Slumdog millionaire
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Huit Oscars. Huit. Le chiffre a de quoi faire tourner la tête, surtout quand on constate que parmi les grands battus cette année-là figuraient The dark knight, Benjamin Button ou Wall·E. Danny Boyle et sa co-réalisatrice indienne Loveleen Tandan (dont le rôle est souvent occulté par la presse occidentale, alors qu'elle a largement contribué à l'authenticité hindi du film) repartaient avec le graal suprême pour ce conte des bidonvilles de Mumbai. L'Académie avait tranché. Toute la planète s'était embrasée. Restait à voir si le film justifiait pareille hystérie collective.
Jamal Malik, dix-huit ans, orphelin sorti tout droit des taudis de Mumbai, est à deux doigts de rafler vingt millions de roupies à la version indienne de Qui veut gagner des millions ? L'émission s'interrompt juste avant la question finale, suspense oblige, et la police en profite pour embarquer le gamin, convaincue d'une tricherie évidente : comment un va-nu-pieds pourrait-il tenir la distance là où des médecins et des avocats se font éliminer dès les premières questions ? Coincé en salle d'interrogatoire face à l'inspecteur Srinivas, Jamal raconte alors sa vie, question par question, souvenir par souvenir. Et cette vie, c'est un concentré de misère, de violence, de fraternité trahie et d'amour obstiné pour Latika, une fille croisée enfant dans les ruelles, perdue, retrouvée, re-perdue, et ainsi de suite.
Le dispositif narratif est astucieux, il faut le reconnaître. Chaque question du jeu télévisé sert de prétexte à un flashback, une mécanique qui donne au film son rythme syncopé et sa structure en puzzle. C'est bien vu, ça fonctionne, et Simon Beaufoy, scénariste à qui l'on devait déjà The full monty, a clairement bossé son adaptation. Sauf que l'adaptation en question s'est aussi permis quelques libertés fâcheuses avec le roman original de Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Dans le livre, le héros a été adopté par un pasteur australien, ce qui explique de manière crédible pourquoi un gamin des bidonvilles parle un anglais impeccable. Dans le film, cette adoption disparaît, et personne ne semble trouver bizarre qu'un orphelin de Mumbai s'exprime comme s'il avait grandi à Piccadilly Circus. Petit détail, certes, mais le genre de détail qui gratte.
Surtout, le roman original est autrement plus brutal, plus proche dans son esprit d'un Capharnaüm — toutes proportions gardées — que du feel-good movie hollywoodien que Boyle a finalement livré. Pour rendre le film digeste, quantité de passages crus ont été édulcorés, des questions du jeu ont été retirées pour ne pas alourdir le récit, et surtout, une invention scénaristique majeure a été greffée sur l'ensemble : Latika. Dans le livre, le moteur du héros est un réflexe de survie brut, primitif, sans romantisme. Ici, tout est réorienté vers cet amour d'enfance qui donne à Jamal une raison de continuer à vivre et au spectateur une raison de s'accrocher. C'est pertinent dramatiquement. C'est aussi un aveu : sans ce fil conducteur sentimental importé de nulle part, le film n'aurait plus grand-chose à raconter.
Reste deux angles morts qui font vraiment tiquer. D'abord, Salim, le frère. Le personnage est un traître intégral, quelqu'un qui trahit, vole, abandonne et manipule à peu près tout le monde depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Pourtant le film attend de nous une certaine empathie pour lui, voire une forme de rédemption finale qu'il serait cruel de dévoiler, mais qui semble tombée du ciel. La relation entre les deux frères, censée être le cœur émotionnel du récit aux côtés de l'histoire d'amour, manque cruellement de cohérence. Et puis il y a les questions du jeu. En dehors d'une devinette sur un record de baseball, aucune des questions posées à Jamal n'aurait dépassé le deuxième palier dans la version française de l'émission. La « question ultime », celle dont dépend tout le suspense final, est du niveau d'une question posée à un enfant de huit ans. Si le présentateur — arrogant, méprisant — est convaincu que les gens ordinaires ne peuvent pas aller loin, on se demande comment il explique que personne ne reparte jamais avec le jackpot avant Jamal.
Ce présentateur, justement, mérite qu'on s'y arrête. Boyle avait initialement approché Shah Rukh Khan pour ce rôle (il avait d'ailleurs animé la dernière saison réelle de l'émission indienne), mais l'acteur n'était pas disponible. C'est finalement Anil Kapoor qui l'incarne, avec une présence scénique indéniable et une façon de transformer le charme en menace sourde qui fonctionne bien. Lui, on y croit. Il apporte quelque chose d'ambigu, de légèrement vicié, qui tranche agréablement avec le manichéisme ambiant.
Le vrai problème des personnages, c'est leur profondeur… ou plutôt son absence. Jamal est beau, pur, obstiné, incorruptible. Latika est belle et... présente. Elle est là pour être sauvée, d'abord par Jamal, ensuite par l'argent. Elle n'a quasiment aucune épaisseur propre, aucune agentivité, aucun désir autre que celui d'être enfin libre ; et encore, le film prend soin de ne jamais trop s'y attarder. On passe littéralement d'un millionnaire à un autre sans que la transition soit questionnée. Si le film cherchait à dire quelque chose sur les femmes dans cette société, c'est raté. Si ce n'était pas l'intention, ça se voit quand même beaucoup.
Sur le fond thématique, Boyle et Tandan abordent Mumbai comme une ville de contrastes vertigineux : le Taj Mahal squatté par des guides véreux, les bidonvilles détruits pour laisser la place à des tours de verre, les émeutes intercommunautaires entre hindous et musulmans, les réseaux de mendicité forcée qui mutilent les enfants pour maximiser les dons. Ces réalités sont là, concrètes, filmées sans complaisance apparente. Mais quelque chose gêne : la misère y est si esthétisée, si bien cadencée par la bande-son entraînante d'A. R. Rahman, qu'elle finit par fonctionner davantage comme un décor exotique que comme une interpellation véritable. L'émission de télé comme ascenseur social, le destin qui récompense les purs de cœur : c'est du conte de fées, assumé d'ailleurs puisque le film se conclut sur une chorégraphie bollywoodienne en bonne et due forme. Mais un conte de fées planté dans une réalité aussi dure crée un malaise que le finale euphorique ne dissipe pas entièrement. L'auteur Salman Rushdie n'a pas été tendre, qualifiant la prémisse de « concept manifestement ridicule qui empile impossibilité sur impossibilité » : c'est sévère, mais pas totalement infondé.
Techniquement, en revanche, difficile de contester le savoir-faire. Boyle a tourné l'essentiel du film avec des caméras numériques SI-2K légères et maniables, en grande partie sans autorisation officielle, se fondant dans la masse des rues bondées ; l'équipe se déguisait parfois en groupe de touristes pour les scènes à l'extérieur. Le résultat est une énergie visuelle réelle, une caméra qui colle aux basques des personnages sans jamais les lâcher, une façon de filmer Mumbai qui lui donne un souffle presque documentaire. Le montage est nerveux, les flashbacks s'emboîtent avec une précision d'horloger, et la bande originale d'A. R. Rahman (qui a décroché l'Oscar, soit dit en passant) est effectivement l'une des grandes réussites du film : un mélange de rythmiques indiennes et d'électronique occidentale qui colle parfaitement à cette ville hybride, débordante, impossible à synthétiser.
Côté interprétation, Dev Patel, alors totalement inconnu (sa seule expérience se limitait à une série télévisée britannique), porte le film avec une candeur désarmante. Il n'est pas exceptionnel au sens technique du terme, mais il a quelque chose de juste dans l'obstination tranquille qu'il prête à Jamal. Freida Pinto, dans sa première apparition au cinéma elle aussi, est contrainte par l'écriture de son personnage bien plus que par ses propres limites ; ce que le film lui demande, c'est surtout d'être là et d'être belle, et elle s'acquitte de cette mission ingrate avec grâce. Irrfan Khan, déjà remarqué dans Le seigneur de guerre et À bord du Darjeeling Limited, apporte à l'inspecteur une ambiguïté bienvenue : ni tout à fait méchant ni franchement sympathique, le personnage évolue et sa curiosité pour Jamal devient presque touchante. C'est lui qui porte la meilleure scène du film. Les enfants, enfin, notamment le jeune Ayush Mahesh Khedekar dans le rôle de Jamal enfant, sont formidables de naturel, et on sent que le travail de Loveleen Tandan au casting a été crucial pour atteindre cette authenticité.
Slumdog Millionaire est donc un film qui se regarde sans déplaisir, porté par un rythme efficace, une photographie inventive et une bande-son mémorable. Il a des fulgurances, une vraie énergie, et le mérite d'avoir fait entrer Mumbai dans les salles obscures du monde entier. Mais il est taillé pour émouvoir sans déranger, pour dépayser sans inquiéter, pour raconter la misère avec suffisamment de distance et de mouvement pour qu'on en sorte le sourire aux lèvres plutôt que le cœur serré.
Jamal Malik, dix-huit ans, orphelin sorti tout droit des taudis de Mumbai, est à deux doigts de rafler vingt millions de roupies à la version indienne de Qui veut gagner des millions ? L'émission s'interrompt juste avant la question finale, suspense oblige, et la police en profite pour embarquer le gamin, convaincue d'une tricherie évidente : comment un va-nu-pieds pourrait-il tenir la distance là où des médecins et des avocats se font éliminer dès les premières questions ? Coincé en salle d'interrogatoire face à l'inspecteur Srinivas, Jamal raconte alors sa vie, question par question, souvenir par souvenir. Et cette vie, c'est un concentré de misère, de violence, de fraternité trahie et d'amour obstiné pour Latika, une fille croisée enfant dans les ruelles, perdue, retrouvée, re-perdue, et ainsi de suite.
Le dispositif narratif est astucieux, il faut le reconnaître. Chaque question du jeu télévisé sert de prétexte à un flashback, une mécanique qui donne au film son rythme syncopé et sa structure en puzzle. C'est bien vu, ça fonctionne, et Simon Beaufoy, scénariste à qui l'on devait déjà The full monty, a clairement bossé son adaptation. Sauf que l'adaptation en question s'est aussi permis quelques libertés fâcheuses avec le roman original de Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Dans le livre, le héros a été adopté par un pasteur australien, ce qui explique de manière crédible pourquoi un gamin des bidonvilles parle un anglais impeccable. Dans le film, cette adoption disparaît, et personne ne semble trouver bizarre qu'un orphelin de Mumbai s'exprime comme s'il avait grandi à Piccadilly Circus. Petit détail, certes, mais le genre de détail qui gratte.
Surtout, le roman original est autrement plus brutal, plus proche dans son esprit d'un Capharnaüm — toutes proportions gardées — que du feel-good movie hollywoodien que Boyle a finalement livré. Pour rendre le film digeste, quantité de passages crus ont été édulcorés, des questions du jeu ont été retirées pour ne pas alourdir le récit, et surtout, une invention scénaristique majeure a été greffée sur l'ensemble : Latika. Dans le livre, le moteur du héros est un réflexe de survie brut, primitif, sans romantisme. Ici, tout est réorienté vers cet amour d'enfance qui donne à Jamal une raison de continuer à vivre et au spectateur une raison de s'accrocher. C'est pertinent dramatiquement. C'est aussi un aveu : sans ce fil conducteur sentimental importé de nulle part, le film n'aurait plus grand-chose à raconter.
Reste deux angles morts qui font vraiment tiquer. D'abord, Salim, le frère. Le personnage est un traître intégral, quelqu'un qui trahit, vole, abandonne et manipule à peu près tout le monde depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Pourtant le film attend de nous une certaine empathie pour lui, voire une forme de rédemption finale qu'il serait cruel de dévoiler, mais qui semble tombée du ciel. La relation entre les deux frères, censée être le cœur émotionnel du récit aux côtés de l'histoire d'amour, manque cruellement de cohérence. Et puis il y a les questions du jeu. En dehors d'une devinette sur un record de baseball, aucune des questions posées à Jamal n'aurait dépassé le deuxième palier dans la version française de l'émission. La « question ultime », celle dont dépend tout le suspense final, est du niveau d'une question posée à un enfant de huit ans. Si le présentateur — arrogant, méprisant — est convaincu que les gens ordinaires ne peuvent pas aller loin, on se demande comment il explique que personne ne reparte jamais avec le jackpot avant Jamal.
Ce présentateur, justement, mérite qu'on s'y arrête. Boyle avait initialement approché Shah Rukh Khan pour ce rôle (il avait d'ailleurs animé la dernière saison réelle de l'émission indienne), mais l'acteur n'était pas disponible. C'est finalement Anil Kapoor qui l'incarne, avec une présence scénique indéniable et une façon de transformer le charme en menace sourde qui fonctionne bien. Lui, on y croit. Il apporte quelque chose d'ambigu, de légèrement vicié, qui tranche agréablement avec le manichéisme ambiant.
Le vrai problème des personnages, c'est leur profondeur… ou plutôt son absence. Jamal est beau, pur, obstiné, incorruptible. Latika est belle et... présente. Elle est là pour être sauvée, d'abord par Jamal, ensuite par l'argent. Elle n'a quasiment aucune épaisseur propre, aucune agentivité, aucun désir autre que celui d'être enfin libre ; et encore, le film prend soin de ne jamais trop s'y attarder. On passe littéralement d'un millionnaire à un autre sans que la transition soit questionnée. Si le film cherchait à dire quelque chose sur les femmes dans cette société, c'est raté. Si ce n'était pas l'intention, ça se voit quand même beaucoup.
Sur le fond thématique, Boyle et Tandan abordent Mumbai comme une ville de contrastes vertigineux : le Taj Mahal squatté par des guides véreux, les bidonvilles détruits pour laisser la place à des tours de verre, les émeutes intercommunautaires entre hindous et musulmans, les réseaux de mendicité forcée qui mutilent les enfants pour maximiser les dons. Ces réalités sont là, concrètes, filmées sans complaisance apparente. Mais quelque chose gêne : la misère y est si esthétisée, si bien cadencée par la bande-son entraînante d'A. R. Rahman, qu'elle finit par fonctionner davantage comme un décor exotique que comme une interpellation véritable. L'émission de télé comme ascenseur social, le destin qui récompense les purs de cœur : c'est du conte de fées, assumé d'ailleurs puisque le film se conclut sur une chorégraphie bollywoodienne en bonne et due forme. Mais un conte de fées planté dans une réalité aussi dure crée un malaise que le finale euphorique ne dissipe pas entièrement. L'auteur Salman Rushdie n'a pas été tendre, qualifiant la prémisse de « concept manifestement ridicule qui empile impossibilité sur impossibilité » : c'est sévère, mais pas totalement infondé.
Techniquement, en revanche, difficile de contester le savoir-faire. Boyle a tourné l'essentiel du film avec des caméras numériques SI-2K légères et maniables, en grande partie sans autorisation officielle, se fondant dans la masse des rues bondées ; l'équipe se déguisait parfois en groupe de touristes pour les scènes à l'extérieur. Le résultat est une énergie visuelle réelle, une caméra qui colle aux basques des personnages sans jamais les lâcher, une façon de filmer Mumbai qui lui donne un souffle presque documentaire. Le montage est nerveux, les flashbacks s'emboîtent avec une précision d'horloger, et la bande originale d'A. R. Rahman (qui a décroché l'Oscar, soit dit en passant) est effectivement l'une des grandes réussites du film : un mélange de rythmiques indiennes et d'électronique occidentale qui colle parfaitement à cette ville hybride, débordante, impossible à synthétiser.
Côté interprétation, Dev Patel, alors totalement inconnu (sa seule expérience se limitait à une série télévisée britannique), porte le film avec une candeur désarmante. Il n'est pas exceptionnel au sens technique du terme, mais il a quelque chose de juste dans l'obstination tranquille qu'il prête à Jamal. Freida Pinto, dans sa première apparition au cinéma elle aussi, est contrainte par l'écriture de son personnage bien plus que par ses propres limites ; ce que le film lui demande, c'est surtout d'être là et d'être belle, et elle s'acquitte de cette mission ingrate avec grâce. Irrfan Khan, déjà remarqué dans Le seigneur de guerre et À bord du Darjeeling Limited, apporte à l'inspecteur une ambiguïté bienvenue : ni tout à fait méchant ni franchement sympathique, le personnage évolue et sa curiosité pour Jamal devient presque touchante. C'est lui qui porte la meilleure scène du film. Les enfants, enfin, notamment le jeune Ayush Mahesh Khedekar dans le rôle de Jamal enfant, sont formidables de naturel, et on sent que le travail de Loveleen Tandan au casting a été crucial pour atteindre cette authenticité.
Slumdog Millionaire est donc un film qui se regarde sans déplaisir, porté par un rythme efficace, une photographie inventive et une bande-son mémorable. Il a des fulgurances, une vraie énergie, et le mérite d'avoir fait entrer Mumbai dans les salles obscures du monde entier. Mais il est taillé pour émouvoir sans déranger, pour dépayser sans inquiéter, pour raconter la misère avec suffisamment de distance et de mouvement pour qu'on en sorte le sourire aux lèvres plutôt que le cœur serré.
Ma note61%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !