Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Sa mère ou moi !
Robert Luketic
2005

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Sa mère ou moi !
Parfois, la vie réserve des surprises modestes. Pas des révélations foudroyantes ni des désastres absolus — juste des films qu'on laisse traîner dans un coin de sa liste depuis des années, avec la vague intuition que ça ne sera pas exceptionnel, mais que ça se laissera regarder quand même. Sa mère ou moi !, sorti en 2005 sous la houlette de Robert Luketic — le même qui avait signé La Revanche d'une blonde trois ans plus tôt —, rentrait pile dans cette catégorie. Et le verdict, après visionnage tardif, ne dément pas l'intuition de départ : c'est exactement ce que c'est. Ni plus, ni moins. Le film pose ses pions sans ambiguïté. Charlotte, la trentaine, multiplie les petits boulots — intérimaire, promeneuse de chiens, prof de yoga — avec le sourire béat de celle qui attend que sa vie décolle. Elle croise Kevin, chirurgien parfait, beau comme un dieu, attentionné, drôle, sans défaut apparent. L'amour s'installe, la demande en mariage suit. Le seul grain de sable dans cet engrenage idéal, c'est la mère du promis : Viola, ex-présentatrice vedette d'un talk-show, femme de pouvoir habituée à tout contrôler, et totalement hors de question de laisser son fils unique épouser une petite intérimaire sans envergure. La guerre est déclarée. Le scénario, signé Anya Kochoff, ne cache pas ses ambitions limitées. On est dans le registre de la comédie romantique classique, avec belle-mère toxique en guise de moteur comique, et la mécanique fonctionne exactement comme prévu — ce qui est à la fois sa force et son défaut principal. Tout se déroule dans un ordre parfaitement anticipable : l'escalade des provocations, la série de tentatives sabotage, la scène de bagarre finale, la réconciliation. Les critiques américains de l'époque n'ont pas été tendres avec le script, et honnêtement, difficile de leur donner complètement tort. Roger Ebert, qui avait pourtant une affection déclarée pour Jennifer Lopez, a descendu le film en flammes dans le Chicago Sun-Times, regrettant qu'on ait gâché le retour de Jane Fonda au cinéma dans un rôle aussi peu écrit — et c'était son premier film depuis quinze ans, depuis Stanley & Iris en 1990. Quinze ans d'absence, et on lui offre ça. On comprend la frustration. Du côté des personnages, le casting repose sur des archétypes bien huilés. Charlotte est la gentille fille ordinaire dont la seule fonction narrative est de rester sympathique quoi qu'il arrive — ce qu'elle accomplit avec une neutralité désarmante. Kevin, lui, est un fantôme romanesque : il existe pour valider l'intrigue et ne pose aucune question inconfortable à personne. C'est le type parfait que le film utilise comme prétexte, et on a l'impression qu'il débarque effectivement d'une audition pour Urgences plutôt que d'une vraie vie. Viola, en revanche, est construite avec davantage de reliefs : femme de pouvoir en chute libre professionnelle, narcissique et fragile à la fois, prête à tout pour garder le contrôle de ce qu'il lui reste. La dynamique entre les deux femmes, aussi télégraphiée soit-elle, fournit les meilleurs moments du film. Les thèmes abordés restent en surface, ce qui est clairement assumé. Il y a quelque chose là-dedans sur la difficulté pour une femme de renoncer à l'emprise qu'elle exerce sur son enfant, sur l'identité qui s'effondre quand la carrière disparaît — mais le film préfère ne pas trop creuser ces pistes pour rester dans le confortable. C'est une comédie populaire de 2005, pas un drame psychologique, et elle revendique ce statut sans honte. Le contexte mid-2000s s'y reflète d'ailleurs : Jennifer Lopez est alors au sommet de sa visibilité médiatique, le genre de la comédie romantique tourne à plein régime à Hollywood, et Monster-in-Law — titre original nettement plus mordant que le fade titre français — surfe sur cette vague avec une efficacité commerciale indéniable. Le film a finalement rapporté 155 millions de dollars pour un budget de 43 millions, ce qui dit quelque chose sur l'appétit du public pour ce type de divertissement sans risque. Robert Luketic filme ça proprement, sans chercher à faire du cinéma. La photographie de Russell Carpenter est lisse, fonctionnelle, ensoleillée comme il se doit pour une comédie de ce gabarit. La réalisation n'apporte rien de particulier — pas de cadrage mémorable, pas d'idée de mise en scène qui surprend. On a droit à un produit bien fabriqué sur le plan technique, mais dont on oublie immédiatement l'emballage. La bande-son de David Newman accompagne sans marquer. Tout est conçu pour ne pas déranger. C'est au rayon des acteurs que Sa mère ou moi ! trouve l'essentiel de ce qui le sauve. Jennifer Lopez en VF compose une Charlotte correcte — on ne lui en demande pas plus, et elle ne dépasse pas non plus cette commande. Dans Alias, Michael Vartan incarnait un agent secret élégant aux côtés de Jennifer Garner ; ici, en chirurgien séduisant, il dégage la même aisance un peu lisse, le même charme décoratif. Il est agréable à regarder et n'embarrasse personne. Wanda Sykes, dans le rôle de Ruby l'assistante sarcastique de Viola, vole régulièrement ses scènes avec un sens du timing comique que le reste du film lui envie — elle est de loin le personnage le plus drôle de l'ensemble, et ses échanges avec Jane Fonda constituent les meilleurs moments. Mais le vrai tour de force, c'est évidemment Jane Fonda : elle campe une Viola merveilleusement vipérine, maîtrisant l'art de la salope de belle-mère avec une jubilation communicative. Elle est en roue libre dans le bon sens du terme, et sa scène d'ouverture — où elle agresse en direct une présentatrice fadasse à l'antenne après avoir appris qu'elle est virée — pose immédiatement le personnage avec une efficacité redoutable. La bagarre du jour de mariage entre Viola et Charlotte, elle, est tout simplement déjantée. C'est le moment où le film s'autorise enfin à débrancher toute retenue, et ça fonctionne parfaitement. Au fond, Sa mère ou moi ! est exactement ce qu'il prétend être : un divertissement sympathique, sans prétention et sans surprise, qui repose presque entièrement sur la présence de Jane Fonda pour justifier son existence. Le reste du film est trop sage, trop prévisible, trop oublieux de ses propres potentialités pour laisser une trace durable. On pense à ce que Danny DeVito aurait fait avec ce matériau — lui qui avait exploré un territoire voisin avec l'acide La Guerre des Rose —, et le gouffre entre les deux approches dit tout sur ce qui manque ici : une vraie prise de risque. Ceux qui cherchent un Rencontre avec les parents au féminin seront déçus de trouver un produit bien en deçà. Mais pour une soirée sans engagement, porté par quelques éclats de Jane Fonda et de Wanda Sykes, ça se laisse regarder. C'est déjà ça.
Ma note48%
Vu le 3 Avril 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.