occuper l'appartement d'un ami absent, Nick Fisher. Erreur fatale : les mauvaises dettes ne sont pas toujours attachées à la bonne personne. Pris pour quelqu'un d'autre, il se retrouve coincé entre deux parrains de la pègre new-yorkaise, le Boss et le Rabbin, ennemis jurés unis par une vieille tragédie. Au milieu de ce jeu de dupes, un tueur élégant, Goodkat, tire les ficelles avec un calme inquiétant, pendant que la situation s'enfonce dans un engrenage de représailles et de faux semblants.
Le scénario joue clairement la carte du puzzle. Les pièces sont posées avec soin, parfois un peu trop visibles pour les amateurs du genre, mais l'ensemble reste solidement charpenté. Le film assume ses influences, du polar urbain classique aux récits à twist popularisés après Usual suspects, sans tomber totalement dans la copie carbone. Certains mécanismes sentent le déjà-vu, notamment dans la façon de dissimuler l'information ou de retarder certaines révélations, mais l'écriture conserve assez d'humour et de précision pour maintenir l'intérêt. Le fameux « Kansas City Shuffle » n'est pas qu'un gimmick : il structure réellement le récit, même si l'on peut deviner la destination avant d'y arriver.
Les personnages constituent l'un des vrais plaisirs du film. Slevin n'est pas un simple pion dépassé par les événements ; son apparente passivité masque une construction plus complexe. Lindsey, la voisine, évite le rôle décoratif et apporte une respiration bienvenue dans cet univers de prédateurs. Les deux parrains, quant à eux, sont dessinés comme des figures presque mythologiques : l'un cérébral et cérémonieux, l'autre massif et brutal, deux faces d'une même logique mafieuse. Goodkat, enfin, incarne le chaos organisé, personnage froid, précis, presque abstrait, qui domine le film de bout en bout.
Sous ses airs de divertissement sophistiqué, le long-métrage parle beaucoup de fatalité, d'identité et de vengeance héritée. Les dettes du passé contaminent le présent, les erreurs se transmettent comme des maladies chroniques, et la violence devient une monnaie d'échange banalisée. Le film n'en tire pas une leçon moralisatrice appuyée ; il préfère l'ironie sèche et le détachement, parfois au risque de paraître cynique. Cette distance fonctionne la plupart du temps, même si elle empêche parfois l'émotion de vraiment s'installer.
La mise en scène privilégie une élégance contrôlée. La photographie joue sur des contrastes marqués, des intérieurs feutrés, une ville stylisée plus mentale que réaliste. McGuigan sait placer sa caméra, donner du rythme aux dialogues, installer une atmosphère théâtrale dans certaines confrontations. La bande-son accompagne efficacement le récit sans chercher à s'imposer, et l'ensemble respire la maîtrise technique, même si l'on sent parfois une volonté un peu trop appuyée de « faire cool ».
Côté interprétation, le film tient largement ses promesses. Josh Hartnett trouve ici un rôle à sa mesure, plus fin qu'il n'y paraît, loin de ses figures de jeunes premiers. Bruce Willis joue la sobriété calculée, dans un registre qui rappelle ses compositions les plus sèches. Morgan Freeman et Ben Kingsley imposent leur autorité naturelle, chacun à leur manière, tandis que Lucy Liu apporte une énergie légèrement décalée qui équilibre l'ensemble. Même les seconds rôles, nombreux, participent à cette impression de monde cohérent, presque trop bien huilé.
Au final, ce film s'impose comme un polar intelligent, efficace, parfois un peu trop conscient de son ingéniosité, mais suffisamment généreux pour qu'on lui pardonne ses tics. Il ne révolutionne rien, mais il maîtrise ses codes avec une assurance réjouissante et un sens du divertissement rare.
Ma note
83%