Taz-Mania

Warner Bros. Animation avait, au tournant des années 1990, trouvé sa formule gagnante : des cartoons survitaminés, méta, irrévérencieux, portés par le sceau de prestige de Steven Spielberg. Les tiny toons avait cartonné en 1990, Animaniacs allait suivre. C'est dans cette fenêtre dorée qu'Art Vitello propose de dépoussiérer un personnage laissé pour compte depuis des décennies : Taz, le diable de Tasmanie, créé à l'origine par Robert McKimson dans le court-métrage Le Diable au corps en 1954, et qu'on n'avait guère revu qu'en arrière-plan depuis lors. L'idée n'est pas sans attrait. Mais Taz-Mania, diffusée dès septembre 1991 sur Fox Kids avec Jim Cummings dans le rôle principal et Maurice LaMarche et Rob Paulsen au , révèle très vite les limites de ce qu'on peut faire quand on transforme un ouragan en adolescent paresseux.
Le concept, sur le papier, semble pourtant solide. Taz est désormais un jeune adulte vivant dans la terre fictive de Tazmania, inspirée de la Tasmanie australienne. Il habite toujours chez ses parents ; son père Hugh, homme nonchalant et flegmatique inspiré de Bing Crosby, et sa mère Jean, plus posée. Il travaille comme groom dans un hôtel local, traîne avec ses amis, dont l'arriviste Digeri Dingo et les frères Ornithorynques, et se retrouve régulièrement aux prises avec les chasseurs Bull Gator et Axl. C'est, en somme, une sitcom familiale des années 50 recyclée sous les traits d'un diable marsupial. Le problème, c'est que c'est exactement ça : une sitcom familiale des années 50 recyclée sous les traits d'un diable marsupial.
La trahison est là, au cœur même du projet. Ce qui faisait le sel de Taz dans les cartoons originaux, c'était précisément son opacité, sa brutalité comique, son impossibilité à tenir dans un cadre narratif. Une tornade avec des dents. Vitello et ses scénaristes, en l'ancrant dans un foyer, des relations familiales et un emploi alimentaire, ont fait la chose la plus prévisible qui soit : ils l'ont domestiqué. Taz peut désormais parler ; pas seulement grogner, non, articuler clairement quand il en a envie. Ce qui aurait pu être une source de gags subversifs devient surtout une béquille narrative pour faire avancer des intrigues par ailleurs d'une platitude décourageante. Un épisode sur deux, il mange quelque chose de grotesque, détruit un meuble, et sa mère soupire. Les 65 épisodes de la série, produits entre 1991 et 1993 n'apportent guère de variation à ce schéma.
Il faut dire que la série était lestée d'un handicap structurel dès le départ : à la différence des Tiny toons et d'Animaniacs, Taz-Mania ne bénéficiait pas du tampon « Steven Spielberg presents » sur son générique, ni de son budget. Le studio Startoons, qui a notamment travaillé sur l'opening, fonctionnait avec une poignée de musiciens là où ses séries sœurs disposaient d'orchestres complets. Cela s'entend. La bande-son est fonctionnelle, jamais inspirée, et les décors — certes colorés — ont une maigreur qu'on ne retrouve pas chez ses contemporaines. Entertainment weekly, à l'époque, ne s'y était pas trompé en lui attribuant un D, jugeant le concept intrigant mais la mise en œuvre terne, incapable de capitaliser sur la personnalité chaotique du personnage.
Ce qui sauve épisodiquement la série du désastre complet, c'est sa conscience d'elle-même. Taz-Mania joue parfois la carte du méta avec une vraie malice : personnages qui s'adressent à leur équipe de production, gags récurrents sur les coulisses de la série, et l'élimination du personnage de Buddy Boar dès la première saison, expliquée des années plus tard dans un épisode où une réceptionniste des studios Warner annonce sobrement qu'il « n'était pas apprécié du public, donc on en a fait un réalisateur ». Ce réalisateur fictif finira par pondre un épisode chaotique et visuellement indigeste ; une sorte de mise en abyme assumée du désordre créatif qui règne parfois dans la série elle-même. Ces moments de lucidité sont les meilleurs de la série, mais ils restent des îlots dans un océan de remplissage.
Les personnages secondaires, eux, portent souvent le meilleur de l'écriture. Hugh, le père de Taz, dans ses épisodes parodiant les films En route vers… de Bob Hope et Bing Crosby, est délicieux. Digeri Dingo, éternelle sangsue manipulatrice, a au moins le mérite d'une cohérence dans l'ignominie. Mais Taz lui-même reste étrangement vide au centre de tout ça : un personnage qu'on a voulu humaniser et qui n'est devenu ni vraiment humain ni vraiment animal, coincé dans un entre-deux sans relief.
En France, la série est passée sous plusieurs titres et plusieurs cases (La Cinq, Canal+, France 3) avant d'aboutir à ces matinées du dimanche où beaucoup de la génération concernée la regardait par défaut, faute de mieux. Patrick Guillemin assure le doublage VF de Taz, et s'en sort honorablement dans un rôle qui ne lui demande pas grand-chose. La série avait d'ailleurs reçu deux nominations en 1992 — un Daytime Emmy pour l'écriture et un Young Artist Award — sans en remporter aucun, ce qui en dit peut-être plus long que n'importe quelle critique.
Anecdote technique : le générique original comportait des effets stroboscopiques si intenses que la BBC avait refusé de le diffuser tel quel, exigeant une version modifiée avec des images fixes à la place des séquences clignotantes. C'est presqu'une métaphore : même la forme de la série était trop agressive pour être ingérée telle quelle, et la correction l'avait rendue encore plus inoffensive.
Reste une série honnête dans ses intentions, bancale dans son exécution, que les souvenirs d'enfance transfigurent en quelque chose de plus grand qu'elle n'est. À côté d'Animaniacs, d'un Tiny toons ou même d'un Histoires de la brousse dans un registre différent, Taz-Mania fait figure de cousin pauvre, coincé entre la bonne idée et les moyens de la réaliser. À la nostalgie de ceux qui l'aimaient enfant, on répondra avec douceur : les souvenirs sont souvent meilleurs que les archives.
Le concept, sur le papier, semble pourtant solide. Taz est désormais un jeune adulte vivant dans la terre fictive de Tazmania, inspirée de la Tasmanie australienne. Il habite toujours chez ses parents ; son père Hugh, homme nonchalant et flegmatique inspiré de Bing Crosby, et sa mère Jean, plus posée. Il travaille comme groom dans un hôtel local, traîne avec ses amis, dont l'arriviste Digeri Dingo et les frères Ornithorynques, et se retrouve régulièrement aux prises avec les chasseurs Bull Gator et Axl. C'est, en somme, une sitcom familiale des années 50 recyclée sous les traits d'un diable marsupial. Le problème, c'est que c'est exactement ça : une sitcom familiale des années 50 recyclée sous les traits d'un diable marsupial.
La trahison est là, au cœur même du projet. Ce qui faisait le sel de Taz dans les cartoons originaux, c'était précisément son opacité, sa brutalité comique, son impossibilité à tenir dans un cadre narratif. Une tornade avec des dents. Vitello et ses scénaristes, en l'ancrant dans un foyer, des relations familiales et un emploi alimentaire, ont fait la chose la plus prévisible qui soit : ils l'ont domestiqué. Taz peut désormais parler ; pas seulement grogner, non, articuler clairement quand il en a envie. Ce qui aurait pu être une source de gags subversifs devient surtout une béquille narrative pour faire avancer des intrigues par ailleurs d'une platitude décourageante. Un épisode sur deux, il mange quelque chose de grotesque, détruit un meuble, et sa mère soupire. Les 65 épisodes de la série, produits entre 1991 et 1993 n'apportent guère de variation à ce schéma.
Il faut dire que la série était lestée d'un handicap structurel dès le départ : à la différence des Tiny toons et d'Animaniacs, Taz-Mania ne bénéficiait pas du tampon « Steven Spielberg presents » sur son générique, ni de son budget. Le studio Startoons, qui a notamment travaillé sur l'opening, fonctionnait avec une poignée de musiciens là où ses séries sœurs disposaient d'orchestres complets. Cela s'entend. La bande-son est fonctionnelle, jamais inspirée, et les décors — certes colorés — ont une maigreur qu'on ne retrouve pas chez ses contemporaines. Entertainment weekly, à l'époque, ne s'y était pas trompé en lui attribuant un D, jugeant le concept intrigant mais la mise en œuvre terne, incapable de capitaliser sur la personnalité chaotique du personnage.
Ce qui sauve épisodiquement la série du désastre complet, c'est sa conscience d'elle-même. Taz-Mania joue parfois la carte du méta avec une vraie malice : personnages qui s'adressent à leur équipe de production, gags récurrents sur les coulisses de la série, et l'élimination du personnage de Buddy Boar dès la première saison, expliquée des années plus tard dans un épisode où une réceptionniste des studios Warner annonce sobrement qu'il « n'était pas apprécié du public, donc on en a fait un réalisateur ». Ce réalisateur fictif finira par pondre un épisode chaotique et visuellement indigeste ; une sorte de mise en abyme assumée du désordre créatif qui règne parfois dans la série elle-même. Ces moments de lucidité sont les meilleurs de la série, mais ils restent des îlots dans un océan de remplissage.
Les personnages secondaires, eux, portent souvent le meilleur de l'écriture. Hugh, le père de Taz, dans ses épisodes parodiant les films En route vers… de Bob Hope et Bing Crosby, est délicieux. Digeri Dingo, éternelle sangsue manipulatrice, a au moins le mérite d'une cohérence dans l'ignominie. Mais Taz lui-même reste étrangement vide au centre de tout ça : un personnage qu'on a voulu humaniser et qui n'est devenu ni vraiment humain ni vraiment animal, coincé dans un entre-deux sans relief.
En France, la série est passée sous plusieurs titres et plusieurs cases (La Cinq, Canal+, France 3) avant d'aboutir à ces matinées du dimanche où beaucoup de la génération concernée la regardait par défaut, faute de mieux. Patrick Guillemin assure le doublage VF de Taz, et s'en sort honorablement dans un rôle qui ne lui demande pas grand-chose. La série avait d'ailleurs reçu deux nominations en 1992 — un Daytime Emmy pour l'écriture et un Young Artist Award — sans en remporter aucun, ce qui en dit peut-être plus long que n'importe quelle critique.
Anecdote technique : le générique original comportait des effets stroboscopiques si intenses que la BBC avait refusé de le diffuser tel quel, exigeant une version modifiée avec des images fixes à la place des séquences clignotantes. C'est presqu'une métaphore : même la forme de la série était trop agressive pour être ingérée telle quelle, et la correction l'avait rendue encore plus inoffensive.
Reste une série honnête dans ses intentions, bancale dans son exécution, que les souvenirs d'enfance transfigurent en quelque chose de plus grand qu'elle n'est. À côté d'Animaniacs, d'un Tiny toons ou même d'un Histoires de la brousse dans un registre différent, Taz-Mania fait figure de cousin pauvre, coincé entre la bonne idée et les moyens de la réaliser. À la nostalgie de ceux qui l'aimaient enfant, on répondra avec douceur : les souvenirs sont souvent meilleurs que les archives.
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