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· Julien   Lepage

Super Mario bros. (série)
Steve Binder et John Grusd
1989

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Illustration de critique : Super Mario bros. (série)
Nintendo régnait alors sur l'Occident avec une autorité que même Ronald Reagan lui aurait enviée. En 1989, Mario était partout : sur les tee-shirts, dans les cours de récré, gravé dans la rétine de toute une génération. Il était donc inévitable, presque mécanique, qu'une chaîne américaine s'engouffre dans la brèche pour produire une série animée à la gloire du petit plombier moustachu. The super Mario Bros. super show!, de son titre original, créée par Steve Binder et John Grusd sous la houlette du studio DiC, déboule ainsi à l'automne 1989 sur les écrans américains, avant d'atterrir en France dès 1990 sur Canal+. Le résultat, vu aujourd'hui (ou même vu à l'époque avec un œil un tant soit peu exigeant) est l'exemple parfait de ce qu'on fait quand on veut capitaliser sur une licence sans vraiment se donner la peine de comprendre ce qui la rend attachante.

Le concept de la série est, disons, audacieux dans sa bêtise structurelle : chaque épisode s'ouvre et se referme sur de courtes séquences en prises de vues réelles, tournées façon sitcom avec rires enregistrés, où Lou Albano interprète Mario et Danny Wells joue Luigi, tous deux terrés dans leur atelier de Brooklyn. Ces segments accueillent régulièrement des invités pour le moins hétéroclites — Magic Johnson, Ernie Hudson (l'un des Ghostbusters), ou encore la sulfureuse Cassandra Peterson, alias Elvira — dont la présence, aussi incongrue qu'elle soit, constitue rétrospectivement le seul vrai point d'intérêt de la série. Entre ces deux parenthèses live, on trouve le dessin animé proprement dit : Mario, Luigi, la princesse Peach et Toad affrontent les mauvais coups du roi Koopa — soit Bowser, mais le prénom ne sera jamais employé ici — dans cinquante-deux épisodes de vingt-deux minutes qui s'enchaînent selon une logique de recyclage à peine voilée.

Chaque épisode parodie un genre ou une œuvre connue : 20 000 lieues sous les mers, Godzilla, Le petit chaperon rouge, Les évadés… Comme si les scénaristes avaient constitué une pile de références populaires et pioché dedans au hasard un lundi matin. L'idée n'est pas mauvaise en soi : Les tiny toon ou Animaniacs feront quelque chose de similaire avec infiniment plus d'intelligence et de rythme quelques années plus tard. Ici, la parodie reste épidermique, sans mordant ni véritable gag qui tienne la route. On passe d'un univers à l'autre sans que rien ne soit vraiment construit, comme si l'habillage thématique tenait lieu de scénario. Le procédé se répète à l'identique d'un épisode à l'autre : Koopa manigance, nos héros se retrouvent dans une mauvaise situation, ils avalent un champignon ou prononcent la désormais légendaire incantation de la « super pâte », tout rentre dans l'ordre. Boucler. Recommencer.

Ce qui frappe dans le traitement des personnages, c'est leur extraordinaire platitude. Mario est courageux, Luigi est peureux, Peach est là pour être sauvée, Toad est agaçant… et l'on ne déviera jamais d'un millimètre de ces assignations figées. Aucun arc, aucune évolution, aucune surprise. Koopa lui-même, méchant qui devrait susciter ne serait-ce qu'un frisson, est réduit à une série de grimaces et de menaces vides qui ne convaincraient pas un enfant de cinq ans particulièrement lucide. Ce n'est pas tant que les personnages sont simplifiés — c'est du dessin animé enfantin, la simplicité est de mise — c'est qu'ils ne font rien de cette simplicité. Ils existent pour occuper l'espace, meublent les vingt-deux minutes sans jamais y habiter vraiment.

La série veut parler d'amitié, de solidarité, et d'une certaine vision de la bravoure populaire : le plombier de Brooklyn devenu héros malgré lui, porteur d'une forme d'american dream version champignon. Il y a là quelque chose qui aurait pu fonctionner, une mythologie du petit bonhomme ordinaire projeté dans l'extraordinaire, mais le propos s'évapore sous la légèreté désinvolte de l'écriture. La série ne s'intéresse pas vraiment à ses thèmes ; elle s'intéresse à remplir des cases, à placer des clins d'œil aux jeux pour que les gamins reconnaissent les éléments — les champignons, les Goombas, les pièces — et se sentent en terrain familier. Ce qui, en soi, n'est pas rien. Mais c'est vraiment le minimum syndical.

La réalisation révèle en permanence les contraintes budgétaires du projet. DiC Entertainment n'était pas exactement réputé pour sa prodigalité, et ça se voit à l'écran. L'animation est raide, les économies de mouvement flagrantes : on citera volontiers la scène de corde à sauter, devenue presque culte pour ses ratés, ou Bowser grimpant un escalier strictement horizontal. Les décors sont maigres, les cycles d'animation recyclés avec une régularité qui finit par devenir presque comique. La bande-son puise intelligemment dans les compositions de Koji Kondo pour les jeux d'origine, et c'est probablement l'élément le plus soigné de toute la production. La série avait même obtenu des licences pour adapter des tubes du moment : du Michael Jackson revisité à la sauce plombier… Ce qui gonflait significativement le budget de chaque épisode, mais ces titres ont largement disparu des éditions DVD pour des raisons de droits. Le paradoxe de payer des licences musicales coûteuses pour une série par ailleurs fauchée sur tout le reste n'a pas échappé aux observateurs.

Lou Albano, catcheur professionnel reconverti dans le jeu d'acteur, apporte dans les segments live une énergie de bon aloi, et sa dégaine débordante a quelque chose de vaguement attachant. Mais dans les séquences animées, les voix — doublage VF compris — restent dans les clous du minimum, sans relief particulier. Les guest-stars des parties live, elles, sauvent par leur incongruité ce qui serait sans elles un exercice de sitcom bas de gamme sans grand intérêt : leur présence décalée constitue une forme de curiosité sociologique, le témoignage d'une époque où la licence Mario avait suffisamment de poids pour attirer des personnalités qui, manifestement, ne savaient pas trop ce qu'elles faisaient là.

Au fond, Super Mario bros. est le prototype de ce qu'on appelle aujourd'hui une série « d'exploitation de licence » : une machine à rentabiliser une propriété intellectuelle sans l'aimer, sans chercher à en comprendre l'essence, sans ambition autre que d'occuper les mercredis après-midi des enfants de 1989. Elle y est arrivée, et la nostalgie a fait le reste. Quelques décennies de distance transforment parfois le médiocre en madeleine de Proust, et cette série n'échappe pas à la règle. Mais si l'on s'en détache, si l'on tente de la regarder avec une franchise honnête, ce qui reste c'est une animation bâclée, des scripts interchangeables et un sentiment tenace d'occasion manquée.
Ma note34%
Vu le 29 Novembre 2015


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