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· Julien   Lepage

Sauvée par Rover
Lewin Fitzhamon
1905

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Illustration de critique : Sauvée par Rover
Ça commence comme un fait divers de la bonne société édouardienne : un bébé disparaît, enlevé par une mendiante qui veut se venger d'un refus d'aumône opposé par la nourrice. Le mobile est simple, presque brutal, mais parfaitement lisible, et c'est précisément cette limpidité narrative qui donne sa force au film de Lewin Fitzhamon, tourné en 1905 au sein des studios Hepworth. On pourrait s'attendre à une saynète moralisatrice ou à une reconstitution figée, comme on en voyait tant dans les premiers temps du cinéma ; pourtant, on se retrouve devant une petite histoire structurée, cohérente, et portée par un vrai sens du récit.

Le casting est une affaire familiale : Cecil Hepworth joue le père, sa femme Margaret Hepworth incarne la mère, et la petite Barbara Hepworth est le bébé victime de l'enlèvement. Même Rover, le chien qui donne son nom au film, est interprété par Blair, le chien du foyer Hepworth. Cette dimension domestique pourrait laisser craindre une œuvre amateure, mais paradoxalement c'est l'inverse : cette petite troupe connaît si bien son cadre qu'elle se meut dans le film avec une aisance surprenante.

L'histoire prend vraiment corps lorsque la mendiante, jouée par Lindsay Gray, s'enfuit avec l'enfant et se réfugie dans un galetas misérable. Rover, flair aiguisé et détermination exemplaire, se lance alors dans une course effrénée pour retrouver la trace du bébé, puis revient chercher le père afin de le conduire, plan après plan, jusqu'au repaire. Ce schéma, d'une simplicité biblique, devient miraculeusement efficace grâce à la mise en scène : Fitzhamon organise l'espace de manière limpide, répète des lieux, accélère des trajets, condense le temps. Pour 1905, cette lisibilité relève presque du geste pionnier.

Le film s'éloigne donc nettement de la simple reconstitution comme Life of an American fireman ou Le vol du Grand Rapide, et ne doit rien non plus à la fantaisie féérique d'un Georges Méliès. Ici, pas de trucages, pas de surenchère : juste une petite machine narrative qui avance droit devant elle.

Ce dépouillement permet de savourer les quelques détails savoureux : le film aurait coûté moins de dix livres à produire ; il a tellement circulé que les copies se sont usées et qu'il a fallu tourner le film deux fois de plus, à l'identique, pour répondre à la demande ; certains historiens affirment même qu'il a contribué à la popularisation du prénom Rover pour les chiens. On ne fait pas plus britannique.

Le jeu des acteurs reste marqué par la gestuelle du début du siècle, avec une dimension théâtrale chez Lindsay Gray et un sérieux un peu raide chez Cecil Hepworth. Mais rien n'y fait : c'est Blair, le chien, qui vole le film. Sa traversée de la ville, sa résolution, sa manière d'occuper chaque plan lui donnent une présence quasi professionnelle.

Alors oui, l'ensemble a quelque chose d'artisanal, de très droit, et la tension dramatique repose entièrement sur la dynamique « chien + père ». L'émotion reste mesurée, les décors sont minimalistes, et tout pourrait s'effondrer si Rover n'était pas aussi impeccable. Mais c'est justement cette modestie qui rend le film attachant : une histoire simple, un dispositif clair, une mise en scène qui tient debout, et un sens du rythme qui, aujourd'hui encore, surprend agréablement.
Ma note59%
Vu le 11 Décembre 2025


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